Corricolo de Alexandre Dumas père (Forcella)

En effet, grâce à la filiation authentique qui le rattache à son illustre aïeul, et à une série de tours de magie plus ou moins drôles, don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le bruit qu'il était sorcier.

Dialogue avec avocat (1800)

Chapitres précédents

(Chapitre VI)

 De même que Chiaïa est la rue des étrangers et de l’aristocratie, de même que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques, Forcella est la rue des avocats et des plaideurs.

Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, à la galerie du Palais de Justice, à Paris, qu’on appelle salle des Pas-Perdus, si ce n’est que les avocats y sont encore plus loquaces et les plaideurs plus râpés.
C’est que les procès durent à Naples trois fois plus longtemps qu’ils ne durent à Paris.
Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement ; nous fûmes forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route à pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à traverser cette foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la rassemblait : on nous répondit qu’il y avait procès entre la confrérie des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes qu’elle était la cause du procès : on nous répondit que le défendeur, s’étant fait enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des pèlerins, venait d’être assigné afin de prouver légalement qu’il était mort. Comme on le voit, le procès était assez original pour attirer une certaine affluence. Nous demandâmes à Francesco ce que c’était que don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui passait tout courant.
– Le voici, nous dit-il.
– Celui qu’on a enterré il y a huit jours ?
– Lui-même.
– Comment cela se fait-il ?
– Il sera ressuscité.
– Il est donc sorcier ?
– C’est le neveu de Cagliostro.

En effet, grâce à la filiation authentique qui le rattache à son illustre aïeul, et à une série de tours de magie plus ou moins drôles, don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le bruit qu’il était sorcier.
On lui faisait tort : don Philippe Villani était mieux qu’un sorcier, c’était un type : don Philippe Villani était le Robert Macaire napolitain. Seulement l’industriel napolitain a une grande supériorité sur l’industriel français ; notre Robert Macaire à nous est un personnage d’invention, une fiction sociale, un mythe philosophique, tandis que le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair et d’os, une individualité palpable, une excentricité visible.
Don Philippe est un homme de trente-cinq à quarante ans, aux cheveux noirs, aux yeux ardents, à la figure mobile, à la voix stridente, aux gestes rapides et multipliés ; don Philippe a tout appris et sait un peu de tout ; il sait un peu de droit, un peu de médecine, un peu de chimie, un peu de mathématiques, un peu d’astronomie ; ce qui fait qu’en se comparant à tout ce qui l’entourait, il s’est trouvé fort supérieur à la société et a résolu de vivre par conséquent aux dépends de la société.
Don Philippe avait vingt ans lorsque son père mourut : il lui laissait tout juste assez d’argent pour faire quelques dettes. Don Philippe eut le soin d’emprunter avant d’être ruiné tout à fait, de sorte que ses premières lettres de change furent scrupuleusement payées : il s’agissait d’établir son crédit. Mais toute chose a sa fin dans ce monde ; un jour vint où don Philippe ne se trouva pas chez lui au moment de l’échéance : on y revint le lendemain matin, il était déjà sorti ; on y revint le soir, il n’était pas encore rentré. La lettre de change fut protestée. Il en résulta que don Philippe fut obligé de passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, et qu’au lieu de payer six du cent, il paya douze.
Au bout de quatre ans, don Philippe avait usé les escompteurs comme il avait usé les banquiers ; il fut donc obligé de passer des mains des escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau mouvement s’accomplit sans secousse sensible, si ce n’est qu’au lieu de payer douze pour cent, don Philippe fut obligé de payer cinquante. Mais cela importait peu à don Philippe, qui commençait à ne plus payer du tout. Il en résulta qu’au bout de deux ans encore, don Philippe, qui éprouvait le besoin d’une somme de mille écus, eut grand-peine à trouver un juif qui consentit à lui prêter à cent cinquante pour cent. Enfin, après une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à mettre au jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données, le descendant d’Isaac se présenta chez don Philippe avec sa lettre de change toute préparée ; elle portait obligation d’une somme de neuf mille francs : le juif en apportait trois mille ; il n’y avait rien à dire, c’était là chose convenue.
Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d’oeil rapide dessus, étendit négligemment la main vers sa plume, fit semblant de la tremper dans l’encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas de l’obligation, passa sur l’encre humide une couche de sable bleu, et remit au juif la lettre de change toute ouverte.
Le juif jeta les yeux sur le papier ; l’acceptation et la signature étaient d’une grosse écriture fort lisible ; le juif inclina donc la tête d’un air satisfait, plia la lettre de change et l’introduisit dans un vieux portefeuille où elle devait rester jusqu’à l’échéance, la signature de don Philippe ayant depuis longtemps cessé d’avoir cours sur la place.
A l’échéance du billet, le juif se présente chez don Philippe. Contre son habitude, don Philippe était à la maison. Contre l’attente du juif, il était visible. Le juif fut introduit.
– Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous n’avez point oublié, j’espère, que c’est aujourd’hui l’échéance de notre petite lettre de change.
– Non, mon cher monsieur Félix, répondit don Philippe. Le juif s’appelait Félix.
– En ce cas, dit le juif, j’espère que vous avez eu la précaution de vous mettre en règle ?
– Je n’y ai pas pensé un seul instant.
– Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre ?
– Poursuivez.
– Vous n’ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de corps ?
– Je le sais.
– Et, afin que vous ne prétextiez cause d’ignorance, je vous préviens que, de ce pas, je vais vous faire assigner.
– Faites.
Le juif s’en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe à huitaine.
Don Philippe se présenta au tribunal.
Le juif exposa sa demande.
– Reconnaissez-vous la dette ? demanda le juge.
– Non seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je ne sais pas même ce que monsieur veut dire.
– Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.
Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don Philippe et la passa toute pliée au juge.
Le juge la déplia ; puis jetant un coup d’oeil dessus :
– Oui, dit-il, voilà bien une lettre de change, mais je n’y vois ni acceptation ni signature.
– Comment ! s’écria le juif en pâlissant.
– Lisez vous-même, dit le juge.
Et il rendit la lettre de change au demandeur.
Le juif faillit tomber à la renverse. L’acceptation et la signature avaient effectivement disparu comme par magie.
– Infâme brigand ! s’écria le juif en se retournant vers don Philippe. Tu me paieras celle-là.
– Pardon, mon cher monsieur Félix, vous vous trompez, c’est vous qui me le paierez au contraire. Puis, se tournant vers le Juge :
– Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons d’être insulté en face du tribunal, sans motif aucun.
– Nous vous l’accordons, dit le juge.
Muni de son acte, don Philippe attaqua le juif en diffamation, et comme l’insulte avait été publique, le jugement ne se fit pas attendre.
Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d’amende.
Maintenant expliquons le miracle.
Au lieu de tremper sa plume dans l’encre, don Philippe l’avait purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa salive. Puis, sur l’écriture humide, il avait passé du sable bleu. Le sable avait tracé les lettres ; mais la salive séchée, le sable était parti et avec lui l’acceptation et la signature.
Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe, mais il y perdit le reste de son crédit ; il est vrai que le reste de son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille francs.
Mais si bien qu’on ménage mille écus, ils ne peuvent pas éternellement durer ; d’ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son génie pour ne pas pousser l’économie jusqu’à l’avarice. Il essaya de négocier un nouvel emprunt, mais l’affaire du pauvre Félix avait fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignit le juif, chacun éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier.
Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d’avril. Le 4 mai est l’époque des déménagements à Naples : don Philippe devait deux termes à son propriétaire, lequel lui fit signifier que s’il ne payait pas ces deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance, et en se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer à la fin du troisième.
Le troisième arriva, et comme don Philippe ne paya point, on saisit et l’on vendit les meubles, à l’exception de son lit et de celui d’une vieille domestique de la famille qui n’avait pas voulu le quitter et qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du jour où il devait quitter la maison, il se mit en quête d’un autre logement. Ce n’était pas chose facile à trouver ; don Philippe commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespérant donc de trouver un propriétaire avec qui traiter à l’amiable, il résolut de faire son affaire par force ou par surprise.
Il connaissait une maison que son propriétaire, vieil avare, laissait tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre temps, cette maison lui eut paru fort indigne de lui ; mais don Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s’assura pendant la journée que la maison n’était point habitée, et, lorsque la nuit fut venue, il déménagea avec sa vieille servante, chacun portant son lit, et s’achemina vers son nouveau domicile. La porte était close, mais une fenêtre était ouverte ; il passa par la fenêtre, alla ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure chambre, l’invita à choisir après lui, et une heure après tous deux étaient installés.
Quelques jours après, le vieil avare en visitant sa maison la trouva habitée. C’était une bonne fortune pour lui ; depuis deux ou trois années, elle était dans un tel état de délabrement qu’il ne pouvait plus la louer à personne ; il se retira donc sans mot dire ; seulement, il fit constater l’occupation par deux voisins.
Le jour du terme, don Bernardo se présenta, cette attestation à la main, et après force révérences :
– Monsieur, lui dit-il, je viens réclamer l’argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant l’agréable surprise de venir loger chez moi sans m’en prévenir.
– Mon cher, mon estimable ami, lui répondit don Philippe en lui serrant la main avec effusion, informez-vous partout où j’ai demeuré si j’ai jamais payé mon loyer ; et si vous trouvez dans tout Naples un propriétaire qui vous réponde affirmativement, je consens à vous donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois, aussi vrai que je m’appelle don Philippe Villani.
Don Philippe se vantait, mais il y a des moments où il faut savoir mentir pour intimider l’ennemi.
A ce nom redouté, le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait ignoré quel illustre personnage il avait eu l’honneur de loger chez lui. Les bruits de magie qui s’étaient répandus sur le compte de don Philippe se présentaient à son esprit, et il se crut non seulement ruiné pour avoir hébergé un locataire insolvable, mais encore damné pour avoir frayé avec un sorcier.
Don Bernardo se retira pour réfléchir à la résolution qu’il devait prendre. S’il eût été le diable boiteux, il eût enlevé le toit ; il n’était qu’un pauvre diable, il se décida à le laisser tomber, ce qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs retards, vu l’état de dégradation de la maison. C’était justement dans la saison pluvieuse, et quand il pleut à Naples, on sait avec quelle libéralité de seigneur donne l’eau ; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la maison.
Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu, à laquelle ils cherchaient à échapper, don Philippe s’était retiré de chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crut donc, au premier abord, qu’il avait pris le parti de décamper, mais son illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataire, il pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de la maison, et le trouva sur son lit tenant d’une main son parapluie ouvert, et de l’autre main un livre, et déclamant à tue-tête les vers d’Horace : Impavidum ferient ruinae !
Le propriétaire s’arrêta un instant, immobile et muet, devant l’enthousiaste résignation de son hôte, puis enfin, retrouvant la parole :
– Vous ne voulez donc pas vous en aller ; demanda-t-il faiblement et d’une voix consternée.
– Ecoutez-moi, mon brave ami, écoutez-moi, mon digne propriétaire, dit don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d’ici, il faut me faire un procès ; c’est évident : nous n’avons pas de bail, et j’ai la possession. Or, je me laisserai juger par défaut : un mois ; je formerai opposition au jugement ; autre mois ; vous me réassignerez : troisième mois ; j’interjetterai appel : quatrième mois ; vous obtiendrez un second jugement :
cinquième mois ; je me pourvoirai en cassation : sixième mois. Vous voyez qu’en allongeant tant soit peu la chose, car je cote au plus bas, c’est une année de perdue, plus les frais.
– Comment les frais ! s’écria le propriétaire ; c’est vous qui serez condamné aux frais.
– Sans doute, c’est moi qui serai condamné aux frais, mais c’est vous qui les paierez, attendu que je n’ai pas le sou, et que, comme vous serez le demandeur, vous aurez été forcé de faire les avances.
– Hélas ! ce n’est que trop vrai ! murmura le pauvre propriétaire en poussant un profond soupir.
– C’est une affaire de six cents ducats, murmura don Philippe.
– A peu près, répondit le propriétaire, qui avait rapidement calculé les honoraires des juges, des avocats et des greffiers.

– Eh bien ? faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons.
– Je ne demande pas mieux, voyons.
– Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l’instant de ma propre volonté, je me retire à l’amiable.
– Comment ! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez moi, quand c’est vous qui me devez deux termes !
– La remise de l’argent portera quittance.
– Mais c’est impossible !
– Très bien. Ce que j’en faisais, c’était pour vous obliger.
– Pour m’obliger, malheureux !
– Pas de gros mots, mon hôte ; cela n’a pas réussi, vous le savez, au papa Félix.
– Eh bien ! dit l’avare, faisant un effort sur lui-même, eh bien ! je donnerai moitié.
– Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un grain de moins.
– Jamais ! s’écria le propriétaire.
– Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour ce prix-là.
– Eh bien ! je risquerai le procès, dût-il me coûter six cents ducats !
– Risquez, mon brave homme, risquez.
– Adieu ; demain vous recevrez du papier marqué.
– Je l’attends.
– Allez au diable !
– Au plaisir de vous revoir.
Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit son ode au Justum et tenacem.
Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa, et don Philippe, comme il s’y attendait, ne vit apparaître aucune sommation ; loin de là, au bout de quinze jours, ce fut le propriétaire qui revint aussi doux et aussi mielleux au retour qu’il s’était montré menaçant et terrible au départ.
– Mon cher hôte, lui dit-il, vous êtes un homme si persuasif qu’il faut en passer par où vous voulez : voici les trois cents ducats que vous avez exigés ; j’espère que vous allez tenir votre promesse. Vous m’avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en aller à l’instant et à l’amiable.
– Si vous me les donniez le jour même ; mais je vous ai dit que si vous attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six cents ducats, mon cher, et je me retire.
– Mais c’est une ruine !
– C’est la vingtième partie de la somme qu’on vous a offerte hier pour votre maison.
– Comment ! vous savez…
– Que milord Blumfield vous en donne dix mille écus.
– Vous êtes donc sorcier ?
– Je croyais que c’était connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon cher, et je me retire.
– Jamais !
– A votre prochaine visite, ce sera douze cents.
– Eh bien ! quatre cent cinquante.
– Six cents, mon hôte, six cents. Et songez que si vous n’avez pas rendu réponse demain à milord Blumfield, milord Blumfield achète la maison de votre digne confrère le papa Félix.
– Allons, dit le propriétaire, tirant une plume et du papier de sa poche, faites-moi votre obligation ; quoiqu’on dise que votre obligation et rien c’est la même chose.
– Comment, mon obligation ! c’est ma quittance que vous voulez dire ?
– Va pour votre quittance, et n’en parlons plus. Signez. Voici votre argent.
– Voici votre quittance.
– Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte.
– C’est juste, répondit don Philippe en s’apprêtant à se retirer…
– Mais votre domestique !
– Marie ! cria don Philippe.
La vieille domestique parut.
– Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe ; prenez mon parapluie ; saluez notre digne hôte et suivez-moi.
Marie prit le parapluie, fit une révérence au propriétaire, et suivit son maître.
Le lendemain le propriétaire attendit toute la journée la visite de milord Blumfield ; il l’attendit toute la journée du surlendemain, il l’attendit toute la semaine : milord Blumfield ne parut pas. Le pauvre propriétaire visita tous les hôtels de Naples ; on n’y connaissait aucun anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux Fiorentini, don Bernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à son introuvable milord ; il s’informa à la direction et apprit que le ménechme de sir Blumfield jouait à merveille les rôles d’anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n’était pas lié avec don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils étaient amis intimes, mais encore que l’artiste n’avait rien à refuser à l’industriel, l’industriel faisant des articles à la louange de l’artiste dans le Rat savant, seul journal littéraire qui existât dans la ville de Naples.
Grâce à cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance au propriétaire, le premier terme à l’avance. De plus, il fit l’acquisition de quelques meubles d’absolue nécessité.
Cependant six cents ducats dans les mains d’un homme à qui l’avenir appartenait d’une façon si certaine ne devaient pas durer longtemps ; mais l’exactitude de ses paiements lui avait rendu quelque crédit, et lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen sur lettre de change, d’en emprunter cent cinquante autres.
Ces cent cinquante autres s’usèrent comme les premiers ; les ducats disparurent, la lettre de change resta. Il n’y a que deux choses qui ne sont jamais perdues : un bienfait et une lettre de change.
Toute lettre de change a une échéance : l’échéance de la lettre de change de don Philippe arriva, puis le créancier suivit l’échéance, puis l’huissier suivit le créancier, puis la saisie devait le surlendemain suivre le tout.
Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus beau Chine et du plus magnifique Japon ; seulement la porcelaine était en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n’y avait pas un de ces morceaux de cassé.
Aussitôt, avec l’aide de la vieille servante, il dressa un buffet contre la porte d’entrée, et sur le buffet il dressa toute la porcelaine, puis il se coucha et attendit les événements.
Les événements étaient faciles à prévoir ; le lendemain, à huit heures du matin, l’huissier frappa à la porte, personne ne répondit ; l’huissier frappa une seconde fois, même silence ; une troisième, néant.
L’huissier se retira et s’en vint requérir l’assistance d’un commissaire de police et l’aide d’un serrurier ; puis tous trois revinrent sur le palier de don Philippe. L’huissier frappa aussi inutilement que la première fois ; le commissaire donna au serrurier l’autorisation d’ouvrir la porte ; le serrurier introduisit le rossignol dans la serrure : le pêne céda. Quelque chose cependant s’opposait encore à l’ouverture de la porte.
– Faut-il pousser ? demanda l’huissier.
– Poussez ! dit le commissaire. Le serrurier poussa.
Au même instant, on entendit un bruit pareil à celui que ferait en tombant un étalage de marchand de bric-à-brac ; puis de grandes clameurs retentirent :
– A l’aide ! au secours ! on me pille ! on m’assassine ! Je suis un homme perdu ! je suis un homme ruiné ! criait la voix.
Le commissaire entra, l’huissier suivit le commissaire, et le serrurier suivit l’huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui s’arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine multipliés à l’infini.
– Ah ! malheureux que vous êtes ! s’écria don Philippe en les apercevant, vous m’avez brisé pour deux mille écus de porcelaine !
C’eût été au bas prix si la porcelaine n’avait pas été brisée auparavant. Mais c’est ce qu’ignoraient le commissaire de police et l’huissier ; ils se trouvaient en face de débris : le buffet était renversé, la porcelaine en morceaux ; ce malheur était arrivé de leur fait, et si à la rigueur ils n’étaient légalement pas tenus d’en répondre, consciencieusement ils n’en étaient pas moins coupables.
La fausseté de leur situation s’augmenta encore du désespoir de don Philippe.
On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie. Le moyen de saisir, pour une misérable somme de cent cinquante ducats, les meubles d’un homme chez qui l’on vient de briser pour deux mille écus de porcelaine !
Le commissaire et l’huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur de la porcelaine, don Philippe avait fait bien d’autres pertes et de bien plus considérables que celle-là ; mais don Philippe n’était que dépositaire : le propriétaire, qui était un amateur de curiosités, allait venir réclamer son dépôt, don Philippe ne pouvait le lui remettre ; don Philippe était déshonoré.
Le commissaire et l’huissier se cotisèrent. L’affaire en s’ébruitant pouvait leur faire grand tort ; la loi accorde à ses agents le droit de saisir les meubles mais non celui de les briser. Ils offrirent à don Philippe une somme de trois cents ducats à titre d’indemnité, et leur influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de délai à l’endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe, de son côté, se montra large et grand envers l’huissier et le commissaire ; la douleur réelle n’est point calculatrice ; il consentit à tout sans rien discuter : le commissaire et l’huissier se retirèrent le coeur brisé de ce muet désespoir.
Le délai accordé à don Philippe s’écoula sans que, comme on s’en doute bien, le débiteur eût songé à donner un sou d’acompte. Il en résulta qu’un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre ce qui se passait dans la rue, précaution dont il usait toujours lorsqu’il se sentait sous le coup d’une prise de corps, vit sa maison cernée par des gardes du commerce. Don Philippe était philosophe ; il résolut de passer la journée à méditer sur les vicissitudes humaines, et de ne plus sortir désormais que le soir. D’ailleurs, on était en plein été, et qui est-ce qui, en plein été, sort pendant le jour dans les rues de Naples, excepté les chiens et les recors ? Huit jours se passèrent donc pendant lesquels les records firent bonne, mais inutile garde.
Le neuvième jour, don Philippe se leva comme d’habitude, à neuf heures du matin : don Philippe était devenu fort paresseux depuis qu’il ne sortait plus. Il regarda par la fenêtre : la rue était libre ; pas un seul recors ! Don Philippe connaissait trop bien l’activité de l’ennemi auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau matin et sans cause, délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où, affamé d’air et de soleil, il sortira pour respirer ; et le moyen serait bien faible et bien indigne d’eux et de lui ! ou ils sont chez le président à solliciter une ordonnance pour l’arrêter à domicile. A peine cette idée a-t- elle traversé la tête de don Philippe, qu’il la reconnaît juste, avec la sagacité du génie, et s’y arrête avec la persistance de l’instinct. Le danger devient enfin digne de lui : il s’agit d’y faire face.
Don Philippe était un de ces généraux habiles qui ne risquent une bataille que lorsqu’ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans l’occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Annibal. Cette fois, il ne s’agissait pas de combattre, il s’agissait de fuir ; cette fois, il s’agissait de gagner une retraite inviolable ; cette fois, il s’agissait d’atteindre une église, l’église étant à Naples lieu d’asile pour les voleurs, les assassins, les parricides, et même pour les débiteurs.
Mais gagner une église n’était pas chose facile. L’église la plus proche était distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous l’avons dit, un livre intitulé : Naples sans soleil, mais il n’en existe pas qui soit intitulé : Naples sans recors.
Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille, il a laissé sa vieille domestique un peu indisposée ; il entre chez elle, la trouve au lit, s’approche d’elle et lui tâte le pouls.
– Marie, lui dit-il en secouant la tête, ma pauvre Marie, nous allons donc plus mal qu’hier ?
– Non, Exellence, au contraire, répondit la vieille, je me sens beaucoup mieux, et j’allais me lever.
– Gardez-vous en bien, ma bonne Marie ! gardez-vous-en bien ! et je ne le souffrirai pas. Le pouls est petit, saccadé, sec, profond ; il y a pléthore.
– Eh ! mon Dieu ! monsieur, qu’est-ce que c’est que cette maladie-là ?
– C’est un engorgement des canaux qui conduisent le sang veineux aux extrémités et qui ramènent le sang artériel au coeur.
– Et c’est dangereux, Exellence ?
– Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe ; mais pour le chrétien tout est louable : la mort elle-même qui, pour le philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrétien un objet de joie ; le philosophe essaie de la fuir, le chrétien se hâte de s’y préparer.
– Monsieur, voudriez-vous dire que l’heure est venue de penser au salut de mon âme ?
– Il faut toujours y penser, ma bonne Marie, c’est le moyen de ne pas être pris à l’improviste.
– Et qu’il serait temps que je me préparasse ?
– Non, non, certainement ; vous n’en êtes pas là ; mais à votre place, ma bonne Marie, j’enverrais toujours chercher le viatique.
– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
– Allons, allons, du courage ! si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi, ma bonne Marie ; je suis fort tourmenté, fort inquiet, et cela me tranquillisera, parole d’honneur !
– Ah ! en effet, je me sens bien mal.
– Là, tu vois !
– Et je ne sais pas s’il est temps encore.
– Sans doute, en se pressant.
– Oh ! le viatique ! le viatique ! mon cher maître.
– A l’instant même, ma bonne Marie.
Le petit garçon du portier fut expédié à la paroisse, et dix minutes après, on entendit les clochettes du sacristain : don Philippe respira.
La vieille Marie fit ses dernières dévotions avec une foi et une humilité qui édifièrent tous les assistants ; puis, ses dévotions faites, son pieux maître, qui lui avait donné un si bon conseil et qui ne l’avait pas quittée pendant tout le temps qu’elle l’accomplissait, prit un des bâtons du dais, pour reconduire la procession à l’église.

A la porte, il trouva les gardes du commerce qui, leur ordonnance à la main, venaient l’arrêter à domicile. A l’aspect du Saint-Sacrement, ils tombèrent à genoux et virent d’abord défiler le sacristain sonnant sa sonnette, puis deux lazzaroni vêtus en anges, puis les ouvriers de la paroisse qui étaient de tour et qui marchaient deux à deux une torche à la main, puis le prêtre qui portait le Saint-Sacrement, puis enfin leur débiteur qui leur échappait, grâce au bâton du dais qu’il tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chantant à tue-tête le Te Deum laudamus.
Arrivé dans l’église, et par conséquent se trouvant en lieu de sûreté, il écrivit à la bonne Marie qu’elle n’était pas plus malade que lui, et qu’elle eût à venir le rejoindre le plus tôt possible.
Une heure après, le digne couple était réuni.
Le créancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de porcelaine cassée : le tout fut vendu à la criée pour la somme de dix carlins.
Don Philippe n’avait plus besoin de meubles ; il avait momentanément trouvé un logement garni. Son ami l’artiste, qui contrefaisait si admirablement les Anglais, était devenu millionnaire tout à coup, par un de ces caprices de fortune aussi inouï que bienvenu. Un Anglais immensément riche, et qui avait quitté l’Angleterre attaqué du spleen, était venu à Naples comme y viennent tous les Anglais ; il était allé voir Polichinelle, et il n’avait pas ri ; il était allé entendre les sermons des capucins, et il n’avait pas ri ; il avait assisté au miracle de saint Janvier, et il n’avait pas ri. Son médecin le regardait comme un homme perdu.
Un jour il s’avisa d’aller au Fiorentini ; on y jouait une traduction des Anglaises pour rire, de l’illustrissimo signore Scribe. En Italie, tout est de Scribe. J’y ai vu jouer le Marino Faliero, de Scribe ; la Lucrèce Borgia, de Scribe ; l’Antony, de Scribe ; et lorsque j’en suis parti, on annonçait le Sonneur de Saint-Paul, de Scribe.
Le malade était donc allé voir les Anglaises pour rire, de Scribe, et à la vue de Lélio, qui jouait l’une de ces dames Lélio était l’ami de don Phillipe, notre Anglais avait tant ri que son médecin avait craint un instant qu’il n’eût, comme Bobèche, la rate attaquée.
Le lendemain, il était retourné aux Fiorentini : on jouait les Deux Anglais, de Scribe, et le splénique y avait ri plus encore que la veille.
Le surlendemain, le convalescent ne s’était pas fait faute d’un remède qui lui faisait si grand bien : il était retourné, pour la troisième fois, aux Fiorentini ; il avait vu le Grondeur, de Scribe, et il avait ri plus encore qu’il n’avait fait les jours précédents.

Il en était résulté que l’Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait plus, avait peu à peu retrouvé l’appétit et la soif, et cela de telle façon, qu’au bout de trois mois qu’il était au Lélio, il avait pris une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l’avait joyeusement conduit la nuit suivante au tombeau ; de laquelle fin, plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait laissé trois mille livres sterling de rente à Lélio, qui l’avait guéri. Lélio, comme nous l’avons dit, se trouvait donc millionnaire. En conséquence, il s’était retiré du théâtre, s’appelait don Lélio, et avait loué le premier étage du plus beau palais de la rue de Tolède, où, fidèle à l’amitié, il s’était empressé d’offrir un appartement à don Philippe Villani. C’était cette offre, faite de la veille seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses meubles.
On fut un an à peu près sans entendre aucunement parler de don Philippe Villani. Les uns disaient qu’il était passé en France où il s’était fait entrepreneur de chemins de fer ; les autres, qu’il était passé en Angleterre, où il avait inventé un nouveau gaz.
Mais personne ne pouvait dire définitivement ce qu’était devenu don Philippe Villani, lorsque, le 15 novembre 1834, la congrégation des pèlerins reçut l’avis suivant.

« Le sieur don Philippe Villani étant décédé du spleen, la vénérable confrérie des pèlerins est priée de donner les ordres les plus opportuns pour ses obsèques. »

Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est bon que nous leur disions quelques mots de la manière dont se fait à Naples le service des pompes funèbres.
Une vieille habitude veut que les morts soient enterrés dans les églises : c’est malsain, cela donne l’aria cattiva, la peste, le choléra ; mais n’importe, c’est l’habitude, et d’un bout de l’Italie à l’autre on s’incline devant ce mot.
Les nobles ont des chapelles héréditaires enrichies de marbre et d’or, ornées de tableaux du Dominiquin, d’Andrea del Sarto et de Ribeira.
Le peuple est jeté pêle-mêle, hommes et femmes, vieillards et enfants, dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l’église.
Les pauvres sont transportés par deux croque-morts dans une charrette au Campo-Santo.
C’est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissements, la plus cruelle des punitions qu’on puisse infliger à ces malheureux qui ont bravé la misère toute leur vie, et qui n’en sentent le poids qu’après leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses précautions pour échapper aux croque-morts, à la charrette et au Campo-Santo. De là les associations pour les pompes funèbres entre citoyens ; de là les assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort.
Voici les formalités générales de réception pour être admis dans un des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples. Un des membres de la société présente le néophyte qui est élu frère par les votes d’un scrutin secret : à partir de ce moment, chaque fois qu’il veut se livrer à quelque pratique religieuse, il va à l’église de sa confrérie ; c’est sa paroisse adoptive ; elle doit, moyennant une légère contribution mensuelle, le communier, le confirmer, le marier, lui donner l’extrême-onction pendant sa vie, et enfin l’enterrer après sa mort. Le tout gratis et magnifiquement.
Si au contraire, on a négligé cette formalité, non seulement on est obligé de payer fort cher toutes les cérémonies qui s’accomplissent pendant la vie, mais encore les parents sont forcés de dépenser des sommes fabuleuses pour arriver à cette magnificence de funérailles qui est le grand orgueil du Napolitain, à quelque classe qu’il appartienne et à quelque degré qu’il ait pratiqué sa religion.
Mais si le défunt fait partie de quelque confrérie, c’est tout autre chose : les parents n’ont à s’occuper de rien au monde que de pleurer plus ou moins le mort : tous les embarras, tous les frais, toutes les magnificences regardent les confrères. Le défunt est transporté pompeusement à l’église. On le dépose dans une fosse particulière, sur laquelle on écrit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa mort ; plus deux lignes de vertus, au choix des parents.
Enfin, pendant une année entière, on célèbre tous les jours une messe pour le repos de son âme. Et ce n’est pas tout ; le 2 novembre, jour de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont ouvertes au public ; les parvis sont tendus de velours noir ; des fleurs et des parfums embaument l’atmosphère, et les caveaux mortuaires sont éclairés comme le théâtre Saint-Charles les jours de grand gala. Alors on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l’année, on les habille de leurs beaux habits, on les place religieusement dans des niches préparées à cet effet tout autour de la salle ; puis ils reçoivent les visites de leurs parents, qui fiers d’eux, amènent leurs amis et connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont sont traités après leur mort les gens de leur famille. Après quoi, on les enterre définitivement dans un jardin d’orangers qu’on appelle Terra Santa.
Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des privilèges fort respectés ; elles sont gouvernées par un prieur élu tous les ans parmi les confrères. Il y a des confréries pour tous les ordres et pour toutes les classes : pour les nobles et pour les magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers.
Une seule, la confrérie des pèlerins, qui est une des plus anciennes, admet, avec une égalité qui fait honneur à la manière dont elle a conservé l’esprit de la primitive église, les nobles et plébéiens. Chez elle, pas le moindre privilège. Tous siègent aux mêmes bancs, tous sont couverts du même costume, tous obéissent aux mêmes lois ; et l’esprit républicain de l’institution est poussé à ce point, que le prieur est choisi une année parmi les nobles, une année parmi les plébéiens, et que, depuis que la confrérie existe, cet ordre n’a pas été une seule fois interverti.
C’est de cette honorable confrérie que faisait partie don Philippe Villani ; et il avait si bien senti l’importance d’en rester membre, que, si bas qu’il eût été précipité par la roue de la fortune, il avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la cotisation annuelle et générale.
On fut donc affligé, mais non surpris, lorsqu’on reçut au bureau de la confrérie l’avis de mort de don Philippe et l’invitation de préparer ses obsèques.
Le choix de la majorité était tombé, cette année, sur un célèbre marchand de morue, qui jouissait d’une réputation de piété qui eût été remarquable en tous temps, et qui de nos jours était prodigieuse. Ce fut lui qui, en qualité de prieur, eut mission de donner les ordres nécessaires à l’enterrement de don Philippe Villani ; il envoya donc ses ouvriers au n° 5 de la rue de Toledo, dernier domicile du défunt, pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les confrères et invita le chapelain à se tenir prêt. Vingt-quatre heures après le décès, terme exigé par les règlements de la police, le convoi s’achemina en conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la plus ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrérie ; puis les confrères, rangés deux à deux et habillés en pénitents rouges, précédaient une caisse mortuaire en argent massif richement sculptée et ciselée que recouvrait un magnifique poêle en velours, brodé et frangé d’or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs. Derrière la caisse marchait le prieur, seul et tenant en main le bâton d’ébène à pomme d’ivoire, insigne de sa charge ; enfin, derrière le prieur, venait, pour clore le convoi, le respectable corps des pauvres de saint Janvier.
Pardon encore de cette nouvelle digression ; mais, comme nous marchons sur un terrain à peu près inconnu à nos lecteurs, nous allons leur expliquer d’abord ce que c’est que les pauvres de saint Janvier, puis nous reprendrons cet intéressant récit à l’endroit même où nous l’avons interrompu.
A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir les maîtres vivants, qui en général sont fort difficiles à servir, ils changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron le plus commode qui ait jamais existé. Ce sont les invalides de la domesticité.
Dès qu’un domestique a atteint l’âge ou le degré d’infirmité exigé pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu’il a reçu son diplôme signé par le trésorier du saint, il n’a plus à s’inquiéter de rien que de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d’enterrements possible.
En effet, il n’y a pas d’enterrement un peu fashionable sans les pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent le corps à l’église et au lieu de la sépulture, en tenant à la main droite une petite bannière noire flottant au bout d’une lance. Tant qu’ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les pauvres de saint Janvier ; mais comme il n’est pas de médaille, si bien dorée qu’elle soit, qui n’ait son revers, à peine les malheureux invalides cessent-ils d’être sous la protection du cercueil, qu’ils perdent le prestige qui les défendait, et qu’ils deviennent purement et simplement les lanciers de la mort. Alors ils sont hués, conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d’écorces de citrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe entre eux et les assaillants un chien ayant une casserole à la queue. On sait que dans tous les pays du monde, une casserole et un chien réunis par un bout de ficelle sont un grave événement.
Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les porteurs, le marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc devant le n° 15 de la rue de Toledo ; là, comme le convoi était parvenu à sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au premier, prirent la bière posée sur deux tréteaux, la descendirent et la déposèrent dans la caisse d’argent ; aussitôt le prieur frappa la terre de son bâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il était venu, rentra lentement dans l’église des pèlerins.
Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises, qui le tenaient toute la journée à son comptoir, sortait à la nuit tombante pour aller faire son petit tour au môle, récitant mentalement un De profundis pour l’âme de don Philippe Villani, lorsqu’au détour de la rue San-Giacomo, il vit venir à sa rencontre un homme qui lui paraissait ressembler si merveilleusement au défunt, qu’il s’arrêta stupéfait. L’homme s’avançait toujours, et, à mesure qu’il s’avançait, la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque cet homme ne fut plus qu’à dix pas de distance, tout doute disparut ; c’était l’ombre de don Villani elle-même.
L’ombre, sans paraître s’apercevoir de l’effet qu’elle produisait, s’avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue était resté immobile ; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux s’entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction convulsive ; il ne pouvait ni avancer ni reculer : il essaya de crier au secours ; mais, comme Enée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblait à un râle d’agonie s’en échappa seul.
– Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant.
In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, murmura le prieur.
Amen ! répondit le fantôme.
Vade retro Satanas ! s’écria le prieur.
– A qui donc en avez-vous, mon très cher ? demanda le fantôme en regardant autour de lui, comme s’il cherchait quel objet pouvait causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue.
– Va-t-en, âme bienveillante ! continua le prieur, et je te promets que je ferai dire des messes pour ton repos.
– Je n’ai pas besoin de vos messes, dit le fantôme ; mais si vous voulez me donner l’argent que vous comptiez consacrer à cette bonne oeuvre, cet argent me sera agréable.
– C’est bien lui, dit le prieur ; il revient de l’autre monde pour emprunter. C’est bien lui !
– Qui lui ? demanda le fantôme.
– Don Philippe Villani.
– Pardieu ! Et qui voulez-vous que ce soit ?
– Pardon, mon cher frère, reprit le prieur en tremblant. Peut-on sans indiscrétion vous demander où vous demeurez, ou plutôt où vous demeuriez ?
– Rue de Toledo, n° 15. A propos de quoi me faites-vous cette question ?
– C’est qu’on nous a écrit, il y a trois jours, que vous étiez mort. Nous nous sommes rendus à votre maison, nous avons mis votre bière dans le catafalque, nous vous avons conduit à l’église, et nous vous avons enterré.
– Merci de la complaisance ! dit don Philippe.
– Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avant-hier, et que nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd’hui ?
– C’est que je suis ressuscité, dit don Philippe.
Et donnant au bon prieur une tape d’amitié sur l’épaule, don Philippe continua son chemin. Le prieur resta dix minutes à la même place, regardant s’éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de Toledo. La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un miracle en faveur de don Philippe ; mais, en y réfléchissant bien, le choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu’il convoqua le soir même le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu’il était ressuscité le troisième jour.
Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent disposés à croire au miracle : une seule secoua la tête.
– Doutez-vous de ce que j’ai avancé ? demanda le prieur.
– Pas le moins du monde, répondit l’incrédule ; seulement je crois peu aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau tour de don Philippe, je serais d’avis, en attendant plus amples informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s’étant fait enterrer sans être mort.
Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison n° 15, rue de Toledo, une sommation conçue en ces termes :

« L’an 1835, ce 18 novembre, à la requête de la vénérable confrérie des Pèlerins, moi, soussigné, huissier près le tribunal civil de Naples, j’ai fait sommation à feu don Philippe Villani, décédé le 15 du même mois, de comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver légalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de dommages-intérêts, plus les frais de l’enterrement et du procès. »

C’était le jour même du jugement du procès que nous nous étions trouvés au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella, l’ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita dans la salle d’audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde s’attendait à voir juger le défunt par défaut, mais tout le monde se trompait : le défunt parut, au grand étonnement de la foule, qui s’ouvrit en le voyant paraître, et le laissa passer avec un frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n’étaient pas bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani fût encore réellement de ce monde. Don Philippe s’avança gravement, et de ce pas solennel qui convient aux fantômes ; puis, s’arrêtant devant le tribunal, il s’inclina avec respect.
– Monsieur le président, dit-il, ce n’est pas moi qui suis mort, mais un de mes amis chez lequel je logeais ; sa veuve m’a chargé de son enterrement, et comme, pour le quart d’heure, j’avais plus besoin d’argent que de sépulture, je l’ait fait enterrer à ma place. Au surplus, que demande la vénérable confrérie ? J’avais droit à un enterrement pour un : elle m’a enterré. Mon nom était sur le catalogue : elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n’avais plus rien à vendre ; j’ai vendu mes obsèques.
En effet, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les autres, venait de mourir du spleen, et c’était lui que la vénérable confrérie des Pèlerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut renvoyé de la plainte aux grands applaudissements de la foule, qui le reporta en triomphe jusqu’à la porte du n° 15 de la rue de Toledo.
Au moment où nous quittâmes Naples, le bruit courait que don Philippe Villani allait faire une fin en épousant la veuve de son ami, ou plutôt ses trois mille livres sterling.

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