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Chapitres III/IV

Chiaja

 

CHAIA

CHAIA

Chiaja n’est qu’une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce qu’offre toute rue, c’est-à-dire une longue file de bâtimens modernes d’un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c’est de ne présenter qu’une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la Villa-Reale, de sorte qu’à partir du premier étage des maisons, ou plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle à Naples, on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l’autre le château de l’Oeuf.

Mais si la rue de Chiaja n’est pas curieuse par elle-même, elle conduit à une partie des curiosités de Naples: c’est par elle qu’on va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien, au lac d’Agnano, à Pouzzoles, à Baïa, au lac d’Averne et aux Champs-Élysées.

De plus et surtout, c’est la rue où tous les jours, à trois heures de l’après-midi pendant l’hiver, et à cinq heures de l’après-midi pendant l’été, l’aristocratie napolitaine fait corso.

Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à quelque honnête architecte qui nous prouvera que l’art de la bâtisse a fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu’à nous, et nous allons dire quelques mots de l’aristocratie napolitaine.

Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n’indiquent jamais de date à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin, mais à coup sûr ils n’ont pas eu de commencement. Selon eux, l’époque florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Marcellus, les Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu’au douzième siècle sont de la petite noblesse, du fretin d’aristocratie.

Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est bien entendu qu’on doit prendre le mot dans une acception relative, c’est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce qu’étaient leurs aïeux.

Il n’y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des dettes.

Mais la chose curieuse, c’est qu’il faut être prévenu de cette différence pour s’en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même fortune.

Cela tient à ce qu’en général tout le monde vit dans sa voiture et dans sa loge.

Or, comme, à part les équipages du duc d’Éboli, du prince de Sant’Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n’y a souvent, à la première vue, qu’une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme.

Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermétiquement closes aux étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir; mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé où comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait au dessus de sa porte: Sibi, suisque, et amicis omnibus; pour soi, pour les siens et pour tous ses amis.

C’est qu’à part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples l’hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l’aide d’Asmodée, lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un tiers la gêne, et dans les deux autres la misère.

Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l’orgueil est sauvé; comme François 1er on a tout perdu, mais du moins il reste l’honneur.

Vous me direz qu’avec l’honneur on ne mange malheureusement pas, et qu’il faut manger pour vivre. Or, il est évident que, lorsqu’on prend sur mille écus de rente l’entretien d’une voiture, la nourriture de deux chevaux, les gages d’un cocher et la location d’une loge au Fondo ou à Saint-Charles, il ne doit pas rester grand’chose pour faire face aux dépenses de la table. A cela je répondrai que Dieu est grand, la mer profonde, le macaroni à deux sous la livre, et l’asprino d’Aversa à deux liards le fiasco.

Pour l’instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce que c’est que l’asprino d’Aversa, nous leur apprendrons que c’est un joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l’asprino, on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne. Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c’est vingt sous.

Restent neuf francs pour soutenir l’honneur du nom.

—Mais le déjeûner?

—On ne déjeûne pas. Il est prouvé que rien n’est plus sain que de faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas change de nom et d’heure selon la saison où on le prend. En hiver, on dîne à deux heures, et moyennant ce dîner on en a jusqu’au lendemain deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a pour jusqu’au lendemain minuit.

Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou du macaroni sans pain pour s’en aller prendre le soir à grand fracas une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti.

Il va sans dire que cette hygiène n’est adoptée que par les petites bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la généalogie d’un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois repas par jour. Pour ceux-là il n’y a pas de pays: le paradis est partout.

Le premier plaisir de l’aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin on va au Casino et l’on joue; l’après-midi on va à la promenade, et le soir au spectacle. Après le spectacle, on revient au Casino et l’on joue encore.

L’aristocratie n’a qu’une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme, si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le roi de Naples n’occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats plus d’une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne font rien.

Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quant à la carrière commerciale, elle est sans considération.

Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles n’existent pas: il y a à Naples, comme partout, plus que partout même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s’injurient à propos de la grande mosaïque de Pompéia ou des statues des deux Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s’occupe de pareilles puérilités.

La chose importante, c’est l’amour. Florence est le pays du plaisir:

Rome, celui de l’amour; Naples, celui de la sensation.

A Naples, le sort d’un amoureux est décidé tout de suite. A la première vue il est sympathique ou antipathique. S’il est antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer. S’il est sympathique, on l’aime sans grand délai: la vie est courte, et le temps qu’on perd ne se rattrape pas. L’amant préféré s’installe au logis; on le reconnaît, malgré la distance respectueuse où il se tient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il s’assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa tête contre les fresques. En outre, c’est lui qui sonne les domestiques, qui reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les bambins font tomber du bocal sur le parquet.

Quant à l’amant malheureux, il s’en va tout consolé, certain que son infortune ne sera pas constante et qu’il trouvera bientôt à ramasser des poissons rouges ailleurs.

L’aristocratie napolitaine est peu instruite: en général, son éducation est négligée sous le rapport intellectuel: cela tient à ce qu’il n’y a pas dans tout Naples un seul bon collége, celui des jésuites excepté. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils ont appris avec des professeurs attachés à leur personne. J’ai vu des femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes d’État de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils écrit notre langue comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de Sévigné.

Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis à Naples: presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent remarquablement le fusil, l’épée et le pistolet. Leur réputation sur ce point est même assez étendue et à peu près incontestée. Ce sont des duellistes fort dangereux.

Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement à parler du courage chez les Napolitains.

La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l’état politique de l’Italie actuelle, n’est ni une nation militaire comme la Prusse, ni une nation guerrière comme la France: c’est une nation passionnée. Le Napolitain, insulté dans son honneur, exalté par son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté que partout ailleurs; et s’il varie sur les préliminaires, qui appartiennent à des habitudes de localités, le dénouement en est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu’à Paris, à Saint-Pétersbourg ou à Londres. Citons quelques faits.

Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqué à Castellamare, l’arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le terrain à cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu désigné, où l’attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca Romana qu’une des conditions du duel est qu’il aura lieu à cheval.—C’est vrai, répond Rocca Romana, je l’avais oublié; mais qu’à cela ne tienne, l’oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l’animal, combat sans selle et sans bride, et tue son adversaire.

A l’époque de la restauration, c’est-à-dire vers 1815, Ferdinand, grand-père du roi actuel, de retour à Naples, qu’il avait quitté depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du-corps. En conséquence, on recruta cette troupe privilégiée dans les premières familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont trois napolitaines et deux siciliennes.

J’ai dit dans le Speronare, et à l’article de Palerme, quelle est l’antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en contact, surtout à cette époque où les haines politiques étaient encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d’éclater. Quelques duels sans conséquence eurent lieu d’abord, mais bientôt on résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l’avenir. Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accepté par les adversaires, on décida qu’ils se battraient au pistolet à vingt pas, et jusqu’à blessure grave de l’un ou de l’autre champion.

Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper particulièrement.

C’était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il était riche, il était beau, il était poète; il avait par conséquent reçu du ciel toutes les chances d’une vie heureuse; mais un mauvais présage avait attristé son entrée dans la vie. Mirelli était né au village de Sant’Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa mère était accouchée d’un fils, que l’ordre fut envoyé à la chapelle d’un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux événement à toute la population. Le sacristain était absent; un moine se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa enlever par la volée de la corde, et au plus haut de son ascension, perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d’appui, tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé ainsi, le pauvre religieux ne se traîna pas moins du choeur à la porte, où il appela au secours: on vint à son aide, on le transporta dans sa cellule; mais, quelque soin qu’on prît de lui, il expira le lendemain.

Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille, et cette histoire, souvent racontée au jeune Mirelli, s’était profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.

Voilà l’homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.

Quant au marquis Crescimani, c’était un homme digne en tout point d’être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu’il avait reçues du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune adversaire.

Au jour et à l’heure dits, les deux champions se trouvèrent en présence: ni l’un ni l’autre n’était animé d’aucune haine personnelle, et ils avaient vécu jusque-là, au contraire, plutôt en amis qu’en ennemis.

En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l’un à l’autre en souriant, se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes, tandis que les témoins réglaient les conditions du combat.

Le moment arrivé, ils s’éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes toutes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné, tirèrent tous les deux l’un sur l’autre: aucun des deux coups ne porta.

Pendant qu’on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani échangèrent quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils firent feu une seconde fois, et, cette fois comme l’autre, ils se manquèrent tous deux.

Enfin, à la troisième décharge, Mirelli tomba.

Une balle l’avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le crut mort, mais lorsqu’on s’approcha de lui on vit qu’il n’était que blessé. Il est vrai que la blessure était terrible: la balle lui avait traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.

On fit approcher une voiture pour transporter le blessé chez lui; on voulut le soutenir pour l’aider à y monter; mais il écarta de la main ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un effort incroyable sur lui-même, il s’élança dans la voiture en disant: «Allons donc! il ne sera pas dit que j’aie eu besoin d’être soutenu pour monter, fût-ce dans mon corbillard!» A peine fut-il entré dans la voiture que la douleur reprit le dessus, et il s’évanouit. Arrivé chez lui, il voulut descendre comme il était monté; mais on ne le souffrit point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit.

On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza; c’était un homme qui s’était fait dans la science un nom européen. Le docteur sonda la blessure et dit qu’il ne répondait de rien, mais qu’en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.

—Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n’a pas jeté un cri pendant qu’on lui disséquait la jambe, je serai muet comme Marius.

—Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N’allez pas me laisser entreprendre une opération et m’arrêter au milieu.

—Vous irez jusqu’au bout, docteur, soyez tranquille, répondit Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l’anatomiser tout à votre aise.

Sur cette assurance, le docteur commença.

Mirelli tint sa parole; mais à mesure que la nuit s’approcha, il parut plus agité, plus inquiet; il avait une fièvre terrible. Sa mère le gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s’endormit, mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors, sans paraître voir ceux qui étaient là, il s’appuya sur son coude et parut écouter. Il était pâle comme un mort, mais ses yeux étaient ardens de délire. Peu à peu ses regards se fixèrent sur une porte qui donnait dans un grand salon. Sa mère se leva alors et lui demanda s’il avait besoin de quelque chose.

—Non, rien, répondit Mirelli. C’est lui qui vient.

—Qui, lui? demanda sa mère avec inquiétude.

—Entendez-vous le traînement de sa robe dans le salon? s’écria le malade. L’entendez-vous? Tenez, il vient, il s’approche; voyez, la porte s’ouvre… sans que personne la pousse… Le voilà… le voilà!… il entre… il se traîne sur ses cuisses brisées… il vient droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie ton visage. Que veux-tu?… parle… voyons!… viens-tu pour me chercher?… d’où sors-tu?… de la terre… Tenez, voyez-vous?… il lève les deux mains; il les frappe l’une contre l’autre; elles rendent un son creux, comme si elles n’avaient plus de chair… Eh bien! oui, je t’écoute, parle!…

Et Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision, s’approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais au bout de quelques secondes d’attention, pendant lesquelles il resta dans la pose d’un homme qui écoute, il poussa un profond soupir et tomba sur son lit en murmurant:

—Le moine de Sant’Antimo!

C’est alors qu’on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de sa naissance, c’est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conservé toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au milieu de son délire.

Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l’apparition, soit qu’il ne voulût donner aucun détail, il répondit à toutes les questions qui lui furent faites qu’il ignorait complètement ce qu’on voulait lui dire.

Pendant trois mois l’apparition infernale se renouvela chaque nuit, détruisant ainsi en quelques minutes les progrès que le reste du temps le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre lui-même. Enfin, une nuit il demanda instamment à rester seul, avec tant d’insistance, que sa mère et ses amis ne purent s’opposer à sa volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mit son épée sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu’il le sût, un de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte vitrée et prêt à porter secours au malade s’il en avait besoin. A dix heures il s’endormit comme d’habitude, mais au premier coup de minuit il s’éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder la porte de son regard fixe et ardent; un instant après il essuya son front, d’où la sueur ruisselait; ses cheveux se dressèrent sur sa tête, un sourire passa sur ses lèvres: puis saisissant son épée, il la tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme s’il eût voulu poignarder quelqu’un avec la pointe de sa lame, et, jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher.

L’ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit; celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu’on ne put la lui arracher de la main.

Le lendemain, il fit venir le supérieur de Sant’Antimo et lui demanda, dans le cas où il mourrait des suites de sa blessure, à être enterré dans le cloître du couvent, réclamant la même faveur, en supposant qu’il en échappât cette fois, pour l’époque où sa mort arriverait, quelle que fût cette époque et en quelque lieu qu’il expirât. Puis il raconta à ses amis qu’il avait résolu la veille de se débarrasser du fantôme en luttant corps à corps, mais qu’ayant été vaincu, il lui avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse qu’il n’avait pas voulu lui accorder jusque-là, tant il lui répugnait de paraître céder à une crainte, même religieuse et surnaturelle.

A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois après Mirelli était complètement guéri.

Nous avons raconté en détail cette anecdote, d’abord parce que de pareilles légendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce qu’elle nous a paru développer dans un seul homme trois courages bien différens: le courage patriotique, qui consiste à risquer froidement sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste à supporter stoïquement la douleur; et enfin le courage moral, qui consiste à réagir contre l’invisible et à lutter contre l’inconnu. Bayard eût certainement eu les deux premiers, mais il est douteux qu’il eût eu le troisième.

Maintenant passons au courage civil.

Nous sommes en 99: les Français ont évacué la ville des délices. Le cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort, a assiégé Naples, et, voyant l’impossibilité de prendre la ville défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la terre par Manthony, Caraffa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure aux patriotes la vie et la fortune sauves: près de sa signature on lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy, commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte ottomane. Mais, dans une nuit de débauche et d’orgie, Nelson a déchiré le traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est nulle, que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-passé leurs pouvoirs en transigeant avec les rebelles, et il livre à la haine de la cour, en échange de l’amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu’on lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car on avait à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien! toutes ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une larme ou par un soupir.

Citons au hasard quelques exemples.

Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et Roucher, ils se rencontrent au pied de l’échafaud; là ils se disputent à qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut céder sa place à l’autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte l’échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le front.

Hector Caraffa, l’oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête tranchée; il arriva sur l’échafaud; on s’informe s’il n’a pas quelque désir à exprimer.

—Oui, dit-il, je désire regarder le fer de la mandaja.

Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d’être couché sur le ventre.

Quoique cet article soit consacré à l’aristocratie, un mot sur le courage religieux. Ce courage est celui du peuple.

Au moment où Championnet marchait sur Naples, proclamant la liberté des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces accusations, d’autant plus accréditées qu’elles sont plus absurdes, les lazzaroni, que les mots d’honneur, de patrie et de liberté n’auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places publiques, s’arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans chefs, sans tactique militaire, avec l’instinct de bêtes fauves qui gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé le pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n’était encore parvenu qu’à la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres points n’avait pas encore gagné un pouce de terrain.

A tout cela on m’objectera sans doute la révolution de 1820, le passage des Abruzzes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une seule chose: c’est que les chefs qui commandaient cette armée, et qui avaient en face d’eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se relever derrière eux les bûchers, les échafauds et les potences de 99; c’est qu’ils se savaient trahis à Naples, tandis qu’eux venaient mourir à la frontière; c’est qu’enfin c’était une guerre sociale que Pépé et Carrascosa avaient entreprise à leurs risques et périls, et que le peuple napolitain n’avait pas sanctionnée.

Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées, non pas dans l’étude individuelle des peuples, mais dans de simples théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d’oeil léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente, et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain est le peuple le plus malheureux de la terre.»

Nous nous trompons étrangement.

Non, le peuple napolitain n’est pas malheureux, car ses besoins sont en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat ardent où le soleil l’habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui scintillent à la voûte du firmament n’est-elle pas dans sa croyance une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour, ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui reste-t-il pas encore de quoi payer largement l’improvisateur du môle et le conducteur du corricolo?

Ce qui est malheureux à Naples, c’est l’aristocratie, qui, à peu d’exceptions près, est ruinée, comme nous l’avons dit à propos de la noblesse de Sicile, par l’abolition des majorats et des fidéicommis; c’est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n’a plus de quoi le dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.

Ce qui est malheureux à Naples, c’est la classe moyenne, qui n’a ni commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire, qui a une voix et qui ne peut parler; c’est cette classe qui calcule qu’elle aura le temps d’être morte de faim avant qu’elle réunisse à elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se faire une majorité constitutionnelle.

Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu’il ne devait être consacré qu’à la noblesse; mais de déduction en déduction on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède.

 

Toledo

Via Toledo

Via Toledo

 

Toledo est la rue de tout le monde. C’est la rue des restaurans, des cafés, des boutiques ; c’est l’artère qui alimente et traverse tous les quartiers de la ville ; c’est le fleuve où vont se dégorger tous les torrens de la foule. L’aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c’est une promenade ; pour le marchand, un bazar ; pour le lazzarone, un domicile.

Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation moderne, telle que l’entendent nos progressistes, c’est le lien qui réunit la cité poétique à la ville industrielle, c’est un terrain neutre où l’on peut suivre d’un oeil curieux les restes de l’ancien monde qui s’en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive.

A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et ses babas. En face d’un respectable fabricant d’antiquités à l’usage de messieurs les Anglais se pavane un marchand d’allumettes chimiques.

Au dessus d’un bureau de loterie s’élève un brillant salon de coiffure ; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion qui s’opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris.

Tout est à voir dans la rue de Toledo ; mais comme il est impossible de tout décrire, il faut se borner à trois palais, qui sont ce qu’elle

Gaetano Gigante (1770 - 1840) Via Toledo

Gaetano Gigante (1770 – 1840) Via Toledo

offre de plus saillant et de plus remarquable : le palais du roi à une extrémité, le palais de la ville à l’autre extrémité, et au milieu le palais de Barbaja. Quant au palais du roi de Naples, l’occasion se présentera de nous en occuper. Passons à la ville. La ville se compose : 1. d’un carrosse à douze places, peint et doré dans le plus beau style espagnol du dix-septième siècle ; 2. de douze magistrats, élus moitié parmi les nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement la cape et l’épée, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés d’énormes perruques à la Louis XIV ; 3. de six chevaux harnachés, empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voici maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville ; le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les douze magistrats sont chargés de s’asseoir dans le carrosse, et les six chevaux sont obligés de traîner le tout d’un bout de Toledo à l’autre, le plus lentement possible. Tout le monde s’acquitte à merveille de ses devoirs.

Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c’est, ou plutôt ce que c’était que Barbaja ; car, hélas ! au moment où j’écris ces lignes, ce grand homme a disparu, cette grande gloire s’est évanouie, ce grand astre s’est éteint.

Domenico Barbaja était le véritable type de l’impresario italien. En France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas l’impresario. L’impresario est tout cela à la fois, mais il est plus encore. Nos théâtres sont régis constitutionnellement, nos directeurs règnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire.

L’impresario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par le droit divin dans son théâtre, n’ayant, comme les rois les plus légitimes, d’autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte de son administration qu’à Dieu et à sa conscience.

Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un juge incorruptible.

C’est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité tout américaine.

Au reste, l’impresario n’a pas seulement le droit pour lui, il a aussi la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton d’infanter e, un commissaire de police et un capitaine de place, des sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en prison les chanteurs qui s’aviseraient d’avoir des caprices et le public qui oserait siffler sans raison.

Palais Barbaja

Palais Barbaja

Domenico Barbaja 1er a donc régné d’une manière aussi complète et aussi absolue pendant l’espace de quarante ans. C’était un homme de taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules carrées, le poignet de fer. Sa tête était assez commune, et ses traits ne se piquaient pas d’une grande régularité ; mais ses yeux pétillaient d’esprit, d’intelligence et de malice.

Goldoni l’avait prévu en écrivant le Bourru bienfaisant. Excellent coeur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire dans aucune langue le dictionnaire d’injures et de gros mots dont il se servait à l’égard des artistes de son théâtre. Mais il n’en est pas un qui lui ait gardé rancune, tant ils étaient sûrs qu’au moindre succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion, à la moindre chute pour les consoler avec délicatesse, à la moindre maladie pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévoûment paternels.

Parti d’un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur le public italien et sur le public allemand, c’est-à-dire sur deux publics dont l’un passe pour être le plus capricieux et l’autre pour être le plus difficile de l’univers. Après avoir amassé sou par sou sa fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n’ayant jamais su écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le choix de leurs morceaux ; doué par Dieu de la voix la plus criarde et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers chanteurs, de l’Italie ; ne parlant que son patois milanais, et se faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec lesquels il traitait de puissance à puissance. Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l’endroit des décors, un public encourageait-il les débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d’un artiste, un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention ? Ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l’impresario ; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l’élite de sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses chiens, comme il les appelait par une expression énergique ; leur faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu’un empereur romain assistant au spectacle du cirque.

Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d’avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c’était l’artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l’immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un : «Can de Dio !» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c’était le public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui lançait à pleine voix un : «Fioli d’una vacea, voulez-vous vous taire vous ne méritez que de la canaille !» Si c’était le roi par hasard qui manquait d’applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sortait en grommelant de sa loge.

Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe ; il avait pour principe d’engager le moins possible les artistes connus, parce qu’une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, et qu’avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu’à gagner.

Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d’ordinaire ses expériences in anima vili.

Voici sa manière de procéder :

Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples.

Arrivé à la campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s’acheminait seul et à pied à la recherche de l’ut de poitrine. S’il rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux pour faire un ténor, il s’approchait de lui amicalement, lui posait la main sur l’épaule, et engageait la conversation à peu près en ces termes :

-Eh bien ! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas la force de lever la bêche ?

-Je me reposais, eccellenza.

-Connu ! connu ! le paysan napolitain se repose toujours.

-C’est qu’il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si dure !

-Je parie que tu dois avoir une belle voix ; je ne connais rien qui soulage et qui donne des forces comme un peu de musique ; si tu me chantais une chanson ?

-Moi, monsieur ! Je n’ai jamais chanté de ma vie.

-Raison de plus ; tu auras la voix plus fraîche.

-Vous voulez plaisanter !

-Non, je veux t’entendre.

-Et qu’est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous ?

-Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je te prendrai avec moi.

-Pour domestique ?

-Mieux que cela.

-Pour cuisinier ?

-Mieux, te dis-je.

-Et pourquoi donc ? demandait alors le paysan avec quelque défiance.

-Qu’est-ce que ça te fait ? chante toujours.

-Bien fort ?

-De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.

Si le malheureux n’avait qu’une voix de baryton ou de basse-taille, l’impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque maxime bien consolante sur l’amour du travail et le bonheur de la vie champêtre ; mais s’il était assez heureux dans sa journée pour mettre la main sur un ténor, il l’emmenait avec lui et le faisait monter… derrière sa voiture.

Il ne gâtait pas les artistes, celui-là. S’agissait-il d’engager un homme :-Qu’est-ce qu’il te faut, mon garçon ? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru ; tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour te régaler, que demandes-tu davantage ? Sois grand artiste d’abord, et ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas ! Ce temps ne viendra que trop tôt ; tu as une belle voix, et la preuve c’est que je t’ai engagé ; tu as de l’intelligence et la preuve c’est que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra en chantant. Si je te donnais beaucoup d’argent tout de suite, tu ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix au bout de trois semaines.

Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus simple :

-Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou ; c’est toi, au contraire, qui dois me payer. Je t’offre les moyens de montrer au public tout ce que tu possèdes d’agrémens naturels. Tu es jolie ; si tu as du talent, tu arriveras bien vite ; si tu n’en as pas, tu arriveras plus vite encore. Crois-moi, tu m’en remercieras plus tard lorsque tu auras acquis un peu plus d’expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts, tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te réduirait à la misère.

Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes s’engageaient pour cinquante francs par mois ; mais il arrivait le plus souvent qu’après le premier trimestre ils devaient six mille francs à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison, payait leurs dettes, et le compte était soldé. Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le grand impresario, qui peignent l’homme tout entier et donnent une exacte mesure de ses connaissances en musique.

Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l’influence était grande à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir.

Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu’il prenait habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa colère.

-Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c’est un véritable prodige !

-Bien, bien ! qu’elle vienne demain à midi.

Le lendemain, à l’heure dite, la débutante met sa plus belle robe, prend ses cahiers, et, flanquée de l’éternelle mère que vous connaissez, se présente au palais de Barbaja.

Le directeur de l’orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait de long en large dans son salon.

-Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde révérence, il est du devoir d’une mère, devoir religieux et sacré, de vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et timide comme une colombe…

-Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja ; au théâtre il faut être effrontée.

-Ce n’est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de sa voix la plus mielleuse…

Mais l’impresario, lui tournant le dos, s’approcha de la jeune fille et lui dit d’un ton passablement impatienté :-Voyons, ma chère, que veux-tu me chanter ?

Il aurait tutoyé la reine en personne.

-Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu’au blanc des yeux, j’ai la prière de Norma…

-Comment, malheureuse ! s’écrie Barbaja d’une voix tonnante ; après la Ronzi, oserais-tu aborder la prière de Norma ? Quelle audace !

-Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du Barbier.

-La cavatine du Barbier ! après la Fodor ! Quelle indignité !

-Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant ; j’essaierai la romance du Saule.

-La romance du Saule ! après la Malibran ! Quelle profanation !

-Alors il ne me reste plus que des solféges, reprend la pauvre débutante presque en sanglotant.

-A la bonne heure ! Va pour les solféges !

La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l’oreille un mot de consolation, l’accompagnateur l’encourage ; bref, elle s’en tire à merveille. Jamais solféges n’avaient été mieux exécutés.

La physionomie de Barbaja s’éclaircit, son front se déride, un sourire de satisfaction erre sur ses lèvres.

-Eh bien, monsieur ! s’écrie la mère dans la plus grande anxiété, que pensez-vous de ma fille ?

-Eh, madame ! la voix n’est pas mauvaise, mais du diable si j’ai pu comprendre un seul mot.

Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau, et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la veille de mettre à l’amende le premier qui ne se trouverait pas à l’heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un exemple.

La répétition commence, Barbaja s’éloigne un peu vers le fond d’une coulisse pour gronder le machiniste ; tout à coup les voix se taisent, l’orchestre s’arrête, on attend quelqu’un.

-Qu’y a-t-il ? s’écrie l’impresario en se précipitant vers la rampe.

-Rien, monsieur, répond le premier violon.

-Qu’est-ce qui manque ? Je veux le savoir.

-Il manque un ré.

-A l’amende.

Tout cela n’empêche pas que Domenico Barbaja n’ait créé Lablache, Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor, Donizetti, Bellini, Rossini lui-même ; oui, le grand Rossini.

Les plus grands chefs-d’œuvre du maître souverain ont été composés pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu’il en a coûté au pauvre impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait jamais plané sur le beau ciel de l’Italie.

J’en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l’imprésario et le compositeur.

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