Corricolo de Alexandre dumas père (dernier article)

le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut, il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois du Mole, et qui se promenera une heure par jour dans les eglises, n'aura qu'a ecouter ce qui se dit a l'autel ou au confessionnal, et a la fin de la semaine il sera initie dans les secrets les plus intimes de la vie napolitaine

Virgile

Le Tombeau de Virgile.

(suite)

….. Mais, comme nous l’avons dit, l’enfant s’est fait homme, Octave est devenu César. Attendez. Au moment ou Antoine traverse les Alpes en fuyant, et ou Lepide, qui commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoye de Cesar arrive, qui offre a Antoine l’amitie de Cesar. Antoine accepte en reservant les droits de Lepide. Le lieu fixe pour la conference fut une petite ile du Reno, situee pres de Bologne, ainsi que firent plus tard a Tilsitt Napoleon et Alexandre. Chacun y arriva de son cote: Cesar par la rive droite, Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laisses a chaque tete de pont. Lepide avait d’avance visite l’ile.—En se joignant, Napoleon et Alexandre s’embrasserent; Antoine et Cesar n’en etaient pas la. Antoine fouilla Cesar, Cesar fouilla Antoine, de peur que l’un ou l’autre n’eut une arme cachee. Robert Macaire et Bertrand n’auraient pas fait mieux. Ce dut etre une scene terrible que celle qui se passa entre ces trois hommes, lorsque, apres s’etre partage le monde, chacun reclama le droit de faire perir ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lepide ceda la tete de son frere; Antoine, celle de son neveu. Cesar refusa, ou fit semblant de refuser trois jours celle de Ciceron; mais Antoine y tenait, Antoine menacait de tout rompre si on ne la lui accordait. Antoine, brutal et entete, etait capable de le faire comme il le disait; Cesar ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la mort de Ciceron fut resolue. J’essaierais d’ecrire cette scene si Shakspeare ne l’avait pas ecrite. Trois jours se passerent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de trois jours la liste des proscrits montait a deux mille trois cents noms: trois cents noms de senateurs, deux mille noms de chevaliers. Alors on redigea une proclamation: Appien nous a laisse cette proclamation traduite en grec. Tous ces preparatifs hostiles, disaient les trumvirs, etaient diriges contre Brutus et Cassius; seulement les trois nouveaux allies, en marchant contre les assassins de Cesar, ne voulaient pas, disaient−ils, laisser d’ennemis derriere eux.

Puis on pensa a reunir encore Antoine et Cesar par une alliance de sang. Les mariages ont de tout temps ete la grande sanction des raccommodemens politiques. Louis XIV epousa une infante d’Espagne; Napoleon epousa Marie−Louise; Cesar epousa une belle−fille d’Antoine, deja fiancee a un autre. Plus tard Antoine epousera une soeur d’Auguste; il est vrai que ce double mariage n’empechera pas la bataille d’Actium. Pendant ce temps, le bruit de la reunion de Cesar, d’Antoine et de Lepide se repand par toute l’Italie; Rome s’emeut, le senat tremble; Ciceron fait des discours auxquels le senat applaudit, mais qui ne le rassurent pas. Les uns proposent de se defendre, les autres proposent de fuir; Ciceron continue de parler sur les chances de la fuite et sur les chances de la defense, mais il ne se decide ni a fuir ni a se defendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome. Voyez Plutarque, in Cicerone. Ciceron mourut mieux qu’on n’aurait du s’y attendre de la part d’un homme qui avait passe sa vie a avocasser. Il vit qu’il ne pouvait gagner le bateau dans lequel il esperait s’embarquer: il fit arreter sa litiere, defendit a ses esclaves de le defendre, passa la tete par la portiere, tendit la gorge et recut le coup mortel. C’etait pour sa femme qu’Antoine avait demande sa tete; on porta donc cette tete a Fulvie. Fulvie tira une epingle de ses cheveux et lui en perca la langue. Puis on alla clouer cette tete, au dessus de ses deux mains, a la tribune aux harangues. Le lendemain, on apporta une autre tete a Antoine. Antoine la prit; mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point. —Cela ne me regarde pas, dit−il, portez cette tete a ma femme. En effet, c’etait la tete d’un homme qui avait refuse de vendre sa maison a Fulvie. Fulvie fit clouer la tete a la porte de la maison. Pendant huit jours on egorgea dans les rues et le sang coula dans les ruisseaux de Rome. Velleius Parterculus ecrit a ce propos quatre lignes qui peignent effroyablement cette effroyable epoque: “II y eut, dit−il, beaucoup de devoument chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.” Puis il ajoute, avec cette simplicite antique qui fait fremir: “II est vrai que l’espoir d’heriter que chacun venait de concevoir, rendait l’attente difficile.” Ce fut le septieme ou le huitieme jour de cette boucherie, que Mecene, voyant Cesar acharne sur son siege de prescripteur, lui fit passer une feuille de ses tablettes avec ces trois mots ecrits au crayon: “Leve−toi, bourreau!” Cesar se leva, car il n’y mettait ni haine, ni acharnement; il proscrivait parce qu’il croyait utile de proscrire. Lorsqu’il recut le petit mot de Mecene, il fit un signe de tete et se leva, Mecene se fit honneur de la clemence de Cesar. Mecene se trompait: Cesar avait son compte, et l’impassible arithmeticien ne demandait rien de plus. Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu’ils font. Brutus et Cassius sont en Asie, ou ils exigent d’un seul coup le tribut de dix annees; Brutus et Cassius sont a Tarse, qu’ils frappent d’une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont a Rhodes, ou ils font egorger cinquante des principaux citoyens, parce que ceux−ci refusent de payer une contribution impossible. C’est qu’il faut des millions a Brutus et a Cassius pour soutenir l’impopulaire parti qu’ils ont adopte, et pour retenir sous leurs aigles republicaines les vieilles legions royalistes de Cesar. Aussi les cris des peuples qu’il ruine deviennent−ils le remords incessant de Brutus. Ce remords c’est le mauvais genie qui apparait dans ses nuits; c’est le spectre qu’il a vu a Xanthe et qu’il reverra a Philippes. Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 221 Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se separer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n’ont point a redouter leurs ennemis. C’est que Cesar et Antoine sont la. C’est qu’on est a la veille de la bataille de Philippes. C’est que le spectre qui poursuit Brutus a reparu ou va reparaitre. En effet, le lendemain a la meme heure Cassius etait mort, et deux jours apres Brutus l’avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce dernier service, avait tue Cassius: Brutus s’etait jete sur l’epee que lui tendait le rheteur Straton. On s’etonne de cette mort si precipitee de Brutus et de Cassius, et l’on oublie que tous deux avaient hate d’en finir. Les deux triumvirs avaient ete fideles a leur caractere. Nous disons les deux triumvirs, car de Lepide il n’en est deja plus question. Antoine avait combattu comme un simple soldat. Cesar, malade, etait reste dans sa litiere, disant qu’un dieu l’avait averti en songe de veiller sur lui. Le combat fini, Lepide ecarte, le partage du monde etait a refaire. Antoine prit pour lui l’inepuisable Orient; Cesar se contenta de l’Occident epuise. Les deux vainqueurs se separent: l’un, pour aller epuiser toutes les delices de la vie avec Cleopatre;

Sacre de Cleopatre

Sacre de Cleopatre

l’autre, pour revenir lutter a Rome contre le senat, qui commence enfin a le comprendre; contre cent soixante−dix mille veterans qui reclament chacun un lot de terre et vingt mille sesterces qu’il leur a promis; contre le peuple, enfin, qui demande du pain, affame qu’il est par Sextus Pompee, qui tient la mer de Sicile. Laissez huit ans s’ecouler, et les veterans seront payes, ou du moins croiront l’etre, et Sextus Pompee sera battu et fugitif, et les greniers publics regorgeront de farine et de ble. Comment Cesar avait−il accompli tout cela? En rejetant les proscriptions sur le compte d’Antoine et de Lepide; en refusant les triomphes qu’on lui avait offerts; et ayant l’air de remplir les fonctions d’un simple prefet de police; en parlant toujours au nom de la republique, pour laquelle il agit, et qu’il va incessamment retablir; enfin, sur le desir des soldats, en donnant sa soeur Octavie a Antoine: Fulvie etait morte dans un acces de colere. Au reste, c’etait un rude epouseur que cet Antoine, et il tenait a prouver que de tous cotes il descendait d’Hercule: il avait epouse Fulvie, il venait d’epouser Octavie, il allait epouser Minerve; enfin il devait finir par epouser Cleopatre. Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long−temps que Cesar n’attendait qu’une occasion de se debarrasser de son rival; cette occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cleopatre avait eu de Cesar, ou de Sextus Pompee, on ne sait pas bien lequel des deux, un fils appele Cesarion. Antoine, en epousant Cleopatre, avait reconnu Cesarion pour fils de Cesar, et lui avait promis la succession de son pere, c’est−a−dire l’Italie; tandis qu’il distribuait aux autres fils de Cleopatre, Alexandre et Ptolemee, a Alexandre l’Armenie et le royaume des Parthes, qui, il est vrai, n’etait pas encore conquis, et a Ptolemee la Phenicie, la Syrie et la Cilicie. Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La cause de Cesar devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus populaire ne fut entreprise. Puis tous ceux qui arrivaient d’Orient racontaient d’etranges choses. Apres s’etre fait satrape, Antoine et CleopatreAntoine se faisait Dieu. On appelait Cleopatre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait a Cleopatre de faire d’Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis l’Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cleopatre sur Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 222 le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l’arriere−ban de ses dieux egyptiens contre les dieux du Tibre. Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n’avait pas mis la Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure a venger. Minerve etait, on se le rappelle, une des quatre femmes d’Antoine; il l’avait epousee a Athenes, et s’etait fait payer par les Atheniens mille talens pour sa dot, c’est−a−dire pres de six millions de notre monnaie actuelle. N’est−ce pas que c’etait un etrange monde que ce monde? Mais ne vous en etonnez pas trop, vous en verrez bien d’autres sous Neron. C’etait la troisieme fois, dans un quart de siecle, que l’Orient et l’Occident allaient se rencontrer en Grece, et jeter un nouveau nom de victoire et de defaite dans cette eternelle serie d’actions et de reactions qui durait depuis la guerre de Troie. Il regnait une profonde terreur a Rome: Rome ne comptait pas beaucoup sur Cesar comme general: elle savait, au contraire, ce dont Antoine etait capable une fois qu’il etait arme; puis Antoine menait avec lui cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires, quatre rois et une reine. Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, Perses, Egyptiens, Medes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient a la suite de l’armee; mais, ceux−la, on ne les comptait pas, ils n’etaient pas soldats romains. Cesar avait a peu pres cent mille hommes et deux cents vaisseaux. Ce n’etait point tout a fait en navires et en soldats la moitie des forces de son adversaire. La fortune etait pour Octave; ou plutot ici le destin change de nom et devient la Providence: il fallait reunir l’Occident et l’Orient dans une main puissante qui contraignit le monde de parler une seule langue, d’obeir a une seule loi, afin que le Christ en naissant (le Christ allait naitre) trouvat l’univers pret a ecouter sa parole. Dieu donna la victoire a Cesar. On sait tous les details de cette grande bataille; comment Cleopatre, la deesse du naturalisme oriental, s’enfuit tout a coup avec soixante vaisseaux, quoique aucun peril ne la menacat;

Comment Antoine la suivit, abandonnant son armee; comment tous deux revinrent en Egypte pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son epee; Cleopatre, on ne sait trop de quelle facon: Plutarque croit que c’est en se faisant mordre par un aspic. Cette fois, il n’y avait pas moyen d’echapper au triomphe: bon gre mal gre, il fallut que Cesar se laissat faire. Le senat vint en corps au devant de lui jusqu’aux portes de Rome; mais, fidele a son systeme, Cesar n’accepta qu’une partie de ce que le senat lui offrait; a l’entendre, le seul prix qu’il demandait de sa victoire etait qu’on le debarrassat du fardeau du gouvernement. Le senat se jeta a ses pieds pour obtenir de lui qu’il renoncat a cette funeste resolution; mais tout ce qu’il put obtenir fut que Cesar resterait encore pendant dix ans charge de mettre en ordre les affaires de la republique. Il est vrai que Cesar se montra moins recalcitrant pour le titre d’Auguste que le senat lui offrit, et qu’il accepta sans trop se faire prier. Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu’il avait succede a Cesar, il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutot il en avait bien fait faire a la republique. C’est qu’aussi on etait bien las a Rome des guerres intestines, des proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius et de Sylla, et il y avait de cela a peu pres soixante ans, on ne faisait guere autre chose a Rome que de tuer ou d’etre tue, si bien que depuis un quart de siecle il fallait chercher avec beaucoup Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 223 de soin et d’attention pour trouver un general, un consul, un tribun, un senateur, un personnage notable enfin, qui fut mort tranquillement dans son lit. Il y avait plus, c’est que tout le monde etait ruine. On supporte encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la misere. Les chevaliers avaient des places d’honneur au theatre, mais ils n’osaient venir occuper ces places de peur d’y etre arretes par leurs creanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs quatorze bancs etaient deserts. Les provinces declaraient ne plus pouvoir payer l’impot: le peuple n’avait pas de pain. De l’ocean Atlantique a l’Euphrate, du detroit de Gades au Danube, cent trente millions d’hommes demandaient l’aumone a Auguste. Qui donc, en pareilles circonstances, eut meme eu l’idee de faire de l’opposition contre le vainqueur d’Antoine, qui etait le seul riche et qui pouvait seul enrichir les autres? Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de quadrupler le tresor des Ptolemees: la premiere pour les dieux, la seconde pour l’aristocratie, la troisieme pour le peuple. Jupiter Capitolin eut seize mille livres d’or; c’etaient treize mille livres de plus que ne lui en avait vole Cesar; et de plus, pour dix millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries. Apollon eut six trepieds d’argent fondus a neuf, et dont le metal fut fourni par les propres statues d’Auguste. Enfin, comme les villes envoyaient de tous cotes des couronnes d’or au vainqueur, le vainqueur les repartit entre les autres dieux. Les dieux furent contens. Auguste alors s’occupa de l’aristocratie. Les legs de Cesar furent entierement payes. Tout ce qui avait un nom, ou tout ce qui s’en etait fait un, recut des secours; l’aristocratie tout entiere devint la pensionnaire d’Auguste. L’aristocratie fut satisfaite. Restait le peuple. Les predecesseurs d’Auguste lui avaient donne des jeux, Auguste lui donna du pain. Le ble arriva en larges convois de la mer Noire, de l’Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien−etre sensible se repandit jusque dans les derniers rangs de la population. Le peuple cria vive Auguste. Alors, comme il lui restait encore pres de deux milliards, il lanca dans la circulation cette masse enorme d’argent: l’interet etait a 12 pour 100, il descendit a 4; les terres etaient a vil prix, elles triplerent et quadruplerent de valeur. Puis il s’en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans paves de mosaique; maison qu’il habitait ete comme hiver, et qui ne renfermait qu’une seule chose de prix, la statuette d’or de la Fortune de l’empire. Il est vrai que cette maison ayant ete brulee dix−huit ans apres, c’est−a−dire vers l’an 748 de Rome, Auguste la rebatit plus commode, plus elegante et plus belle. Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 224

C’est la qu’Auguste vecut encore quarante−six ans, suppliant sans cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans cesse force par lui d’accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire qu’il n’etait qu’un simple citoyen comme les autres, ayant beau se facher quand on l’appelait seigneur, ayant beau repeter que ses noms etaient Caius Julius Cesar Octavianus et qu’il ne voulait etre appele d’aucun autre nom, il lui fallut se resigner a etre prince, grand pontife, consul et regulateur des moeurs a perpetuite. On avait voulu le nommer tribun, mais il avait fait observer qu’en sa qualite de patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du tribunal, il avait recu la puissance tribunitienne. C’etait bien peut−etre jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l’avocat dans Auguste, et c’etait par ce cote−la tres probablement que Salluste etait devenu si fort son ami. De cette facon, tout le monde etait content a Rome. Les cesariens avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu. Les republicains entendaient sans cesse parler de la republique, et d’ailleurs le S.P.Q.R. etait partout, sur les enseignes, sur les faisceaux, sur la maison meme du prince. Enfin les poetes, les peintres, les artistes avaient Mecene, a qui Auguste avait transmis ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cette aurea mediocritas tant vantee par Horace. Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le meme: travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et allant, vetu des habits files par sa femme ou par ses filles, rendre temoignage pour un vieux soldat d’Actium. Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brula vers l’an 748. A peine cet accident fut−il connu, que les veterans, les decuries, les tribus souscrivirent pour une somme considerable, car ils voulaient que cette maison, rebatie aux frais publics, attestat de l’amour public pour l’empereur. Auguste fit venir les uns apres les autres tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu’il refusait leur offrande, prit a chacun d’eux un denier. Puis, apres le tour des dieux, de l’aristocratie, du peuple, du tresor, vint le tour de Rome. La ville republicaine etait sale, etroite et sombre. Le Forum antiquum etait devenu trop petit pour la population toujours croissante de la reine du monde, le forum de Cesar etait encombre aux jours de fetes; Auguste fit batir un troisieme forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant au Capitole, un temple a Apolon sur le mont Palatin, le theatre de Marcellus au Champ−de−Mars, enfin les portiques de Livie et d’Octavie, et la basilique de Lucius et de Caius. Ce n’est pas tout, en meme temps que les obelisques egyptiens s’elevaient sur les places, que des routes magnifiques, partant de la meta sudans, s’elancaient vers tous les points du monde comme les rayons d’une etoile, que soixante−sept lieues d’aqueducs et de canaux amenaient par jour a Rome deux millions trois cent dix−neuf mille metres cubes d’eau, qu’Agrippa, tout en construisant son Pantheon, distribuait en cinq cents fontaines, en cent soixante−dix bassins et en cent trente chateaux d’eau, Balbus batissait un theatre, Philippe des musees, et Pollion un sanctuaire a la Liberte. Ainsi, en presidant a ces immenses travaux, Auguste se sentait−il pris d’un, de ces rares mouvements d’orgueil auxquels il permettait de se produire au grand jour.—Voyez cette Rome, disait−il, je l’ai prise de brique, je la rendrai de marbre. Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux fondateurs de monarchies. Il avait soixante−seize ans, lorsqu’un jour qu’il naviguait entre les iles jetees au milieu du golfe de Naples comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d’une douleur assez forte pour desirer relacher au port le plus prochain. Cependant il eut le temps d’arriver jusqu’a Nole; la il se sentit si mal qu’il s’alita. Mais, loin de deplorer la perte d’une existence si bien remplie, Auguste se prepara a la mort comme a une fete; il prit un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme un acteur qui quitte la scene et qui, avant de passer derriere la coulisse, demande un dernier compliment au parterre: —Messieurs, dit−il en se tournant vers les amis qui entouraient sa couche, repondez franchement, ai−je bien joue la farce de la vie? Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 225 Il n’y eut qu’une voix parmi les spectateurs. —Oui, repondirent−ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien. —En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous etes contens. Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens, Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller. Le comedien couronne etait mort. Voila l’homme qui protegea vingt ans Virgile; voila le prince a la table duquel il s’assit une fois par semaine avec Horace, Mecene, Salluste, Pollion et Agrippa; voila le dieu qui lui fit ce doux repos vante par Tityre, et en reconnaissance duquel l’amant d’Amaryllis promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux. En effet, le talent doux, gracieux et melancolique du cygne de Mantoue devait plaire essentiellement au collegue d’Antoine et de Lepide. Robespierre, cet autre Octave d’un autre temps, ce proscripteur en perruque poudree a la marechale, en gilet de basin et en habit bleu−barbeau, a qui heureusement ou malheureusement (la question n’est pas encore jugee) on n’a point laisse le temps de se montrer sous sa double face, adorait les Lettres a Emilie sur la mythologie, les Poesies du cardinal de Bernis et les Gaillardises du chevalier de Boufflers; les lambes de Barbier lui eussent donne des syncopes, et les drames d’Hugo des attaques de nerfs. C’est que, quoi qu’on en ait dit, la litterature n’est jamais l’expression de l’epoque, mais tout au contraire, et si l’on peut se servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes debauches de la regence et de Louis XV, qu’applaudit−on au theatre? Les petits drames musques de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la revolution, quels sont les poetes a la mode? Colin−d’Harleville, Demoustier, Fabre−d’Eglantine, Legouve et le chevalier de Bertin. Pendant cette grande ere napoleonienne, quelles sont les etoiles qui scintillent au ciel imperial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour−Lormian, Luce de Lancival, Parny. Chateaubriand passe pour un reveur, et Lemercier pour un fou; on raille le Genie du christianisme, on siffle Pinto. C’est que l’homme est fait pour deux existences simultanees, l’une positive et materielle, l’autre intellectuelle et ideale. Quand sa vie materielle est calme, sa vie ideale a besoin d’agitation; quand sa vie positive est agitee, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute la journee on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces proscripteurs s’appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les emotions terribles de la matinee. C’est le flacon parfume que les femmes romaines respiraient en sortant du cirque; c’est la couronne de roses que Neron se faisait apporter apres avoir vu bruler Rome. Si, au contraire, la journee s’est passee dans une longue paix, il faut a notre coeur, qui craint de s’engourdir dans une languissante tranquillite, des emotions factices pour remplacer les emotions reelles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances positives. Ainsi, apres cette supreme bataille de Philippes, ou le genie republicain vient de succomber sous le geant imperial; apres cette lutte d’Hercule et d’Antee qui a ebranle le monde, que fait Virgile? Il polit sa premiere eglogue. Quelle grande pensee le poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui, ne pouvant payer les contributions successivement imposees par Brutus et par Cesar, sont obliges de quitter leurs doux champs et leur belle patrie: Nos patriae fines et dulcia linquimus arva; Nos patriam fugimus. De pauvres colons qui emigrent, les uns chez l’Africain brule, les autres dans la froide Scythie. Le Corricolo III. Le Tombeau de Virgile. 226 At nos hinc alii sitientes ibimus Afros; Pars Scythiam… Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la liberte perdue, non pas les lares d’argile faisant place aux penates d’or, non pas la sainte pudeur republicaine se voilant le front a la vue des futures debauches imperiales dont Cesar a donne le prospectus; mais qui regrettent de ne plus chanter, couches dans un antre vert, en regardant leurs chevres vagabondes brouter le cytise fleuri et l’amer feuillage du saule. … Viridi projectus in antro. …………………………. Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae, Florentem cytisum et salices carpetis amaras. Mais peut−etre est−ce une preoccupation du poete, peut−etre cette imagination qu’on a appelee la Folle du logis, et qu’on devrait bien plutot nommer la Maitresse de la maison, etait−elle momentanement tournee aux douleurs champetres et aux plaintes bucoliques; peut−etre les grands evenemens qui vont se succeder vont−ils arracher le poete a ses preoccupations bocageres. Voici venir Actium; voici l’Orient qui se souleve une fois encore contre l’Occident; voici le naturalisme et le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui decidera entre le polytheisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l’ami du vainqueur, que fait le prince des poetes latins? Il chante le pasteur Aristee, il chante des abeilles perdues, il chante une mere consolant son fils de ce que ses ruches sont desertes, et n’ayant rien de plus a demander a Apollon, comment avec le sang d’un taureau on peut faire de nouveaux essaims. Et que l’on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons une epoque pour une autre, car Virgile, comme s’il craignait qu’on ne l’accusat de se meler des choses publiques autrement que pour louer Cesar, prend lui−meme le soin de nous dire a quelle epoque il chante. C’est lorsque Cesar pousse la gloire de ses armes jusqu’a l’Euphrate. …. Caesar dum magnus ad altum Fulminat Euphraten bello, victorque volentes Per populos dat jura, viamque affectat Olympo. Mais aussi que Cesar ferme le temple de Janus, qu’Auguste pour la seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux; alors le poete bucolique embouche la trompette guerriere, alors le chantre de Palemon et d’Aristee va dire les combats du heros qui, parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l’Italie; il racontera Hector traine neuf fois par Achille autour des murs de Pergame, qu’il enveloppe neuf fois d’un sillon de sang; il montrera le vieux Priam egorge a la vue de ses filles, et tombant au pied de l’autel domestique en maudissant ses divinites impuissantes qui n’ont su proteger ni le royaume ni le roi. Et autant Auguste l’a aime pour ses chants pacifiques pendant la guerre, autant il l’aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix. Ainsi, quand Virgile mourra a Brindes, Auguste ordonnera−t−il en pleurant que ses cendres soient transportees a Naples, dont il savait que son poete favori avait affectionne le sejour. Peut−etre meme Auguste etait−il venu dans ce tombeau, ou je venais a mon tour, et s’etait−il adosse a ce meme endroit ou, adosse moi−meme, je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque histoire. Et voila cependant l’illusion qu’un malheureux savant voulait m’enlever en me disant que ce n’etait peut−etre pas la le tombeau de Virgile!

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