Corricolo de Alexandre Dumas père (varie épisodes)

(Œuvre du domaine public, Bonne lecture)

 

 

Introduction

Le corricolo est le synonyme de calessino, mais comme il n’y a pas de synonyme parfait, expliquons la différence qui existe entre le corricolo et le calessino.

Le corricolo est un espèce de tilbury primitivement destiné à contenir une personne et à être attelé d’un cheval ; on l’attelle de deux chevaux, et il charrie de douze à quinze personnes.

Et qu’on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette à boeufs des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de régie ; non, c’est au triple galop ; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les bords du Symète, n’allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne les quais de Naples en brûlant un pavé de laves et en soulevant leur poussière de cendres.

Cependant un seul des deux chevaux tire véritablement : c’est le timonier. L’autre, qui s’appelle le bilancino, et qui est attelé de côté, bondit, caracole, excite son compagnon, voilà tout. Quel dieu, comme à Tityre, lui a fait ce repos ? C’est le hasard, c’est la Providence, c’est la fatalité : les chevaux, comme les hommes, ont leur étoile.

Nous avons dit que ce tilbury, destiné à une personne, en charriait d’ordinaire douze ou quinze ; cela, nous le comprenons bien, demande une explication. Un vieux proverbe français dit : «Quand il y en a pour un, il y en a pour deux.» Mais je ne connais aucun proverbe dans aucune langue qui dise : «Quand il y en a pour un, il y en a pour quinze.»

Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations avancées, chaque chose est détournée de sa destination primitive ! Comment et en combien de temps s’est faite cette agglomération successive d’individus sur le corricolo, c’est ce qu’il est impossible de déterminer avec précision. Contentons-nous donc de dire comment elle y tient.

D’abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu, et forme le centre de l’agglomération humaine que le corricolo emporte comme un de ces tourbillons d’âmes que Dante vit suivant un grand étendard dans le premier cercle de l’enfer. Il a sur un de ses genoux quelque fraîche nourrice d’Aversa ou de Nettuno, et sur l’autre quelque belle paysanne de Bauci ou de Procida ; aux deux côtés du moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de ces dames.

Derrière le moine se dresse sur la pointe des pieds le propriétaire ou le conducteur de l’attelage, tenant de la main gauche la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient d’une égale vitesse la marche de ses deux chevaux.

Derrière celui-ci se groupent à leur tour, à la manière des valets de bonne maison, deux ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succèdent, se renouvellent, sans qu’on pense jamais à leur demander un salaire en échange du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux gamins ramassés sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles, ciceroni surnuméraires des antiquités d’Herculanum et de Pompéia, guides marrons des antiquités de Cumes et de Baïa. Enfin, sous l’essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet à grosses mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille quelque chose d’informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui se plaint, qui chante, qui raille, qu’il est impossible de distinguer au milieu de la poussière que soulèvent les pieds des chevaux : ce sont trois ou quatre enfans qui appartiennent on ne sait à qui, qui vont on ne sait où, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont là on ne sait comment, et qui y restent on ne sait pourquoi.

Maintenant, mettez au dessous l’un de l’autre, moine, paysannes, maris, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfans ; additionnez le tout, ajoutez le nourrisson oublié, et vous aurez votre compte. Total, quinze personnes.

Parfois il arrive que la fantastique machine, chargée comme elle est ; passe sur une pierre et verse ; alors toute la carrossée s’éparpille sur le revers de la route, chacun lancé selon son plus ou moins de pesanteur. Mais chacun se retire aussitôt et oublie son accident pour ne s’occuper que de celui du moine ; on le tâte, on le tourne, on le retourne, on le relève, on l’interroge. S’il est blessé, tout le monde s’arrête, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on le garde. Le corricolo est remisé au coin de la cour, les chevaux entrent dans l’écurie ; pour ce jour-là, le voyage est fini ; on pleure, on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et sauf, personne n’a rien ; il remonte à sa place, la nourrice et la paysanne reprennent chacune la sienne ; chacun se rétablit, se regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le corricolo reprend sa course, rapide comme l’air et infatigable comme le temps. Voilà ce que c’est que le corricolo.

Maintenant, comment le nom d’une voiture est-il devenu le titre d’un ouvrage ? C’est ce que le lecteur verra au second chapitre.

D’ailleurs, nous avons un antécédent de ce genre que, plus que personne, nous avons le droit d’invoquer : c’est le Speronare.

 

Osmin et Zaïda

Nous étions descendus à l’hôtel de la Victoire. M. Martin Zir est le type du parfait hôtelier italien : homme de goût, homme d’esprit, antiquaire distingué, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries, collectionneur d’autographes, M. Martin Zir est tout, excepté aubergiste. Cela n’empêche pas l’hôtel de la Victoire d’être le meilleur hôtel de Naples. Comment cela se fait-il ? Je n’en sais rien.

Dieu est parce qu’il est.

C’est qu’aussi l’hôtel de la Victoire est situé d’une manière ravissante : vous ouvrez une fenêtre, vous voyez Chiaja, la Villa-Reale, le Pausilippe : vous ouvrez une autre, voilà le golfe, et à l’extrémité du golfe, pareille à un vaisseau éternellement à l’ancre, la bleuâtre et poétique Caprée ; vous en ouvrez une troisième, c’est Sainte-Lucie avec ses mellonari, ses fruits de mer, ses cris de tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits.

Les chambres d’où l’on voit toutes ces belles choses ne sont point des appartemens ; ce sont des galeries de tableau, ce sont des cabinets de curiosités, ce sont des boutiques de bric-à-brac.

Je crois que ce qui détermine M. Martin Zir à recevoir chez lui des étrangers, c’est d’abord le désir de leur faire voir les trésors qu’il possède ; puis il loge et nourrit les hôtes par circonstance. A la fin de leur séjour à la Vittoria, un total de leur dépense arrive, c’est vrai : ce total se monte à cent écus, à vingt-cinq louis, à mille francs, plus ou moins, c’est vrai encore ; mais c’est parce qu’ils demandent leur compte. S’ils ne le demandaient pas, je crois que M. Martin Zir, perdu dans la contemplation d’un tableau, dans l’appréciation d’une porcelaine ou dans le déchiffrement d’un autographe, oublierait de le leur envoyer.

Aussi, lorsque le dey, chassé d’Alger, passa à Naples, charriant ses trésors et son harem, prévenu par la réputation de M. Martin Zir, il se fit conduire tout droit à l’hôtel de la Vittoria, dont il loua les trois étages supérieurs, c’est-à-dire le troisième, le quatrième et les greniers.

Le troisième était pour ses officiers et les gens de sa suite.

Le quatrième était pour lui et ses trésors.

Les greniers étaient pour son harem.

L’arrivée du dey fut une bonne fortune pour M. Martin Zir ; non pas, comme on pourrait le croire, à cause de l’argent que l’Algérien allait dépenser dans l’hôtel, mais relativement aux trésors d’armes, de costumes et de bijoux qu’il transportait avec lui.

Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et M. Martin Zir étaient les meilleurs amis du monde ; ils ne se quittaient plus. Qui voyait paraître l’un s’attendait à voir immédiatement paraître l’autre.

Oreste et Pylade n’étaient pas plus inséparables ; Damon et Pythias n’étaient pas plus dévoués. Cela dura quatre ou cinq mois.

Pendant ce temps, on donna force fêtes à Son Altesse. Ce fut à l’une de ces fêtes, chez les prince de Cassaro, qu’après avoir vu exécuter un cotillon effréné le dey demanda au prince de Tricasia, gendre du ministre des affaires étrangères, comment, étant si riche, il se donnait la peine de danser lui même. Le dey aimait fort ces sortes de divertissemens, car il était fort impressionnable à la beauté, à la beauté comme il la comprenait bien entendu. Seulement il avait une singulière manière de manifester son mépris ou son admiration. Selon la maigreur ou l’obésité des personnes, il disait :

-Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut plus de mille ducats.

Un jour on apprit avec étonnement que M. Martin Zir et Hussein-Pacha venaient de se brouiller. Voici à quelle occasion le refroidissement était survenu :

Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau nègre de Nubie, noir comme de l’encre et luisant comme s’il eût été passé au vernis ; un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha était descendu au laboratoire et avait demandé le plus grand couteau qu’il y eût dans l’hôtel.

Le chef lui avait donné une espèce de tranchelard de dix-huit pouces de long, pliant comme un fleuret et affilé comme un rasoir. Le nègre avait regardé l’instrument en secouant la tête, puis il était remonté à son troisième étage.

Un instant après il était redescendu et avait rendu le tranchelard au chef en disant :

-Plus grand, plus grand !

Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant découvert un coutelas dont il ne se servait lui-même que dans les grandes occasions, il l’avait remis à son confrère. Celui-ci avait regarde le coutelas avec la même attention qu’il avait fait du tranchelard, et, après avoir répondu par un signe de tête qui voulait dire : «Hum ! Ce n’est pas encore cela qu’il me faudrait, mais cela se rapproche,» il était remonté comme la première fois.

Cinq minutes après, le nègre redescendit de nouveau, et, rendant le coutelas au chef :

-Plus grand encore, lui dit-il.

-Et pourquoi diable avez-vous besoin d’un couteau plus grand que celui-ci ? demanda le chef.

-Moi en avoir besoin, répondit dogmatiquement le nègre.

-Mais pour quoi faire ?

-Pour moi couper la tête à Osmin.

-Comment ! s’écria le chef, pour toi couper la tête à Osmin.

-Pour moi couper la tête à Osmin, répondit le nègre.

-A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse ?

-A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse.

-A Osmin que le dey aime tant ?

-A Osmin que le dey aime tant.

-Mais vous êtes fou, mon cher ! Si vous coupez la tête à Osmin, Sa Hautesse sera furieuse.

-Sa Hautesse l’a ordonné à moi.

-Ah diable ! c’est différent alors.

-Donnez donc un autre couteau à moi, reprit le nègre, qui revenait à son idée avec la persistance de l’obéissance passive.

-Mais qu’a fait Osmin ? demanda le chef.

-Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand.

-Auparavant, je voudrais savoir ce qu’a fait Osmin.

-Donnez un autre couteau à moi, plus grand, plus grand, plus grand encore !

-Eh bien ! je te le donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu’a fait Osmin.

-Il a laissé faire un trou dans le mur.

-A quel mur ?

-Au mur du harem.

-Et après ?

-Le mur, il était celui de Zaïda.

-La favorite de Sa Hautesse ?

-La favorite de Sa Hautesse.

-Eh bien ?

-Eh bien ! un homme est entré chez Zaïda.

-Diable !

-Donnez donc un grand, grand, grand couteau à moi pour couper la tête à Osmin.

-Pardon ; mais que fera-t-on à Zaïda ?

-Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, Zaïda être dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac à la mer… Bonsoir, Zaïda.

Et le nègre montra, en riant de la plaisanterie qu’il venait de faire, deux rangées de dents blanches comme des perles.

-Mais quand cela ? reprit le chef.

-Quand, quoi ? demanda le nègre.

-Quand jette-t-on Zaïda à la mer ?

-Aujourd’hui. Commencer par Osmin, finir par Zaïda.

-Et c’est toi qui t’es chargé de l’exécution ?

-Sa Hautesse a donné l’ordre à moi, dit le nègre en se redressant avec orgueil.

-Mais c’est la besogne du bourreau et non la tienne.

-Sa Hautesse pas avoir eu le temps d’emmener son bourreau, et il a pris cuisinier à lui. Donnez donc à moi un grand couteau pour couper la tête à Osmin.

-C’est bien, c’est bien, interrompit le chef ; on va te le chercher, ton grand couteau. Attends-moi ici.

-J’attends vous, dit le nègre.

Le chef courut chez M. Martin Zir et lui transmit la demande du cuisinier de Sa Hautesse.

M. Martin Zir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et le prévint de ce qui se passait à son hôtel.

Son Excellence fit mettre les chevaux à sa voiture et se rendit chez le dey.

Il trouva Sa Hautesse à demi couchée sur un divan, le dos appuyé à la muraille, fumant du latakié dans un chibouque, une jambe repliée sous lui et l’autre jambe étendue, se faisant gratter la plante du pied par un icoglan et éventer par deux esclaves.

Le ministre fit les trois saluts d’usage, le dey inclina la tête.

-Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.

-Je te connais, répondit le dey.

-Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m’amène.

-Non. Mais n’importe, sois le bien-venu.

-Je viens pour empêcher Votre Hautesse de commettre un crime.

-Un crime ! Et lequel ? dit le dey, tirant son chibouque de ses lèvres et regardant son interlocuteur avec l’expression du plus profond étonnement.

-Lequel ? Votre Hautesse le demande ! s’écria le ministre. Votre Hautesse n’a-t-elle pas l’intention de faire couper la tête à Osmin ?

-Couper la tête à Osmin n’est point un crime, reprit le dey.

-Votre Hautesse n’a-t-elle pas l’intention de jeter Zaïda à la mer ?

-Jeter Zaïda à la mer n’est point un crime, reprit encore le dey.

-Comment ! ce n’est point un crime de jeter Zaïda à la mer et de couper la tête à Osmin ?

-J’ai acheté Osmin cinq cents piastres et Zaïda mille sequins, comme j’ai acheté cette pipe cent ducats.

-Eh bien ! demanda le ministre, où Votre Hautesse en veut-elle venir ?

-Que, comme cette pipe m’appartient, je puis la casser en dix morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me convient, et que personne n’a rien à dire. Et le pacha cassa sa pipe, dont il jeta les débris dans la chambre.

-Bon pour une pipe, dit le ministre ; mais Osmin, mais Zaïda !

-Moins qu’une pipe, dit gravement le dey.

-Comment, moins qu’une pipe ! Un homme moins qu’une pipe ! Une femme moins qu’une pipe !

-Osmin n’est pas un homme. Zaïda n’est point une femme : ce sont des esclaves. Je ferai couper la tête à Osmin, et je ferai jeter Zaïda à la mer.

-Non, dit Son Excellence.

-Comment, non ! s’écria le pacha avec un geste de menace.

-Non, reprit le ministre, non ; pas à Naples du moins.

-Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m’appelle ?

-Vous vous appelez Hussein-Pacha.

-Chien de chrétien ! s’écria le dey avec une colère croissante ; sais-tu qui je suis ?

-Vous êtes l’ex-dey d’Alger, et moi je suis le ministre actuel de la police de Naples.

-Et cela veut dire ? demanda le dey.

-Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites l’impertinent, entendez-vous, mon brave homme ? répondit le ministre avec le plus grand sang-froid.

-En prison ! murmura le dey en retombant sur son divan.

-En prison, dit le ministre.

-C’est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.

-Votre Hautesse est libre comme l’air, répondit le ministre.

-C’est heureux, dit le dey.

-Mais à une condition cependant.

-Laquelle ?

-C’est que Votre Hautesse me jurera sur le prophète qu’il n’arrivera malheur ni à Osmin ni à Zaïda.

-Osmin et Zaïda m’appartiennent, dit le dey, j’en ferai ce que bon me semblera.

-Alors Votre Hautesse ne partira point.

-Comment, je ne partirai point !

-Non, du moins avant de m’avoir remis Osmin et Zaïda.

-Jamais ! s’écria le dey.

-Alors je les prendrai, dit le ministre.

-Vous les prendrez ? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave ?

-En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu’à la condition que les deux coupables seront remis à la justice du roi.

-Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m’empêchera de partir ?

-Moi.

-Vous ?

Le pacha porta la main à son poignard ; le ministre lui saisit le bras au dessus du poignet.

-Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fenêtre, regardez dans la rue. Que voyez-vous à la porte de l’hôtel ?

-Un peloton de gendarmerie.

-Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend ? Que je lui fasse un signe pour vous conduire en prison.

-En prison, moi ? je voudrais bien voir cela !

-Voulez-vous le voir ?

Son Excellence fit un signe : un instant après, on entendit retentir dans l’escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d’éperons.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit, et le brigadier parut sur le seuil, la main droite à son chapeau, la main gauche à la couture de sa culotte.

-Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais l’ordre d’arrêter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous quelque difficulté ?

-Aucune, Excellence.

-Vous savez que monsieur s’appelle Hussein-Pacha ?

-Non, je ne le savais pas.

-Et que monsieur n’est ni plus ni moins que le dey d’Alger ?

-Qu’est-ce que c’est que ça, le dey d’Alger ?

-Vous voyez, dit le ministre.

-Diable ! fit le dey.

-Faut-il ? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa poche et en s’avançant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas en avant, fit de son côté un pas en arrière.

-Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage.

Seulement cherchez dans l’hôtel un certain Osmin et une certaine Zaïda, et conduisez-les tous les deux à la préfecture.

-Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem !

-Ce n’est pas un homme ici, répondit le ministre ; c’est un brigadier de gendarmerie.

-N’importe. Il n’aurait qu’à laisser la porte ouverte !

-Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et Zaïda.

-Et ils seront punis ? demanda le dey.

-Selon toute la rigueur de nos lois, répondit le ministre.

-Vous me le promettez ?

-Je vous le jure.

-Allons, dit le dey, il faut bien en passer par où vous voulez, puisqu’on ne peut pas faire autrement.

-A la bonne heure, dit le ministre ; je savais bien que vous n’étiez pas aussi méchant que vous en aviez l’air. Hussein-Pacha frappa dans ses mains ; un esclave ouvrit une porte cachée dans la tapisserie.

-Faites descendre Osmin et Zaïda, dit le dey.

L’esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tête et s’éloigna sans répondre un mot. Un instant après il reparut avec les coupables.

L’eunuque était une petite boule de chaire, grosse, grasse, ronde, avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.

Zaïda était une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents noircies avec du bétel, aux ongles rougis avec du henné.

En apercevant Hussein-Pacha, l’eunuque tomba à genoux, Zaïda releva la tête. Les yeux du dey étincelèrent, et il porta la main à son canjiar.

Osmin pâlit, Zaïda sourit.

Le ministre se plaça entre le pacha et les coupables.

-Faites ce que j’ai ordonné, dit-il en se retournant vers Gennaro.

Gennaro s’avança vers Osmin et vers Zaïda, leur mit à tous deux les poucettes et les emmena.

Au moment où ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement.

Le ministre de la police alla vers la fenêtre, vit les deux prisonniers sortir de l’hôtel, et, accompagné de leur escorte, disparaître au coin de la rue Chiatamone.

-Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est libre de partir quand elle voudra.

-A l’instant même ! s’écria Hussein, à l’instant même ! Je ne resterai pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vôtre !

-Bon voyage ! dit le ministre.

-Allez au diable ! dit Hussein.

Une heure ne s’était pas écoulée que Hussein avait frété un petit bâtiment ; deux heures après il y avait fait conduire ses femmes et ses trésors. Le même soir il s’y rendait à son tour avec sa suite, et à minuit il mettait à la voile, maudissant ce pays d’esclaves où l’on n’était pas libre de couper le cou à son eunuque et de noyer sa femme.

Le lendemain, le ministre fit comparaître devant lui les deux coupables et leur fit subir un interrogatoire.

Osmin fut convaincu d’avoir dormi quand il aurait dû veiller, et Zaïda d’avoir veillé quand elle aurait dû dormir.

Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lèze-hautesse n’étaient point prévus, ils n’étaient passibles d’aucune punition.

En conséquence, Osmin et Zaïda furent, à leur grand étonnement, mis en liberté le lendemain même du jour où le dey avait quitté Naples.

Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n’ayant ni fortune ni état, ils furent forcés de se créer chacun une industrie.

Osmin devint marchand de pastilles du sérail, et Zaïda se fit demoiselle de comptoir.

Quant au dey d’Alger, il était sorti de Naples avec l’intention de se rendre en Angleterre, pays où il avait entendu dire qu’on avait au moins la liberté de vendre sa femme, à défaut du droit de la noyer : mais il se trouva indisposé pendant la traversée et fut forcé de relâcher à Livourne, où il fit, comme chacun sait, une fort belle mort, si ce n’est cependant qu’il mourut sans avoir pardonné à M. Martin Zir, ce qui aurait eu de grandes conséquences pour un chrétien, mais ce qui est sans importance pour un Turc.

 

Chiaja

Escaliers Chiaia

Escaliers Chiaia

Chiaja n’est qu’une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce qu’offre toute rue, c’est-à-dire une longue file de bâtimens modernes d’un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c’est de ne présenter qu’une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la Villa-Reale, de sorte qu’à partir du premier étage des maisons, ou plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle à Naples, on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l’autre le château de l’Oeuf.

Mais si la rue de Chiaja n’est pas curieuse par elle-même, elle conduit à une partie des curiosités de Naples: c’est par elle qu’on va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien, au lac d’Agnano, à Pouzzoles, à Baïa, au lac d’Averne et aux Champs-Élysées.

De plus et surtout, c’est la rue où tous les jours, à trois heures de l’après-midi pendant l’hiver, et à cinq heures de l’après-midi pendant l’été, l’aristocratie napolitaine fait corso.

Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à quelque honnête architecte qui nous prouvera que l’art de la bâtisse a fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu’à nous, et nous allons dire quelques mots de l’aristocratie napolitaine.

Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n’indiquent jamais de date à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin, mais à coup sûr ils n’ont pas eu de commencement. Selon eux, l’époque florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Marcellus, les Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu’au douzième siècle sont de la petite noblesse, du fretin d’aristocratie.

Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est bien entendu qu’on doit prendre le mot dans une acception relative, c’est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce qu’étaient leurs aïeux.

Il n’y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des dettes.

Mais la chose curieuse, c’est qu’il faut être prévenu de cette différence pour s’en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même fortune.

Cela tient à ce qu’en général tout le monde vit dans sa voiture et dans sa loge.

Or, comme, à part les équipages du duc d’Éboli, du prince de Sant’Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n’y a souvent, à la première vue, qu’une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme.

Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermétiquement closes aux étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir; mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé où comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait au dessus de sa porte: Sibi, suisque, et amicis omnibus; pour soi, pour les siens et pour tous ses amis.

C’est qu’à part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples l’hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l’aide d’Asmodée, lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un tiers la gêne, et dans les deux autres la misère.

Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l’orgueil est sauvé; comme François 1er on a tout perdu, mais du moins il reste l’honneur.

Vous me direz qu’avec l’honneur on ne mange malheureusement pas, et qu’il faut manger pour vivre. Or, il est évident que, lorsqu’on prend sur mille écus de rente l’entretien d’une voiture, la nourriture de deux chevaux, les gages d’un cocher et la location d’une loge au Fondo ou à Saint-Charles, il ne doit pas rester grand’chose pour faire face aux dépenses de la table. A cela je répondrai que Dieu est grand, la mer profonde, le macaroni à deux sous la livre, et l’asprino d’Aversa à deux liards le fiasco.

Pour l’instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce que c’est que l’asprino d’Aversa, nous leur apprendrons que c’est un joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l’asprino, on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne. Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c’est vingt sous.

Restent neuf francs pour soutenir l’honneur du nom.

—Mais le déjeûner?

—On ne déjeûne pas. Il est prouvé que rien n’est plus sain que de faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas change de nom et d’heure selon la saison où on le prend. En hiver, on dîne à deux heures, et moyennant ce dîner on en a jusqu’au lendemain deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a pour jusqu’au lendemain minuit.

Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou du macaroni sans pain pour s’en aller prendre le soir à grand fracas une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti.

Il va sans dire que cette hygiène n’est adoptée que par les petites bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la généalogie d’un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois repas par jour. Pour ceux-là il n’y a pas de pays: le paradis est partout.

Le premier plaisir de l’aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin on va au Casino et l’on joue; l’après-midi on va à la promenade, et le soir au spectacle. Après le spectacle, on revient au Casino et l’on joue encore.

L’aristocratie n’a qu’une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme, si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le roi de Naples n’occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats plus d’une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne font rien.

Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quant à la carrière commerciale, elle est sans considération.

Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles n’existent pas: il y a à Naples, comme partout, plus que partout même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s’injurient à propos de la grande mosaïque de Pompéia ou des statues des deux Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s’occupe de pareilles puérilités.

La chose importante, c’est l’amour. Florence est le pays du plaisir:

Rome, celui de l’amour; Naples, celui de la sensation.

 

A Naples, le sort d’un amoureux est décidé tout de suite. A la première vue il est sympathique ou antipathique. S’il est antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer. S’il est sympathique, on l’aime sans grand délai: la vie est courte, et le temps qu’on perd ne se rattrape pas. L’amant préféré s’installe au logis; on le reconnaît, malgré la distance respectueuse où il se tient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il s’assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa tête contre les fresques. En outre, c’est lui qui sonne les domestiques, qui reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les bambins font tomber du bocal sur le parquet.

Quant à l’amant malheureux, il s’en va tout consolé, certain que son infortune ne sera pas constante et qu’il trouvera bientôt à ramasser des poissons rouges ailleurs.

L’aristocratie napolitaine est peu instruite: en général, son éducation est négligée sous le rapport intellectuel: cela tient à ce qu’il n’y a pas dans tout Naples un seul bon collége, celui des jésuites excepté. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils ont appris avec des professeurs attachés à leur personne. J’ai vu des femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes d’État de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils écrit notre langue comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de Sévigné.

Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis à Naples: presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent remarquablement le fusil, l’épée et le pistolet. Leur réputation sur ce point est même assez étendue et à peu près incontestée. Ce sont des duellistes fort dangereux.

Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement à parler du courage chez les Napolitains.

La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l’état politique de l’Italie actuelle, n’est ni une nation militaire comme la Prusse, ni une nation guerrière comme la France: c’est une nation passionnée. Le Napolitain, insulté dans son honneur, exalté par son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté que partout ailleurs; et s’il varie sur les préliminaires, qui appartiennent à des habitudes de localités, le dénouement en est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu’à Paris, à Saint-Pétersbourg ou à Londres. Citons quelques faits.

Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqué à Castellamare, l’arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le terrain à cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu désigné, où l’attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca Romana qu’une des conditions du duel est qu’il aura lieu à cheval.—C’est vrai, répond Rocca Romana, je l’avais oublié; mais qu’à cela ne tienne, l’oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l’animal, combat sans selle et sans bride, et tue son adversaire.

A l’époque de la restauration, c’est-à-dire vers 1815, Ferdinand, grand-père du roi actuel, de retour à Naples, qu’il avait quitté depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du-corps. En conséquence, on recruta cette troupe privilégiée dans les premières familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont trois napolitaines et deux siciliennes.

J’ai dit dans le Speronare, et à l’article de Palerme, quelle est l’antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en contact, surtout à cette époque où les haines politiques étaient encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d’éclater. Quelques duels sans conséquence eurent lieu d’abord, mais bientôt on résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l’avenir. Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accepté par les adversaires, on décida qu’ils se battraient au pistolet à vingt pas, et jusqu’à blessure grave de l’un ou de l’autre champion.

Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper particulièrement.

C’était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il était riche, il était beau, il était poète; il avait par conséquent reçu du ciel toutes les chances d’une vie heureuse; mais un mauvais présage avait attristé son entrée dans la vie. Mirelli était né au village de Sant’Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa mère était accouchée d’un fils, que l’ordre fut envoyé à la chapelle d’un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux événement à toute la population. Le sacristain était absent; un moine se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa enlever par la volée de la corde, et au plus haut de son ascension, perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d’appui, tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé ainsi, le pauvre religieux ne se traîna pas moins du choeur à la porte, où il appela au secours: on vint à son aide, on le transporta dans sa cellule; mais, quelque soin qu’on prît de lui, il expira le lendemain.

Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille, et cette histoire, souvent racontée au jeune Mirelli, s’était profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.

Voilà l’homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.

Quant au marquis Crescimani, c’était un homme digne en tout point d’être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu’il avait reçues du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune adversaire.

Au jour et à l’heure dits, les deux champions se trouvèrent en présence: ni l’un ni l’autre n’était animé d’aucune haine personnelle, et ils avaient vécu jusque-là, au contraire, plutôt en amis qu’en ennemis.

En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l’un à l’autre en souriant, se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes, tandis que les témoins réglaient les conditions du combat.

Le moment arrivé, ils s’éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes toutes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné, tirèrent tous les deux l’un sur l’autre: aucun des deux coups ne porta.

Pendant qu’on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani échangèrent quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils firent feu une seconde fois, et, cette fois comme l’autre, ils se manquèrent tous deux.

Enfin, à la troisième décharge, Mirelli tomba.

Une balle l’avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le crut mort, mais lorsqu’on s’approcha de lui on vit qu’il n’était que blessé. Il est vrai que la blessure était terrible: la balle lui avait traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.

On fit approcher une voiture pour transporter le blessé chez lui; on voulut le soutenir pour l’aider à y monter; mais il écarta de la main ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un effort incroyable sur lui-même, il s’élança dans la voiture en disant: «Allons donc! il ne sera pas dit que j’aie eu besoin d’être soutenu pour monter, fût-ce dans mon corbillard!» A peine fut-il entré dans la voiture que la douleur reprit le dessus, et il s’évanouit. Arrivé chez lui, il voulut descendre comme il était monté; mais on ne le souffrit point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit.

On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza; c’était un homme qui s’était fait dans la science un nom européen. Le docteur sonda la blessure et dit qu’il ne répondait de rien, mais qu’en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.

—Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n’a pas jeté un cri pendant qu’on lui disséquait la jambe, je serai muet comme Marius.

—Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N’allez pas me laisser entreprendre une opération et m’arrêter au milieu.

—Vous irez jusqu’au bout, docteur, soyez tranquille, répondit Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l’anatomiser tout à votre aise.

Sur cette assurance, le docteur commença.

Mirelli tint sa parole; mais à mesure que la nuit s’approcha, il parut plus agité, plus inquiet; il avait une fièvre terrible. Sa mère le gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s’endormit, mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors, sans paraître voir ceux qui étaient là, il s’appuya sur son coude et parut écouter. Il était pâle comme un mort, mais ses yeux étaient ardens de délire. Peu à peu ses regards se fixèrent sur une porte qui donnait dans un grand salon. Sa mère se leva alors et lui demanda s’il avait besoin de quelque chose.

—Non, rien, répondit Mirelli. C’est lui qui vient.

—Qui, lui? demanda sa mère avec inquiétude.

—Entendez-vous le traînement de sa robe dans le salon? s’écria le malade. L’entendez-vous? Tenez, il vient, il s’approche; voyez, la porte s’ouvre… sans que personne la pousse… Le voilà… le voilà!… il entre… il se traîne sur ses cuisses brisées… il vient droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie ton visage. Que veux-tu?… parle… voyons!… viens-tu pour me chercher?… d’où sors-tu?… de la terre… Tenez, voyez-vous?… il lève les deux mains; il les frappe l’une contre l’autre; elles rendent un son creux, comme si elles n’avaient plus de chair… Eh bien! oui, je t’écoute, parle!…

Et Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision, s’approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais au bout de quelques secondes d’attention, pendant lesquelles il resta dans la pose d’un homme qui écoute, il poussa un profond soupir et tomba sur son lit en murmurant:

—Le moine de Sant’Antimo!

C’est alors qu’on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de sa naissance, c’est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conservé toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au milieu de son délire.

Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l’apparition, soit qu’il ne voulût donner aucun détail, il répondit à toutes les questions qui lui furent faites qu’il ignorait complètement ce qu’on voulait lui dire.

Pendant trois mois l’apparition infernale se renouvela chaque nuit, détruisant ainsi en quelques minutes les progrès que le reste du temps le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre lui-même. Enfin, une nuit il demanda instamment à rester seul, avec tant d’insistance, que sa mère et ses amis ne purent s’opposer à sa volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mit son épée sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu’il le sût, un de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte vitrée et prêt à porter secours au malade s’il en avait besoin. A dix heures il s’endormit comme d’habitude, mais au premier coup de minuit il s’éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder la porte de son regard fixe et ardent; un instant après il essuya son front, d’où la sueur ruisselait; ses cheveux se dressèrent sur sa tête, un sourire passa sur ses lèvres: puis saisissant son épée, il la tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme s’il eût voulu poignarder quelqu’un avec la pointe de sa lame, et, jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher.

L’ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit; celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu’on ne put la lui arracher de la main.

Le lendemain, il fit venir le supérieur de Sant’Antimo et lui demanda, dans le cas où il mourrait des suites de sa blessure, à être enterré dans le cloître du couvent, réclamant la même faveur, en supposant qu’il en échappât cette fois, pour l’époque où sa mort arriverait, quelle que fût cette époque et en quelque lieu qu’il expirât. Puis il raconta à ses amis qu’il avait résolu la veille de se débarrasser du fantôme en luttant corps à corps, mais qu’ayant été vaincu, il lui avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse qu’il n’avait pas voulu lui accorder jusque-là, tant il lui répugnait de paraître céder à une crainte, même religieuse et surnaturelle.

A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois après Mirelli était complètement guéri.

Nous avons raconté en détail cette anecdote, d’abord parce que de pareilles légendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce qu’elle nous a paru développer dans un seul homme trois courages bien différens: le courage patriotique, qui consiste à risquer froidement sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste à supporter stoïquement la douleur; et enfin le courage moral, qui consiste à réagir contre l’invisible et à lutter contre l’inconnu. Bayard eût certainement eu les deux premiers, mais il est douteux qu’il eût eu le troisième.

Maintenant passons au courage civil.

Nous sommes en 99: les Français ont évacué la ville des délices. Le cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort, a assiégé Naples, et, voyant l’impossibilité de prendre la ville défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la terre par Manthony, Caraffa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure aux patriotes la vie et la fortune sauves: près de sa signature on lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy, commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte ottomane. Mais, dans une nuit de débauche et d’orgie, Nelson a déchiré le traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est nulle, que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-passé leurs pouvoirs en transigeant avec les rebelles, et il livre à la haine de la cour, en échange de l’amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu’on lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car on avait à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien! toutes ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une larme ou par un soupir.

Citons au hasard quelques exemples.

Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et Roucher, ils se rencontrent au pied de l’échafaud; là ils se disputent à qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut céder sa place à l’autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte l’échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le front.

Hector Caraffa, l’oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête tranchée; il arriva sur l’échafaud; on s’informe s’il n’a pas quelque désir à exprimer.

—Oui, dit-il, je désire regarder le fer de la mandaja.

Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d’être couché sur le ventre.

Quoique cet article soit consacré à l’aristocratie, un mot sur le courage religieux. Ce courage est celui du peuple.

Au moment où Championnet marchait sur Naples, proclamant la liberté des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces accusations, d’autant plus accréditées qu’elles sont plus absurdes, les lazzaroni, que les mots d’honneur, de patrie et de liberté n’auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places publiques, s’arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans chefs, sans tactique militaire, avec l’instinct de bêtes fauves qui gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé le pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n’était encore parvenu qu’à la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres points n’avait pas encore gagné un pouce de terrain.

A tout cela on m’objectera sans doute la révolution de 1820, le passage des Abruzzes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une seule chose: c’est que les chefs qui commandaient cette armée, et qui avaient en face d’eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se relever derrière eux les bûchers, les échafauds et les potences de 99; c’est qu’ils se savaient trahis à Naples, tandis qu’eux venaient mourir à la frontière; c’est qu’enfin c’était une guerre sociale que Pépé et Carrascosa avaient entreprise à leurs risques et périls, et que le peuple napolitain n’avait pas sanctionnée.

Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées, non pas dans l’étude individuelle des peuples, mais dans de simples théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d’oeil léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente, et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain est le peuple le plus malheureux de la terre.»

Nous nous trompons étrangement.

Non, le peuple napolitain n’est pas malheureux, car ses besoins sont en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat ardent où le soleil l’habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui scintillent à la voûte du firmament n’est-elle pas dans sa croyance une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour, ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui reste-t-il pas encore de quoi payer largement l’improvisateur du môle et le conducteur du corricolo?

Ce qui est malheureux à Naples, c’est l’aristocratie, qui, à peu d’exceptions près, est ruinée, comme nous l’avons dit à propos de la noblesse de Sicile, par l’abolition des majorats et des fidéicommis; c’est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n’a plus de quoi le dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.

Ce qui est malheureux à Naples, c’est la classe moyenne, qui n’a ni commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire, qui a une voix et qui ne peut parler; c’est cette classe qui calcule qu’elle aura le temps d’être morte de faim avant qu’elle réunisse à elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se faire une majorité constitutionnelle.

Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu’il ne devait être consacré qu’à la noblesse; mais de déduction en déduction on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède.

 

Toledo

Via Toledo

 

Toledo est la rue de tout le monde. C’est la rue des restaurans, des cafés, des boutiques ; c’est l’artère qui alimente et traverse tous les quartiers de la ville ; c’est le fleuve où vont se dégorger tous les torrens de la foule. L’aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c’est une promenade ; pour le marchand, un bazar ; pour le lazzarone, un domicile.

Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation moderne, telle que l’entendent nos progressistes, c’est le lien qui réunit la cité poétique à la ville industrielle, c’est un terrain neutre où l’on peut suivre d’un oeil curieux les restes de l’ancien monde qui s’en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive.

A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et ses babas. En face d’un respectable fabricant d’antiquités à l’usage de messieurs les Anglais se pavane un marchand d’allumettes chimiques.

Au dessus d’un bureau de loterie s’élève un brillant salon de coiffure ; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion qui s’opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris.

Tout est à voir dans la rue de Toledo ; mais comme il est impossible de tout décrire, il faut se borner à trois palais, qui sont ce qu’elle

Gaetano Gigante (1770 - 1840) Via Toledo

Gaetano Gigante (1770 – 1840) Via Toledo

offre de plus saillant et de plus remarquable : le palais du roi à une extrémité, le palais de la ville à l’autre extrémité, et au milieu le palais de Barbaja. Quant au palais du roi de Naples, l’occasion se présentera de nous en occuper. Passons à la ville. La ville se compose : 1. d’un carrosse à douze places, peint et doré dans le plus beau style espagnol du dix-septième siècle ; 2. de douze magistrats, élus moitié parmi les nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement la cape et l’épée, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés d’énormes perruques à la Louis XIV ; 3. de six chevaux harnachés, empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voici maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville ; le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les douze magistrats sont chargés de s’asseoir dans le carrosse, et les six chevaux sont obligés de traîner le tout d’un bout de Toledo à l’autre, le plus lentement possible. Tout le monde s’acquitte à merveille de ses devoirs.

Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c’est, ou plutôt ce que c’était que Barbaja ; car, hélas ! au moment où j’écris ces lignes, ce grand homme a disparu, cette grande gloire s’est évanouie, ce grand astre s’est éteint.

Domenico Barbaja était le véritable type de l’impresario italien. En France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas l’impresario. L’impresario est tout cela à la fois, mais il est plus encore. Nos théâtres sont régis constitutionnellement, nos directeurs règnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire.

L’impresario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par le droit divin dans son théâtre, n’ayant, comme les rois les plus légitimes, d’autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte de son administration qu’à Dieu et à sa conscience.

Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un juge incorruptible.

C’est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité tout américaine.

Au reste, l’impresario n’a pas seulement le droit pour lui, il a aussi la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton d’infanter e, un commissaire de police et un capitaine de place, des sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en prison les chanteurs qui s’aviseraient d’avoir des caprices et le public qui oserait siffler sans raison.

palais Barbaja

palais Barbaja

Domenico Barbaja 1er a donc régné d’une manière aussi complète et aussi absolue pendant l’espace de quarante ans. C’était un homme de taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules carrées, le poignet de fer. Sa tête était assez commune, et ses traits ne se piquaient pas d’une grande régularité ; mais ses yeux pétillaient d’esprit, d’intelligence et de malice.

Goldoni l’avait prévu en écrivant le Bourru bienfaisant. Excellent coeur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire dans aucune langue le dictionnaire d’injures et de gros mots dont il se servait à l’égard des artistes de son théâtre. Mais il n’en est pas un qui lui ait gardé rancune, tant ils étaient sûrs qu’au moindre succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion, à la moindre chute pour les consoler avec délicatesse, à la moindre maladie pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévoûment paternels.

Parti d’un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur le public italien et sur le public allemand, c’est-à-dire sur deux publics dont l’un passe pour être le plus capricieux et l’autre pour être le plus difficile de l’univers. Après avoir amassé sou par sou sa fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n’ayant jamais su écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le choix de leurs morceaux ; doué par Dieu de la voix la plus criarde et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers chanteurs, de l’Italie ; ne parlant que son patois milanais, et se faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec lesquels il traitait de puissance à puissance. Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l’endroit des décors, un public encourageait-il les débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d’un artiste, un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention ? Ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l’impresario ; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l’élite de sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses chiens, comme il les appelait par une expression énergique ; leur faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu’un empereur romain assistant au spectacle du cirque.

Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d’avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c’était l’artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l’immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un : «Can de Dio !» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c’était le public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui lançait à pleine voix un : «Fioli d’una vacea, voulez-vous vous taire vous ne méritez que de la canaille !» Si c’était le roi par hasard qui manquait d’applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sortait en grommelant de sa loge.

Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe ; il avait pour principe d’engager le moins possible les artistes connus, parce qu’une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, et qu’avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu’à gagner.

Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d’ordinaire ses expériences in anima vili.

Voici sa manière de procéder :

Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples.

Arrivé à la campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s’acheminait seul et à pied à la recherche de l’ut de poitrine. S’il rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux pour faire un ténor, il s’approchait de lui amicalement, lui posait la main sur l’épaule, et engageait la conversation à peu près en ces termes :

-Eh bien ! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas la force de lever la bêche ?

-Je me reposais, eccellenza.

-Connu ! connu ! le paysan napolitain se repose toujours.

-C’est qu’il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si dure !

-Je parie que tu dois avoir une belle voix ; je ne connais rien qui soulage et qui donne des forces comme un peu de musique ; si tu me chantais une chanson ?

-Moi, monsieur ! Je n’ai jamais chanté de ma vie.

-Raison de plus ; tu auras la voix plus fraîche.

-Vous voulez plaisanter !

-Non, je veux t’entendre.

-Et qu’est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous ?

-Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je te prendrai avec moi.

-Pour domestique ?

-Mieux que cela.

-Pour cuisinier ?

-Mieux, te dis-je.

-Et pourquoi donc ? demandait alors le paysan avec quelque défiance.

-Qu’est-ce que ça te fait ? chante toujours.

-Bien fort ?

-De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.

Si le malheureux n’avait qu’une voix de baryton ou de basse-taille, l’impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque maxime bien consolante sur l’amour du travail et le bonheur de la vie champêtre ; mais s’il était assez heureux dans sa journée pour mettre la main sur un ténor, il l’emmenait avec lui et le faisait monter… derrière sa voiture.

Il ne gâtait pas les artistes, celui-là. S’agissait-il d’engager un homme :-Qu’est-ce qu’il te faut, mon garçon ? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru ; tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour te régaler, que demandes-tu davantage ? Sois grand artiste d’abord, et ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas ! Ce temps ne viendra que trop tôt ; tu as une belle voix, et la preuve c’est que je t’ai engagé ; tu as de l’intelligence et la preuve c’est que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra en chantant. Si je te donnais beaucoup d’argent tout de suite, tu ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix au bout de trois semaines.

Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus simple :

-Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou ; c’est toi, au contraire, qui dois me payer. Je t’offre les moyens de montrer au public tout ce que tu possèdes d’agrémens naturels. Tu es jolie ; si tu as du talent, tu arriveras bien vite ; si tu n’en as pas, tu arriveras plus vite encore. Crois-moi, tu m’en remercieras plus tard lorsque tu auras acquis un peu plus d’expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts, tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te réduirait à la misère.

Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes s’engageaient pour cinquante francs par mois ; mais il arrivait le plus souvent qu’après le premier trimestre ils devaient six mille francs à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison, payait leurs dettes, et le compte était soldé. Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le grand impresario, qui peignent l’homme tout entier et donnent une exacte mesure de ses connaissances en musique.

Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l’influence était grande à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir.

Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu’il prenait habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa colère.

-Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c’est un véritable prodige !

-Bien, bien ! qu’elle vienne demain à midi.

Le lendemain, à l’heure dite, la débutante met sa plus belle robe, prend ses cahiers, et, flanquée de l’éternelle mère que vous connaissez, se présente au palais de Barbaja.

Le directeur de l’orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait de long en large dans son salon.

-Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde révérence, il est du devoir d’une mère, devoir religieux et sacré, de vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et timide comme une colombe…

-Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja ; au théâtre il faut être effrontée.

-Ce n’est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de sa voix la plus mielleuse…

Mais l’impresario, lui tournant le dos, s’approcha de la jeune fille et lui dit d’un ton passablement impatienté :-Voyons, ma chère, que veux-tu me chanter ?

Il aurait tutoyé la reine en personne.

-Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu’au blanc des yeux, j’ai la prière de Norma…

-Comment, malheureuse ! s’écrie Barbaja d’une voix tonnante ; après la Ronzi, oserais-tu aborder la prière de Norma ? Quelle audace !

-Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du Barbier.

-La cavatine du Barbier ! après la Fodor ! Quelle indignité !

-Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant ; j’essaierai la romance du Saule.

-La romance du Saule ! après la Malibran ! Quelle profanation !

-Alors il ne me reste plus que des solféges, reprend la pauvre débutante presque en sanglotant.

-A la bonne heure ! Va pour les solféges !

La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l’oreille un mot de consolation, l’accompagnateur l’encourage ; bref, elle s’en tire à merveille. Jamais solféges n’avaient été mieux exécutés.

La physionomie de Barbaja s’éclaircit, son front se déride, un sourire de satisfaction erre sur ses lèvres.

-Eh bien, monsieur ! s’écrie la mère dans la plus grande anxiété, que pensez-vous de ma fille ?

-Eh, madame ! la voix n’est pas mauvaise, mais du diable si j’ai pu comprendre un seul mot.

Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau, et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la veille de mettre à l’amende le premier qui ne se trouverait pas à l’heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un exemple.

La répétition commence, Barbaja s’éloigne un peu vers le fond d’une coulisse pour gronder le machiniste ; tout à coup les voix se taisent, l’orchestre s’arrête, on attend quelqu’un.

-Qu’y a-t-il ? s’écrie l’impresario en se précipitant vers la rampe.

-Rien, monsieur, répond le premier violon.

-Qu’est-ce qui manque ? Je veux le savoir.

-Il manque un ré.

-A l’amende.

Tout cela n’empêche pas que Domenico Barbaja n’ait créé Lablache, Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor, Donizetti, Bellini, Rossini lui-même ; oui, le grand Rossini.

Les plus grands chefs-d’œuvre du maître souverain ont été composés pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu’il en a coûté au pauvre impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait jamais plané sur le beau ciel de l’Italie.

J’en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l’imprésario et le compositeur.

 

 

 

Otello

 

Rossini venait d’arriver à Naples, précédé déjà par une grande réputation. La première personne qu’il rencontra en descendant de voiture fut, comme on s’en doute bien, l’impresario de Saint-Charles.

Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et, sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole :

-Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j’espère que tu ne refuseras aucune des trois.

-J’écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez.

-Je t’offre mon hôtel pour toi et pour tes gens.

-J’accepte.

-Je t’offre ma table pour toi et pour tes amis.

-J’accepte.

-Je t’offre d’écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre.

-Je n’accepte plus.

-Comment ! tu refuses de travailler pour moi ?

-Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.

-Tu es fou, mon cher.

-C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

-Et que viens-tu faire à Naples ?

-Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C’est ma passion.

-Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me diras des nouvelles.

-Diable ! cela devient grave.

-Mais tu me donneras un opéra en échange.

-Nous verrons.

-Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires.

-Va pour six mois.

-C’est convenu.

-Allons souper.

Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de Rossini ; le propriétaire s’éclipsa complètement, et le célèbre maestro put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu’il rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite.

Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez d’amis pour les convier aux festins de son hôte : à peine s’il avait pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze.

C’étaient les mauvais jours.

Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu’il s’était imposé, il inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu’il plaisait à Rossini de lui amener, comme s’ils avaient été les meilleurs amis de son père. Seulement, vers la fin du repas, d’un air dégagé, avec une adresse infinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire et le fromage quelques mots sur l’opéra qu’il s’était fait promettre et sur l’éclatant succès qui ne pouvait lui manquer. Mais, quelque précaution oratoire qu’employât l’honnête impresario pour rappeler à son hôte la dette qu’il avait contractée, ce peu de mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C’est pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusque alors, fut prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert.

Cependant les mois s’écoulaient, le libretto était fini depuis long-temps, et rien n’annonçait encore que le compositeur se fût décidé à se mettre à l’ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades, aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche, l’équitation se partageaient les loisirs du noble maître ; mais il n’était pas question de la moindre note. Barbaja éprouvait vingt fois par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins, car personne plus que lui n’avait foi dans l’incomparable génie de Rossini.

Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant qu’il n’y avait plus de temps à perdre ni de ménagemens à garder, il tira le maestro à l’écart et entama l’entretien suivant :

-Ah ça ! mon cher, sais-tu qu’il ne manque plus que vingt-neuf jours pour l’époque fixée ?

-Quelle époque ? dit Rossini avec l’ébahissement d’un homme à qui on adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre.

-Le 30 mai.

-Le 30 mai !

Même pantomime.

-Ne m’as-tu pas promis un opéra nouveau qu’on doit jouer ce jour-là ?

-Ah ! j’ai promis ?

-Il ne s’agit pas ici de faire l’étonné ! s’écria l’impresario, dont la patience est à bout ; j’ai attendu le délai de rigueur, comptant sur ton génie et sur l’extrême facilité de travail que Dieu t’a accordée.

Maintenant il m’est impossible de plus attendre : il me faut mon opéra.

-Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le titre ?

-Y penses-tu ? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans un opéra nouveau ?

-Vous les mettrez à l’amende.

-Et le public ?

-Vous fermerez le théâtre.

-Et le roi ?

-Vous donnerez votre démission.

-Tout cela est vrai jusqu’à un certain point. Mais si ni les artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcer à tenir ma promesse, j’ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja n’a jamais manqué à sa parole d’honneur.

-Alors c’est différent.

-Ainsi, tu me promets de commencer demain.

-Demain, c’est impossible, j’ai une partie de pêche au Fusaro.

-C’est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n’en parlons plus. Je verrai quel parti il me reste à prendre.

Et il s’éloigna sans ajouter un mot.

Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de l’impresario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion du matin. En se retirant, il recommanda bien à son domestique de le réveiller au point du jour et de lui tenir prête une barque pour le Fusaro. Après quoi il s’endormit du sommeil du juste.

Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n’était pas encore monté chez son maître ; le soleil dardait ses rayons à travers les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant, se frotta les yeux et sonna : le cordon de la sonnette resta dans sa main.

Il appela par la croisée qui donnait sur la cour : le palais demeura muet comme un sérail.

Il secoua la porte de sa chambre : la porte résista à ses secousses, elle était murée au dehors !

Alors Rossini, revenant à la croisée, se mit à hurler au secours, à la trahison, au guet-apens ! Il n’eut pas même la consolation que l’écho répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le plus sourd qui existe sur le globe.

Il ne lui restait qu’une ressource, c’était de sauter du quatrième étage ; mais il faut dire, à la louange de Rossini, que cette idée ne lui vint pas un instant à la tête. Au bout d’une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton à une croisée du troisième. Rossini, qui n’avait pas quitté sa fenêtre, eut envie de lui lancer une tuile ; il se contenta de l’accabler d’imprécations.

-Désirez-vous quelque chose ? lui demanda l’impresario d’un ton patelin.

-Je veux sortir à l’instant même.

-Vous sortirez quand votre opéra sera fini.

-Mais c’est une séquestration arbitraire.

-Arbitraire tant que vous voudrez ; mais il me faut mon opéra.

-Je m’en plaindrai à tous les artistes, et nous verrons.

-Je les mettrai à l’amende.

-J’en informerai le public.

-Je fermerai le théâtre.

-J’irai jusqu’au roi.

-Je donnerai ma démission.

Rossini s’aperçut qu’il était pris dans ses propres filets. Aussi, en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières, demanda-t-il d’une voix calme :

-J’accepte la plaisanterie, et je ne m’en fâche pas ; mais puis-je savoir quand me sera rendue ma liberté ?

-Quand la dernière scène de l’opéra me sera remise, répondit Barbaja en ôtant son bonnet.

-C’est bien : envoyez ce soir chercher l’ouverture.

Le soir, on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur lequel était écrit en grandes lettres : Ouverture d’Otello. Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ au piano, on déchiffra le nouveau chef-d’oeuvre, et on conclut que Rossini n’était pas un homme, et que, semblable à Dieu, il créait sans travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des admirateurs et l’envoya à la copisterie. Le lendemain il reçut un nouveau cahier sur lequel on lisait : Le premier acte d’Otello ; ce nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s’acquittaient de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle Barbaja les avait habitués.

Au bout de trois jours, la partition d’Otello avait été livrée et copiée.

L’impresario ne se possédait pas de joie ; il se jeta au cou de Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères pour le stratagème qu’il avait été forcé d’employer, et le pria d’achever son oeuvre en assistant aux répétitions.

-Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d’un ton dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de l’orchestre, j’aurai l’honneur de les recevoir chez moi ! -Eh bien ! mon cher, tu peux t’entendre avec eux. Ma présence n’est pas nécessaire, et j’admirerai ton chef-d’oeuvre à la répétition générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont j’ai agi.

-Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche.

-Ainsi, à la répétition générale ?

-A la répétition générale. Le jour de la répétition générale arriva enfin : c’était la veille de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja.

Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à l’orchestre, Rossini s’assit au piano.

Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les loges d’avant-scène. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les mains et se promenait en sifflotant sur son théâtre.

On joua d’abord l’ouverture. Des applaudissemens frénétiques ébranlèrent les voûtes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua.

-Bravo ! cria Barbaja. Passons à la cavatine du ténor.

Rossini se rassit à son piano, tout le monde fit silence, le premier violon leva l’archet, et on recommença à jouer l’ouverture. Les mêmes applaudissemens, plus enthousiastes encore, s’il était possible, éclatèrent à la fin du morceau.

Rossini se leva et salua.

-Bravo ! bravo ! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatine.

L’orchestre se mit à jouer pour la troisième fois l’ouverture.

-Ah ça ! s’écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, mais nous n’avons pas le temps de rester là jusqu’à demain. Arrivez à la cavatine.

Mais, malgré l’injonction de l’imprésario, l’orchestre n’en continuât pas moins la même ouverture. Barbaja s’élança sur le premier violon, et, le prenant au collet, lui cria à l’oreille :

-Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une heure ?

-Dame ! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un Allemand, nous jouons ce qu’on nous a donné.

-Mais tournez donc le feuillet, imbéciles !

-Nous avons beau tourner, il n’y a que l’ouverture.

-Comment ! il n’y a que l’ouverture ! s’écria l’impresario en pâlissant : c’est donc une atroce mystification ?

Rossini se leva et salua.

Mais Barbaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima donna, le ténor, tout le monde s’empressait autour de lui. Un moment on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.

Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse, s’approche de lui avec une réelle inquiétude.

Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de plus belle.

-Va-t’en d’ici, traître, ou je me porte à quelque excès !

-Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n’y a-t-il pas quelque remède ?

-Quel remède, bourreau ! C’est demain le jour de la première représentation.

-Si la prima donna se trouvait indisposée ? murmura Rossini tout bas à l’oreille de l’impresario.

-Impossible, lui répondit celui-ci du même ton ; elle ne voudra jamais attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.

-Si vous vouliez la prier un peu ?

-Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbran.

Isabella COLBRAN

Isabella COLBRAN

 

-Je vous croyais au mieux avec elle.
-Raison de plus.
-Voulez-vous me permettre d’essayer, moi ?
-Fais tout ce que tu voudras ; mais je t’avertis que c’est du temps perdu.
-Peut-être.
Le jour suivant, on lisait sur l’affiche de Saint-Charles que la première représentation d’Otello était remise par l’indisposition de la prima donna.
Huit jours après on jouait Otello.
Le monde entier connaît aujourd’hui cet opéra ; nous n’avons rien à ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le chef-d’oeuvre de Shakespeare.
Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d’émotion, cherchait partout le maître pour le presser sur son coeur ; mais Rossini, cédant sans doute à cette modestie qui va si bien aux triomphateurs, s’était dérobé à l’ovation de la foule.
Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait auprès de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu’il était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations de la veille.
Le souffleur entra.
-Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.
-Rossini est parti, répondit le souffleur.
-Comment ! parti ?
-Parti pour Bologne au point du jour.
-Parti sans rien me dire !
-Si fait, monsieur, il vous a laissé ses adieux.
-Alors va prier la Colbran de me permettre de monter chez elle.
-La Colbron ?
-Oui, la Colbron ; es-tu sourd ce matin ?
-Faites excuse, mais la Colbran est partie.
-Impossible !
-Ils sont partis dans la même voiture.
-La malheureuse ! elle me quitte pour devenir la maîtresse de Rossini.
-Pardon, monsieur, elle est sa femme.
-Je suis vengé ! dit Barbaja.

 

Forcella

Naples_Forcella

Naples_Forcella

De même que Chiaja est la rue des étrangers et de l’aristocratie, de même que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques, Forcella est la rue des avocats et des plaideurs.

Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, à la galerie du Palais-de-Justice, à Paris, qu’on appelle salle des Pas-Perdus, si ce n’est que les avocats y sont encore plus loquaces et les plaideurs râpés.

C’est que les procès durent à Naples trois fois plus long-temps qu’ils ne durent à Paris.

Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement ; nous fûmes forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route à pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à traverser cette foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la rassemblait : on nous répondit qu’il y avait procès entre la confrérie des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes quelle était la cause du procès : on nous répondit que le défendeur, s’étant fait enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des pèlerins, venait d’être assigné afin de prouver légalement qu’il était mort. Comme on le voit, le procès était assez original pour attirer une certaine affluence. Nous demandâmes à Francesco ce que c’était que don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui passait tout courant.

-Le voici, nous dit-il.

-Celui qu’on a enterré il y a huit jours ?

CAGLIOSTRO

CAGLIOSTRO

-Lui-même.

-Mais comment cela se fait-il ?
-Il sera ressuscité.
-Il est donc sorcier ?
-C’est le neveu de Cagliostro.
En effet, grâce à la filiation authentique qui le rattache à son illustre aïeul, et à une série de tours de magie plus ou moins drôles, don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le bruit qu’il était sorcier.
On lui faisait tort : don Philippe Villani était mieux qu’un sorcier, C’était un type : don Philippe Villani était le Robert Macaire napolitain. Seulement l’industriel napolitain a une grande supériorité sur l’industriel français ; notre Robert Macaire à nous est un personnage d’invention, une fiction sociale, un mythe philosophique, tandis que le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair et d’os, une individualité palpable, une excentricité visible.
Don Philippe est un homme de trente-cinq à quarante ans, aux cheveux noirs, aux yeux ardens, à la figure mobile, à la voix stridente, aux gestes rapides et multipliés ; don Philippe a tout appris et sait un peu de tout ; il sait un peu de droit, un peu de médecine, un peu de chimie, un peu de mathématiques, un peu d’astronomie ; ce qui fait qu’en se comparant à tout ce qui l’entourait, il s’est trouvé fort supérieur à la société et a résolu de vivre par conséquent aux dépens de la société.
Don Philippe avait vingt ans lorsque son père mourut : il lui laissait tout juste assez d’argent pour faire quelques dettes. Don Philippe eut le soin d’emprunter avant d’être ruiné toute fait, de sorte que ses premières lettres de change furent scrupuleusement payées : il s’agissait d’établir son crédit. Mais toute chose a sa fin dans ce monde ; un jour vint où don Philippe ne se trouva pas chez lui au moment de l’échéance : on y revint le lendemain matin, il était déjà sorti ; on y revint le soir, il n’était pas encore rentré.
La lettre de change fut protestée. Il en résulta que don Philippe fut obligé de passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, et qu’au lieu de payer six du cent, il paya douze.
Au bout de quatre ans, don Philippe avait usé les escompteurs comme il avait usé les banquiers ; il fut donc obligé de passer des mains des escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau mouvement s’accomplit sans secousse sensible, si ce n’est qu’au lieu de payer douze pour cent, don Philippe fut obligé de payer cinquante.
Mais cela importait peu à don Philippe, qui commençait à ne plus payer du tout. Il en résulta qu’au bout de deux ans encore don Philippe, qui éprouvait le besoin d’une somme de mille écus, eut grand’peine à trouver un juif qui consentit à la lui prêter à cent cinquante pour cent.
Enfin, après une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à mettre au jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données, le descendant d’Isaac se présenta chez don Philippe avec sa lettre de change toute préparée ; elle portait obligation d’une somme de neuf mille francs : le juif en apportait trois mille ; il n’y avait rien à dire, c’était la chose convenue.
Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d’oeil rapide dessus, étendit négligemment la main vers sa plume, fit semblant de la tremper dans l’encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas de l’obligation, passa sur l’encre humide une couche de sable bleu, et remit au juif la lettre de change toute ouverte.
Le juif jeta les yeux sur le papier ; l’acceptation et la signature étaient d’une grosse écriture fort lisible ; le juif inclina donc la tête d’un air satisfait, plia la lettre de change et l’introduisit dans un vieux portefeuille où elle devait rester jusqu’à l’échéance, la signature de don Philippe ayant depuis long-temps cessé d’avoir cours sur la place.
A l’échéance du billet, le juif se présente chez don Philippe. Contre son habitude, don Philippe était à la maison. Contre l’attente du juif, il était visible. Le juif fut introduit.
-Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous n’avez point oublié, j’espère, que c’est aujourd’hui l’échéance de notre petite lettre de change.
-Non, mon cher monsieur Félix, répondit don Philippe. Le juif s’appelai Félix.
-En ce cas, dit le juif, j’espère que vous avez eu la précaution de vous mettre en règle ?
-Je n’y ai pas pensé un seul instant.
-Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre ?
-Poursuivez.
-Vous n’ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de corps ?
-Je le sais.
-Et, afin que vous ne prétextiez cause d’ignorance, je vous préviens que, de ce pas, je vais vous faire assigner.
-Faites.
Le juif s’en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe à huitaine.
Don Philippe se présenta au tribunal.
Le juif exposa sa demande.
-Reconnaissez-vous la dette ? demanda le juge.
-Non seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je ne sais pas même ce que monsieur veut dire.
-Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.
Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don Philippe et la passa toute pliée au juge.
Le juge la déplia ; puis, jetant un coup d’oeil dessus :
-Oui, dit-il, voilà bien une lettre de change, mais je n’y vois ni acceptation ni signature.
-Comment ! s’écria le juif en pâlissant.
-Lisez vous-même, dit le juge.
Et il rendit la lettre de change au demandeur.
Le juif faillit tomber à la renverse. L’acceptation et la signature avaient effectivement disparu comme par magie.
-Infâme brigand ! s’écria le juif en se retournant vers don Philippe.
Tu me paieras celle-là.
-Pardon, mon cher monsieur Félix, vous vous trompez, c’est vous qui me la paierez au contraire. Puis se tournant vers le juge :
-Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons d’être insulté en face du tribunal, sans motif aucun.
-Nous vous l’accordons, dit le juge.
Muni de son acte, don Philippe attaqua le juif en diffamation, et comme l’insulte avait été publique, le jugement ne se fit pas attendre.
Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d’amende.
Maintenant expliquons le miracle.
Au lieu de tremper sa plume dans l’encre, don Philippe l’avait purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa salive. Puis, sur l’écriture humide, il avait passé du sable bleu.
Le sable avait tracé les lettres ; mais, la salive séchée, le sable était parti et avec lui l’acceptation et la signature.
Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe, mais il y perdit le reste de son crédit ; il est vrai que le reste de son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille francs.
Mais si bien qu’on ménage mille écus, ils ne peuvent pas éternellement durer ; d’ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son génie pour ne point pousser l’économie jusqu’à l’avarice. Il essaya de négocier un nouvel emprunt, mais l’affaire du pauvre Félix avait fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignit le juif, chacun éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier. Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d’avril. Le 4 mai est l’époque des déménagemens à Naples : don Philippe devait deux termes à son propriétaire, lequel lui fit signifier que s’il ne payait pas ces deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance et en se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer à la fin du troisième.
Le troisième arriva, et, comme don Philippe ne paya point, on saisit et l’on vendit les meubles, à l’exception de son lit et de celui d’une vieille domestique de la famille qui n’avait pas voulu le quitter et qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune.
La veille du jour où il devait quitter la maison, il se mit en quête d’un autre logement. Ce n’était pas chose facile à trouver : don Philippe commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespérant donc de trouver un propriétaire avec qui traiter à l’amiable, il résolut de faire son affaire par force ou par surprise.
Il connaissait une maison que son propriétaire, vieil avare, laissait tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre temps, cette maison lui eût paru fort indigne de lui ; mais don Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s’assura pendant la journée que la maison n’était point habitée, et, lorsque la nuit fut venue, il déménagea avec sa vieille servante, chacun portant son lit, et s’achemina vers son nouveau domicile. La porte était close, mais une fenêtre était ouverte ; il passa par la fenêtre, alla ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure chambre, l’invita à choisir après lui, et une heure après tous deux étaient installés. Quelques jours après, le vieil avare, en visitant sa maison, la trouva habitée. C’était une bonne fortune pour lui : depuis deux ou trois années elle était dans un tel état de délabrement qu’il ne pouvait plus la louer à personne ; il se retira donc sans mot dire ; seulement, il fit constater l’occupation par deux voisins.
Le jour du terme, don Bernardo se présenta, cette attestation à la main, et après force révérences :-Monsieur, lui dit-il, je viens réclamer l’argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant l’agréable surprise de venir loger chez moi sans m’en prévenir.
-Mon cher, mon estimable ami, lui répondit don Philippe en lui serrant la main avec effusion, informez-vous partout où j’ai demeuré si j’ai jamais payé mon loyer ; et si vous trouvez dans tout Naples un propriétaire qui vous réponde affirmativement, je consens à vous donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois, aussi vrai que je m’appelle don Philippe Villani.
Don Philippe se vantait, mais il y a des momens où il faut savoir mentir pour intimider l’ennemi.
A ce nom redouté, le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait ignoré quel illustre personnage il avait eu l’honneur de loger chez lui. Les bruits de magie qui s’étaient répandus sur le compte de don Philippe se présentaient à son esprit, et il se crut non seulement ruiné pour avoir hébergé un locataire insolvable, mais encore damné pour avoir frayé avec un sorcier.
Don Bernardo se retira pour réfléchir à la résolution qu’il devait prendre. S’il eût été le diable boiteux, il eût enlevé le toit ; il n’était qu’un pauvre diable, il se décida à le laisser tomber, ce qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs retards, vu l’état de dégradation de la maison.
C’était justement dans la saison pluvieuse, et quand il pleut à Naples on sait avec quelle libéralité le Seigneur donne l’eau ; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la maison.
Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu, à laquelle ils cherchaient à échapper, don Philippe s’était retiré de chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crut donc, au premier abord, qu’il avait pris le parti de décamper, mais son illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataire, il pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de la maison, et le trouva sur son lit tenant d’une main son parapluie ouvert, de l’autre main un livre, et déclamant à tue-tête les vers d’Horace : Impavidum ferient ruinæ !
Le propriétaire s’arrêta un instant immobile et muet devant l’enthousiaste résignation de son hôte, puis enfin, retrouvant la parole :
-Vous ne voulez donc pas vous en aller ? demanda-t-il faiblement et d’une voix consternée :
-Écoutez-moi, mon brave ami, écoutez-moi, mon digne propriétaire, dit don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d’ici, il faut me faire un procès ; c’est évident : nous n’avons pas de bail, et j’ai la possession. Or, je me laisserai juger par défaut : un mois, je formerai opposition au jugement : autre mois ; vous me réassignerez : troisième mois ; j’interjetterai appel : quatrième mois ; vous obtiendrez un second jugement : cinquième mois ; je me pourvoirai en cassation : sixième mois.
Vous voyez qu’en allongeant tant soit peu la chose, car je cote au plus bas, c’est une année de perdue, plus les frais.
-Comment les frais ! s’écria le propriétaire ; c’est vous qui serez condamné aux frais.
-Sans doute, c’est moi qui serai condamné aux frais, mais c’est vous qui les paierez, attendu que je n’ai pas le sou, et que, comme vous serez le demandeur, vous aurez été forcé de faire les avances.
-Hélas ! ce n’est que trop vrai ! murmura le pauvre propriétaire en poussant un profond soupir.

dialogue avec avocat (1800)

dialogue avec avocat (1800)

-C’est une affaire de six cents ducats, continua don Philippe.
-A peu près, répondit le propriétaire, qui avait rapidement calculé les honoraires des juges, des avocats et des greffiers.
-Eh bien ! faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons.
-Je ne demande pas mieux, voyons.
-Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l’instant de ma propre volonté, et je me retire à l’amiable.
-Comment ! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez moi, quand c’est vous qui me devez deux termes !
-La remise de l’argent portera quittance.
-Mais c’est impossible !
-Très bien. Ce que j’en faisais, c’était pour vous obliger.
-Pour m’obliger, malheureux !
-Pas de gros mots, mon hôte ; cela n’a pas réussi, vous le savez, au papa Félix.
-Eh bien ! dit l’avare faisant un effort sur lui-même, eh bien ! Je donnerai moitié.
-Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un grain de moins.
-Jamais ! s’écria le propriétaire.
-Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour ce prix-là.
-Eh bien ! je risquerai le procès, dût-il me coûter six cents ducats !
-Risquez, mon brave homme, risquez.
-Adieu ; demain vous recevrez du papier marqué.
-Je l’attends.
-Allez au diable !
-Au plaisir de vous revoir.
Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit son ode au Justum et tenacem.

Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa, et don Philippe, comme il s’y attendait, ne vit apparaître aucune sommation ; loin de là, au bout de quinze jours, ce fut le propriétaire qui revint, aussi doux et aussi mielleux au retour qu’il s’était montré menaçant et terrible au départ.

-Mon cher hôte, lui dit-il, vous êtes un homme si persuasif qu’il faut en passer par où vous voulez : voici les trois cents ducats que vous avez exigés ; j’espère que vous allez tenir votre promesse. Vous m’avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en aller à l’instant, de votre propre volonté et à l’amiable.

-Si vous me les donniez le jour même ; mais je vous ai dit que si vous attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six cents ducats, mon cher, et je me retire.

-Mais c’est une ruine !

-C’est la vingtième partie de la somme qu’on vous a offerte hier pour votre maison.

-Comment ! vous savez…

-Que milord Blumfild vous en donne dix mille écus.

-Vous êtes donc sorcier ?

-Je croyais que c’était connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon cher, et je me retire.

-Jamais !

-A votre prochaine visite, ce sera douze cents.

-Eh bien ! quatre cent cinquante.

-Six cents, mon hôte, six cents. Et songez que si vous n’avez pas rendu réponse demain à milord Blumfild, milord Blumfild achète la maison de votre digne confrère le papa Félix.

-Allons, dit le propriétaire tirant une plume et du papier de sa poche, faites-moi votre obligation, quoiqu’on dise que votre obligation et rien c’est la même chose.

-Comment, mon obligation ! c’est ma quittance que vous voulez dire ?

-Va pour votre quittance alors, et n’en parlons plus. Signez. Voici votre argent.

-Voici votre quittance.

-Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte.

-C’est juste, répondit don Philippe en s’apprêtant à se retirer…

-Mais votre domestique !

-Marie ! cria don Philippe.

La vieille domestique parut.

-Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe ; prenez mon parapluie, saluez notre digne hôte et suivez-moi.

Marie prit le parapluie, fit une révérence au propriétaire, et suivit son maître.

Le lendemain, le propriétaire attendit toute la journée la visite de milord Blumfild. Il l’attendit toute la journée du surlendemain, il l’attendit toute la semaine : milord Blumfild ne parut pas. Le pauvre propriétaire visita tous les hôtels de Naples ; on n’y connaissait aucun Anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux Fiorentini, don Bernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à son introuvable milord ; il s’informa à la direction et apprit que le ménechme de sir Blumfild jouait à merveille les rôles d’Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n’était pas lié avec don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils étaient amis intimes, mais encore que l’artiste n’avait rien à refuser à l’industriel, l’industriel faisant des articles à la louange de l’artiste dans le Rat savant, seul journal littéraire qui existât dans la ville de Naples.

Grâce à cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance au propriétaire, le premier terme à l’avance. De plus, il fit l’acquisition de quelques meubles d’absolue nécessité.

Cependant six cents ducats dans les mains d’un homme à qui l’avenir appartenait d’une façon si certaine ne devaient pas durer long-temps ; mais l’exactitude de ses paiemens lui avait rendu quelque crédit ; et lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen, sur lettre de change, d’en emprunter cent cinquante autres.

Ces cent cinquante autres s’usèrent comme les premiers ; les ducats disparurent, la lettre de change resta.

Il n’y a que deux choses qui ne sont jamais perdues : un bienfait et une lettre de change.

Toute lettre de change a une échéance : l’échéance de la lettre de change de don Philippe arriva, puis le créancier suivit l’échéance, puis l’huissier suivit le créancier, puis la saisie devait le surlendemain suivre le tout.

Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus beau Chine et du plus magnifique Japon ; seulement la porcelaine était en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n’y avait pas un de ces morceaux de cassé. Aussitôt, avec l’aide de la vielle servante, il dressa un buffet contre la porte d’entrée et sur le buffet il dressa toute sa porcelaine, puis il se coucha et attendit les événemens.

Les événemens étaient faciles à prévoir : le lendemain, à huit heures du matin, l’huissier frappa à la porte, personne ne répondit ; l’huissier frappa une seconde fois, même silence ; une troisième, néant.

L’huissier se retira et s’en vint requérir l’assistance d’un commissaire de police et l’aide d’un serrurier ; puis tous trois revinrent sur le palier de don Philippe. L’huissier frappa aussi inutilement que la première fois ; le commissaire donna au serrurier l’autorisation d’ouvrir la porte ; le serrurier introduisit le rossignol dans la serrure : le pêne céda. Quelque chose cependant s’opposait encore à l’ouverture de la porte.

-Faut-il pousser ? demanda l’huissier.

-Poussez ! dit le commissaire. Le serrurier poussa.

Au même instant on entendit un bruit pareil à celui que ferait en tombant un étalage de marchand de bric-à-brac ; puis de grandes clameurs retentirent :

-A l’aide ! au secours ! on me pille ! on m’assassine ! Je suis un homme perdu ! je suis un homme ruiné ! criait la voix.

Le commissaire entra, l’huissier suivit le commissaire, et le serrurier suivit l’huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui s’arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine multipliés à l’infini.

-Ah ! malheureux que vous êtes ! s’écria don Philippe en les apercevant, vous m’avez brisé pour deux mille écus de porcelaine ! C’eût été au bas prix si la porcelaine n’avait pas été brisée auparavant. Mais c’est ce qu’ignoraient le commissaire de police et l’huissier ; ils se trouvaient en face des débris : le buffet était renversé, la porcelaine en morceaux ; ce malheur était arrivé de leur fait, et si à la rigueur ils n’étaient légalement pas tenus d’en répondre, consciencieusement ils n’en étaient pas moins coupables.

La fausseté de leur situation s’augmenta encore du désespoir de don Philippe.

On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie.

Le moyen de saisir, pour une misérable somme de cent cinquante ducats, les meubles d’un homme chez qui l’on vient de briser pour deux mille écus de porcelaine !

Le commissaire et l’huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur de la porcelaine, don Philippe avait fait bien d’autres pertes et de bien plus considérables que celle-là ; mais don Philippe n’était que dépositaire : le propriétaire qui était un amateur de curiosités, allait venir réclamer son dépôt ; don Philippe ne pouvait le lui remettre ; don Philippe était déshonoré.

Le commissaire et l’huissier se cotisèrent. L’affaire en s’ébruitant pouvait leur faire grand tort ; la loi accorde à ses agens le droit de saisir les meubles, mais non celui de les briser.

Ils offrirent à don Philippe une somme de trois cents ducats à titre d’indemnité, et leur influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de délai à l’endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe, de son côté, se montra large et grand envers l’huissier et le commissaire ; la douleur réelle n’est point calculatrice ; il consentit à tout sans rien discuter : le commissaire et l’huissier se retirèrent le coeur brisé de ce muet désespoir.

Le délai accordé à don Philippe s’écoula sans que, comme on s’en doute bien, le débiteur eût songé à donner un sou d’à-compte. Il en résulta qu’un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre ce qui se passait dans la rue, précaution dont il usait toujours lorsqu’il se sentait sous le coup d’une prise de corps, vit sa maison cernée par des gardes du commerce. Don Philippe était philosophe ; il résolut de passer sa journée à méditer sur les vicissitudes humaines, et de ne plus sortir désormais que le soir. D’ailleurs, on était en plein été, et qui est-ce qui, en plein été, sort pendant le jour dans les rues de Naples, excepté les chiens et les recors ? Huit jours se passèrent donc pendant lesquels les recors firent bonne, mais inutile garde.

Le neuvième jour, don Philippe se leva comme d’habitude, à dix heures du matin : don Philippe était devenu fort paresseux depuis qu’il ne sortait plus. Il regarda par la fenêtre : la rue était libre ; pas un seul recors ! Don Philippe connaissait trop bien l’activité de l’ennemi auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau matin et sans cause, délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où, affamé d’air et de soleil, il sortira pour respirer : et le moyen serait bien faible et bien indigne d’eux et de lui ! ou ils sont chez le président à solliciter une ordonnance pour l’arrêter à domicile. A peine cette idée a-t-elle traversé la tête de don Philippe, qu’il la reconnaît juste avec la sagacité du génie et s’y arrête avec la persistance de l’instinct. Le danger devient enfin digne de lui : il s’agit d’y faire face.

Don Philippe était un de ces généraux habiles qui ne risquent une bataille que lorsqu’ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans l’occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Anibal.

Cette fois, il ne s’agissait pas de combattre, il s’agissait de fuir ; cette fois, il s’agissait de gagner une retraite inviolable ; cette fois, il s’agissait d’atteindre une église, l’église étant à Naples lieu d’asile pour les voleurs, les assassins, les parricides et même pour les débiteurs.

Mais gagner une église n’était pas chose facile. L’église la plus proche était distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous l’avons dit, un livre intitulé : Naples sans soleil, mais il n’en existe pas qui soit intitulé : Naples sans recors.

Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille, il a laissé sa vieille domestique un peu indisposée ; il entre chez elle, la trouve au lit, s’approche d’elle et lui tâte le pouls.

-Marie, lui dit-il en secouant la tête, ma pauvre Marie, nous allons donc plus mal qu’hier ?

-Non, excellence, au contraire, répond la vieille, je me sens beaucoup mieux, et j’allais me lever.

-Gardez-vous-en bien, ma bonne Marie ! gardez-vous-en bien ! je ne le souffrirai pas. Le pouls est petit, saccadé, sec, profond ; il y a pléthore.

-Eh mon Dieu ! monsieur, qu’est-ce que c’est que cette maladie-là ?

-C’est un engorgement des canaux qui conduisent le sang veineux aux extrémités et qui ramènent le sang artériel au coeur.

-Et c’est dangereux, excellence ?

-Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe ; mais pour le chrétien tout est louable : la mort elle-même qui, pour le philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrétien un objet de joie ; le philosophe essaie de la fuir, le chrétien se hâte de s’y préparer.

-Monsieur, voudriez-vous dire que l’heure est venue de penser au salut de mon âme ?

-Il faut toujours y penser, ma bonne Marie, c’est le moyen de ne pas être pris à l’improviste.

-Et qu’il serait temps que je me préparasse ?

-Non, non, certainement ; vous n’en êtes pas là ; mais à votre place, ma bonne Marie, j’enverrais toujours chercher le viatique.

-Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

-Allons, allons, du courage ! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi, ma bonne Marie, je suis fort tourmenté, fort inquiet, et cela me tranquillisera, parole d’honneur !

-Ah ! en effet, je me sens bien mal.

-Là, tu vois !

-Et je ne sais pas s’il est temps encore.

-Sans doute, en se pressant.

-Oh ! le viatique ! le viatique ! mon cher maître.

-A l’instant même, ma bonne Marie.

LAZZARONE

LAZZARONE

-Le petit garçon du portier fut expédié à la paroisse, et, dix minutes après, on entendit les clochettes du sacristain : don Philippe respira.

La vieille Marie fit ses dernières dévotions avec une foi et une humilité qui édifièrent tous les assistans ; puis, ses dévotions faites, son pieux maître, qui lui avait donné un si bon conseil et qui ne l’avait pas quittée pendant tout le temps qu’elle l’accomplissait, prit un des bâtons du dais, pour reconduire la procession à l’église.

A la porte, il trouva les gardes du commerce qui, leur ordonnance à la main, venaient l’arrêter à domicile. A l’aspect du Saint-Sacrement, ils tombèrent à genoux et virent d’abord défiler le sacristain sonnant sa sonnette, puis deux lazzaroni vêtus en anges, puis les ouvriers de la paroisse qui étaient de tour et qui marchaient deux à deux une torche à la main, puis le prêtre qui portait le Saint-Sacrement, puis enfin leur débiteur qui leur échappait, grâce au bâton du dais qu’il tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chantant à tue-tête le Te Deum laudamus.

Arrivé dans l’église, et par conséquent se trouvant en lieu de sûreté, il écrivit à la bonne Marie qu’elle n’était pas plus malade que lui, et qu’elle eût à venir le rejoindre le plus tôt possible.

Une heure après, le digne couple était réuni.

Le créancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de porcelaine cassée : le tout fut rendu à la criée pour la somme de dix carlins.

Don Philippe n’avait plus besoin de meubles ; il avait momentanément trouvé un logement garni. Son ami l’artiste, qui contrefaisait si admirablement les Anglais, était devenu millionnaire tout à coup par un de ces caprices de fortune aussi inouï que bien-venu.

Un Anglais immensément riche, et qui avait quitté l’Angleterre attaqué du spleen, était venu à Naples comme y viennent tous les Anglais ; il était allé voir Polichinelle, et il n’avait pas ri ; il était allé entendre les sermons des capucins, et il n’avait pas ri ; il avait assisté au miracle de saint Janvier, et il n’avait pas ri. Son médecin le regardait comme un homme perdu.

Un jour il s’avisa d’aller aux Fiorentini ; on y jouait une traduction des Anglaises pour rire, de l’illustrissime signore Scribe. En Italie, tout est Scribe. J’y ai vu jouer le Marino Faliero, de Scribe ; la Lucrèce Borgia, de Scribe ; l’Antony, de Scribe ; et lorsque j’en suis parti, on annonçait le Sonneur de Saint-Paul, de Scribe.

Reliquaire San Gennaro

Reliquaire San Gennaro

Le malade était donc allé voir les Anglaises pour rire, de Scribe ; et à la vue de Lélio, qui jouait l’une de ces dames (Lélio était l’ami de don Philippe), notre Anglais avait tant ri que son médecin avait craint un instant qu’il n’eût, comme Bobèche, la rate attaquée.

Le lendemain, il était retourné aux Fiorentini : on jouait les Deux Anglais, de Scribe, et le splénétique y avait ri plus encore que la veille.

Le surlendemain, le convalescent ne s’était pas fait faute d’un remède qui lui faisait si grand bien : il était retourné, pour la troisième fois, aux Fiorentini ; il avait vu le Grondeur, de Scribe, et il avait ri plus encore qu’il n’avait fait les jours précédens.

Il en était résulté que l’Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait plus, avait peu à peu retrouvé l’appétit et la soif ; et cela de telle façon, qu’au bout de trois mois qu’il était au Lélio, il avait pris une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l’avait joyeusement conduit la nuit suivante au tombeau. De laquelle fin, plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait laissé trois mille livres sterling de rente à Lélio, qui l’avait guérit. Lélio, comme nous l’avons dit, se trouvait donc millionnaire.

En conséquence, il s’était retiré du théâtre, s’appelait don Lélio, et avait loué le premier étage du plus beau palais de la rue de Tolède, où, fidèle à l’amitié, il s’était empressé d’offrir un appartement à don Philippe Villani. C’était cette offre, faite de la veille seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses meubles.

On fut un an à peu près sans entendre aucunement parler de don Philippe Villani. Les uns disaient qu’il était passé en France, où il s’était fait entrepreneur de chemins de fer ; les autres, qu’il était passé en Angleterre, où il avait inventé un nouveau gaz.

Mais personne ne pouvait dire positivement ce qu’était devenu don Philippe Villani, lorsque, le 15 du mois de novembre 1835, la congrégation des pèlerins reçut l’avis suivant :

«Le sieur don Philippe Villani étant décédé du spleen, la vénérable confrérie des pèlerins est priée de donner les ordres les plus opportuns pour ses obsèques.»

Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est bon que nous leur disions quelques mots de la manière dont se fait à Naples le service des pompes funèbres. Une vieille habitude veut que les morts soient enterrés dans les églises : c’est malsain, cela donne l’aria cattiva, la peste, le choléra ; mais n’importe, c’est l’habitude, et d’un bout de l’Italie à l’autre on s’incline devant ce mot.

Les nobles ont des chapelles héréditaires enrichies de marbres et d’or, ornées de tableaux du Dominiquin, d’André del Sarto et de Ribeira.

Le peuple est jeté pêle-mêle, hommes et femmes, vieillards et enfans, dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l’église.

Les pauvres sont transportés par deux croque-morts dans une charrette au Campo-Santo.

C’est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissemens, la plus cruelle punition qu’on puisse infliger à ces malheureux qui ont bravé la misère toute leur vie, et qui n’en sentent le poids qu’après leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses précautions pour échapper aux croque-morts, à la charrette et au Campo-Santo. De là les associations pour les pompes funèbres entre citoyens ; de là les assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort.

Voici les formalités générales de réception pour être admis dans un des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples.

Un des membres de la société présente le néophyte, qui est élu frère par les votes d’un scrutin secret : à partir de ce moment, chaque fois qu’il veut se livrer à quelque pratique religieuse, il va à l’église de sa confrérie : C’est sa paroisse adoptive ; elle doit, moyennant une légère contribution mensuelle, le communier, le confirmer, le marier, lui donner l’extrême-onction pendant sa vie, et enfin l’enterrer après sa mort.

Le tout gratis et magnifiquement.

Si, au contraire, on a négligé cette formalité, non seulement on est obligé de payer fort cher toutes les cérémonies qui s’accomplissent pendant la vie, mais encore les parens sont forcés de dépenser des sommes fabuleuses pour arriver à cette magnificence de funérailles qui est le grand orgueil du Napolitain, à quelque classe qu’il appartienne et à quelque degré qu’il ait pratiqué sa religion.

Mais si le défunt fait partie de quelque confrérie, c’est tout autre chose : les parens n’ont à s’occuper de rien au monde que de pleurer plus ou moins le mort ; tous les embarras, tous les frais, toutes les magnificences regardent les confrères. Le défunt est transporté pompeusement à l’église. On le dépose dans une fosse particulière, sur laquelle on écrit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa mort ; plus, deux lignes de vertus, au choix des parens.

Enfin, pendant une année entière, on célèbre tous les jours une messe pour le repos de son âme. Et ce n’est pas tout : le 2 novembre, jour de la fête des trépassés, les catacombes de chaque confrérie sont ouvertes au public ; les parvis sont tendus de velours noir ; des fleurs et des parfums embaument l’atmosphère, et les caveaux mortuaires sont éclairés comme le théâtre Saint-Charles les jours de grand gala.

Alors on hisse les squelettes des frères qui sont morts dans l’année, on les habille de leurs plus beaux habits, on les place religieusement dans des niches préparées à cet effet tout autour de la salle ; puis ils reçoivent les visites de leurs parens, qui, fiers d’eux, amènent leurs amis et connaissances, pour leur faire voir la manière convenable dont sont traités après leur mort les gens de leur famille. Après quoi on les enterre définitivement dans un jardin d’orangers qu’on appelle Terra santa.

Toutes les corporations funèbres ont des rentes, des droits, des priviléges fort respectés ; elles sont gouvernées par un prieur élu tous les ans parmi les confrères.

Il y a des confréries pour tous les ordres et pour toutes les classes : pour les nobles et pour les magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers.

Une seule, la confrérie des pèlerins, qui est une des plus anciennes, admet, avec une égalité qui fait honneur à la manière dont elle a conservé l’esprit de la primitive Église, les nobles et les plébéiens.

Chez elle, pas le moindre privilége. Tous siégent aux mêmes bancs, tous sont couverts du même costume, tous obéissent aux mêmes lois ; et l’esprit républicain de l’institution est poussé à ce point, que le prieur est choisi une année parmi les nobles, une année parmi les plébéiens, et que, depuis que la confrérie existe, cet ordre n’a pas été une seule fois interverti.

C’est de cette honorable confrérie que faisait partie don Philippe Villani. Et il avait si bien senti l’importance d’en rester membre, que, si bas qu’il eût été précipité par la roue de la Fortune, il avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitté sa part de la cotisation annuelle et générale.

On fut donc affligé, mais non surpris, lorsqu’on reçut, au bureau de la confrérie, l’avis de la mort de don Philippe et l’invitation de préparer ses obsèques.

Le choix de la majorité était tombé, cette année, sur un célèbre marchand de morue, qui jouissait d’une réputation de piété qui eut été remarquable en tout temps, et qui de nos jours était prodigieuse.

Ce fut lui qui, en sa qualité de prieur, eût mission de donner les ordres nécessaires à l’enterrement de don Philippe Villani ; il envoya donc ses ouvriers au n° 15 de la rue de Toledo, dernier domicile du défunt, pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les confrères et invita le chapelain à se tenir prêt. Vingt-quatre heures après le décès, terme exigé par les réglemens de la police, le convoi s’achemina en conséquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la plus ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrérie ; puis les confrères, rangés deux à deux et habillés en pénitens rouges, précédaient une caisse mortuaire en argent massif, richement sculptée et ciselée, que recouvrait un magnifique poêle en velours rouge, brodé et frangé d’or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs.

Derrière la caisse marchait le prieur, seul et tenant en main le bâton d’ébène à pomme d’ivoire, insigne de sa charge ; enfin, derrière le prieur, venait, pour clore le convoi, le respectable corps des pauvres de saint Janvier.

Pardon encore de cette nouvelle digression ; mais, comme nous marchons sur un terrain à peu près inconnu à nos lecteurs, nous allons leur expliquer d’abord ce que c’est que les pauvres de saint Janvier, puis nous reprendrons cet intéressant récit à l’endroit même où nous l’avons interrompu.

A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir les maîtres vivans, qui en général sont fort difficiles à servir, ils changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron le plus commode qui ait jamais existé. Ce sont les invalides de la domesticité.

Dès qu’un domestique a atteint l’âge ou le degré d’infirmité exigé pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu’il a son diplôme signé par le trésorier du saint, il n’a plus à s’inquiéter de rien que de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d’enterremens possible.

En effet, il n’y a pas d’enterrement un peu fashionable sans les pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent le corps à l’église et au lieu de la sépulture, en tenant à la main droite une petite bannière noire flottant au bout d’une lance.

Tant qu’ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les pauvres de saint Janvier ; mais comme il n’est pas de médaille, si bien dorée qu’elle soit, qui n’ait son revers, à peine les malheureux invalides cessent-ils d’être sous la protection du cercueil qu’ils perdent le prestige qui les défendait, et qu’ils deviennent purement et simplement les lanciers de la mort. Alors ils sont hués, conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d’écorce de citrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe, entre eux et les assaillans, un chien ayant une casserole à la queue.

On sait que, dans tous les pays du monde, une casserole et un chien réunis par un bout de ficelle sont un grave événement.

Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les porteurs, le marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc devant le no. 15 de la rue de Toledo ; là, comme le convoi était parvenu à sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au premier, prirent la bière posée sur deux tréteaux, la descendirent et la déposèrent dans la caisse d’argent : aussitôt le prieur frappa la terre de son bâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il était venu, rentra lentement dans l’église des Pèlerins.

Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises, qui le tenaient toute la journée à son comptoir, sortait à la nuit tombante pour aller faire son petit tour au Môle, récitant mentalement un De profundis pour l’âme de don Philippe Villani, lorsqu’au détour de la rue San-Giacomo, il vit venir à sa rencontre un homme qui lui paraissait ressembler si merveilleusement au défunt, qu’il s’arrêta stupéfait. L’homme s’avançait toujours, et, à mesure qu’il s’avançait, la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque cet homme ne fut plus qu’à dix pas de distance, tout doute disparut : c’était l’ombre de don Villani elle-même.

L’ombre, sans paraître s’apercevoir de l’effet qu’elle produisait, s’avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue était resté immobile ; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux s’entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction convulsive ; il ne pouvait ni avancer ni reculer : il essaya de crier au secours ; mais, comme Énée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblait à un râle d’agonie s’en échappa seul.

-Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant.

-In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, murmura le prieur.

-Amen ! répondit le fantôme.

-Vade retro, Satanas ! s’écria le prieur.

-A qui donc en avez-vous, mon très cher ? demanda le fantôme en regardant autour de lui, comme s’il cherchait quel objet pouvait causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue.

-Va-t’en, âme bienveillante ! continua le prieur, et je te promets que je ferai dire des messes pour ton repos.

-Je n’ai pas besoin de vos messes, dit le fantôme ; mais si vous voulez me donner l’argent que vous comptiez consacrer à cette bonne oeuvre, cet argent me sera agréable.

-C’est bien, lui dit le prieur ; il revient de l’autre monde pour emprunter. C’est bien lui !

-Qui, lui ? demanda le fantôme.

-Don Philippe Villani.

-Pardieu ! et qui voulez-vous que ce soit ?

-Pardon, mon cher frère, reprit le prieur en tremblant. Peut-on sans indiscrétion vous demander où vous demeurez, ou plutôt où vous demeuriez ?

-Rue de Toledo, no. 15. A propos de quoi me faites-vous cette question ?

-C’est qu’on nous a écrit, il y a trois jours, que vous étiez mort.

Nous nous sommes rendus à votre maison, nous avons mis votre bière dans le catafalque, nous vous avons conduit à l’église, et nous vous avons enterré.

-Merci de la complaisance ! dit don Philippe.

-Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avant-hier et que nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd’hui ?

-C’est que je suis ressuscité, dit don Philippe.

Et, donnant au bon prieur une tape d’amitié sur l’épaule, don Philippe continua son chemin.

Le prieur resta dix minutes à la même place, regardant s’éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de Toledo.

La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un miracle en faveur de don Philippe ; mais en y réfléchissant bien, le choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu’il convoqua le soir même le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu’il était ressuscité le troisième jour.

Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent disposées à croire au miracle ; une seule secoua la tête.

-Doutez-vous de ce que j’ai avancé ? demanda le prieur.

-Pas le moins du monde, répondit l’incrédule ; seulement je crois peu aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau tour de don Philippe, je serais d’avis, en attendant plus amples informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s’étant fait enterrer sans être mort.

Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison no. 15, rue de Toledo, une sommation conçue en ces termes : «L’an 1835, ce 18 novembre, à la requête de la vénérable confrérie des Pèlerins, moi, soussigné, huissier près le tribunal civil de Naples, j’ai fait sommation à feu don Philippe Villani, décédé le 15 du même mois, de comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver légalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de dommages-intérêts, plus les frais de l’enterrement et du procès.»

C’était le jour même du jugement du procès que nous nous étions trouvés au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella, l’ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita dans la salle d’audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde s’attendait à voir juger le défunt par défaut ; mais tout le monde se trompait : le défunt parut, au grand étonnement de la foule, qui s’ouvrit en le voyant paraître, et le laissa passer avec un frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n’étaient pas bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani fût encore réellement de ce monde. Don Philippe s’avança gravement et de ce pas solennel qui convient aux fantômes ; puis, s’arrêtant devant le tribunal, il s’inclina avec respect.

-Monsieur le président, dit-il, ce n’est pas moi qui suis mort, mais un de mes amis chez lequel je logeais ; sa veuve m’a chargé de son enterrement, et comme, pour le quart d’heure, j’avais plus besoin d’argent que de sépulture, je l’ai fait enterrer à ma place. Au surplus, que demande la vénérable confrérie ? J’avais droit à un enterrement pour un : elle m’a enterré. Mon nom était sur le catalogue : elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n’avais plus rien à vendre : j’ai vendu mes obsèques.

En effet, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les autres, venait de mourir du spleen, et c’était lui que la vénérable confrérie des Pélerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut renvoyé de la plainte aux grands applaudissemens de la foule, qui le reporta en triomphe jusqu’à la porte du no. 15 de la rue de Toledo.

Au moment où nous quittâmes Naples, le bruit courait que don Philippe Villani allait faire une fin en épousant la veuve de son ami, ou plutôt ses trois mille livres sterling.

 

 

 

 Grand Gala

 

Théatre San Carlo

Avant d’abandonner les rues où l’on passe, pour conduire nos lecteurs dans les rues où on ne passe pas, disons un mot du fameux théâtre de San-Carlo, le rendez-vous de l’aristocratie.

Lorsque nous arrivâmes à Naples, la nouvelle de la mort de Bellini était encore toute récente, et, malgré la haine qui divise les Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que fussent les opinions musicales des dilettanti, une sensation douloureuse ; les femmes surtout, pour qui la musique du jeune maestro semble plus spécialement écrite et sur le jugement desquelles la haine nationale a moins d’influence, avaient presque toutes dans leur salon un portrait del gentile maestro, et il était bien rare qu’une visite, si étrangère qu’elle fût à l’art, se terminât sans qu’il y eût échange de regrets entre les visiteurs et les visités sur la perte que l’Italie venait de faire.

Donizetti surtout, qui déjà portait le sceptre de la musique et qui héritait encore du la couronne, était admirable de regrets pour celui qui avait été son rival sans jamais cesser d’être son ami. Cela avait, du reste, ravivé les querelles entre les bellinistes et les donizettistes, querelles bien plus promptement terminées que les nôtres, où chacun des antagonistes tient à prouver qu’il a raison, tandis que les Napolitains s’inquiètent peu, au contraire, de rationaliser leur opinion, et se contentent de dire d’un homme, d’une femme ou d’une chose qu’elle leur est sympathique ou antipathique.

Les Napolitains sont un peuple de sensations. Toute leur conduite est subordonnée aux pulsations de leur pouls. Cependant les deux partis s’étaient réunis pour honorer la mémoire de l’auteur de Norma et des Puritains.

Les élèves du Conservatoire de Naples avaient ouvert une souscription pour lui faire des funérailles ; mais le ministre des cultes s’était opposé à cette fête mortuaire, sous le seul prétexte, peu acceptable en France, mais suffisant à Naples, que Bellini était mort sans recevoir les sacremens.

Alors ils avaient demandé la permission de chanter à Santa-Chiara la fameuse messe de Winter ; mais cette fois le ministre était intervenu, disant que ce Requiem avait été exécuté aux funérailles de l’aïeul du roi, et qu’il ne voulait pas qu’une messe qui avait servi pour un roi fût chantée pour un musicien.

Cette seconde raison avait paru moins plausible que la première. Cependant les amis du ministre avaient calmé l’irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait une grande concession au progrès constitutionnel des esprits en daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu’il pouvait tout bonnement dire : Je ne veux pas, sans prendre la peine de donner la raison de ce non-vouloir.

Cet argument avait paru si juste que le mécontentement des bellinistes s’était calmé en le méditant.

Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un soleil fait oublier l’autre, un événement à venir commençait à faire diversion à l’événement passé.

On parlait comme d’une chose incroyable, inouïe, et à laquelle il ne fallait pas croire, du reste, avant plus ample informé, de la présomption d’un musicien français qui, lassé des ennuis qu’ont à éprouver les jeunes compositeurs parisiens pour arriver à l’Opéra-Comique ou au grand Opéra, avait acheté un drame à l’un de ces mille poètes librettistes qui marchent à la suite de Romani, et qui, de plein saut et pour son début, venait s’attaquer au public le plus connaisseur de l’Europe et au théâtre le plus dangereux du monde. A l’appui de cette opinion sur eux-mêmes et sur Saint-Charles, les dilettanti napolitains rappelaient avec la béatitude de la suffisance qu’ils avaient hué Rossini et sifflé la Malibran, et ne comprenaient rien à la politesse française, qui se contentait de leur répondre en souriant : Qu’est-ce que cela prouve ?

Une chose encore nuisait on ne peut plus à mon pauvre compatriote, j’aurais dû dire deux choses : il avait le malheur d’être riche, et le tort d’être noble, double imprudence des plus graves de la part d’un compositeur à Naples, où l’on est encore à ne pas comprendre le talent qui va en voiture et le nom célèbre qui porte une couronne de vicomte.

Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale, chose, il faut l’avouer, si rare à Naples qu’elle est presque inconnue, menaçait pour cette fois de faire infraction à la règle et d’éclater en faveur du compositeur étranger. Voici comment elle s’était formée ; je la raconte moins à cause de son importance que parce qu’elle me conduit tout naturellement à parler des artistes. La direction du théâtre Saint-Charles avait, sur la foi de ses succès passés, engagé la Ronzi pour soixante représentations, et cela à mille francs chacune. Il était donc de son intérêt de faire valoir un pensionnaire qui lui coûtait par soirée la recette ordinaire d’un théâtre de France.

En conséquence, elle avait exigé que le rôle de la prima donna fût écrit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalités qui rendent les dilettanti de Saint-Charles si fiers de leur supériorité dans l’espèce, la nouvelle prima donna, fêtée, adorée, couronnée six mois auparavant, était venue tomber à plat, et si j’osais me servir d’un terme de coulisse, fit un fiasco complet à Naples.

On avait trouvé généralement qu’il était absurde à l’administration de payer mille francs par soirée pour un reste de talent et un reste de voix, tandis qu’en ajoutant mille francs de plus on aurait pu avoir la Malibran, qui était le commencement de tout ce dont l’autre était la fin.

En conséquence de ce raisonnement, une espèce de bande noire s’était attachée aux ruines de la Ronzi et la démolissait en sifflant chaque soir.

Dès lors, l’administration avait compris deux choses : la première, qu’il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu’elle réduisît de moitié le nombre de ses représentations, et les dégoûts qu’elle éprouvait chaque soir rendaient la négociation facile ; la deuxième, que c’était une mauvaise spéculation de soutenir un talent qui n’était pas adopté par un opéra, qui ne pouvait pas l’être. En conséquence, le rôle de la prima donna était passé des mains de la Ronzi dans celle de la Persiani, pour la voix de laquelle, du reste, il n’était pas écrit, celle-ci étant un soprano de la plus grande étendue.

De là l’orage dont nous avons signalé l’existence. Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et la plus complète d’Italie : elle se composait de trois élémens musicaux nécessaires pour faire un tout : d’un ténor mezzo carattero, d’une basse, d’un soprano.

Par bonheur encore les trois élémens étaient aussi parfaits qu’on pouvait le désirer, et avaient nom : Duprez, Ronconi, Taquinardi.

A cette époque, la France ne connaissait Duprez que vaguement : on parlait bien d’un grand artiste, d’un admirable chanteur qui parcourait l’Italie et commençait à imposer des conditions aux impresarii de Naples, de Milan et de Venise ; mais des qualités de sa voix on ne savait rien que ce qu’en disaient les journaux ou ce qu’en rapportaient les voyageurs.

Quelques amateurs se rappelaient seulement avoir entendu chanter a l’Odéon un jeune élève de Choron, à la voix fraîche, sonore, étendue ; mais l’identité du grand chanteur était si problématique qu’on se demandait avec doute si c’était bien celui-là que les étudians avaient sifflé qui était applaudi à cette heure par les dilettanti italiens.

Deux ans après, Duprez vint à Paris, et débuta dans Guillaume Tell. Nous n’avons rien de plus à dire de ce roi du chant.

Ronconi était, à cette même époque, un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait d’une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroyée, sans se donner la peine d’en corriger les défauts ou d’en développer les qualités. Engagé par un entrepreneur qui le vendait trente mille francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicité de son traitement une excellente excuse pour ne pas étudier, attendu, disait-il, que lorsqu’il étudiait on l’entendait, et que lorsqu’on l’entendait il ne pouvait pas dire qu’il n’était pas chez lui. Depuis lors Ronconi, payé à sa valeur, a fait les progrès qu’il devait faire, et c’est aujourd’hui le premier baryton de l’Italie.

La Taquinardi était une espèce de rossignol qui chante comme une autre parle : c’était madame Damoreau pour la méthode, avec une voix plus étendue et plus fraîche ; rien n’était comparable à la douceur de cet organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent intelligent au suprême degré, sans devenir jamais ni mélancolique ni passionné ; figure froide et jolie : c’était une brune qui chantait blond. La Taquinardi, en épousant l’auteur d’Inès de Castro, est devenue la Persiani.

Voilà quels étaient les artistes chargés de représenter le poème de Lara.

Fanny Tacchinardi

Lorsque j’arrivai à Naples, l’ouvrage était en pleine répétition, c’est-à-dire qu’on l’avait mis à l’étude le 8 du mois de novembre, et qu’il devait passer le 19 dudit ; ce qui faisait onze répétitions en tout pour un ouvrage du premier ordre. Tous les opéras cependant ne se montent pas avec cette rapidité. Il y en a auxquels on accorde jusqu’à quinze et dix-huit répétitions. Mais cette fois il y avait ordre supérieur : la reine-mère s’était plainte de ne pas avoir cette année pour sa fête une nouveauté musicale, ce qui ne manque jamais d’arriver pour celle de son fils ou de sa fille ; et le roi de Naples, faisant droit à la plainte, avait ordonné qu’on jouerait l’opéra du Français pour faire honneur à l’anniversaire maternel : c’était une espèce de victime humaine sacrifiée à l’amour filial.

Aussi ne faut-il pas demander dans quel état je retrouvai mon pauvre compatriote. Il se regardait comme un homme condamné par le médecin, et qui n’a plus que sept à huit jours à vivre. Le fait est qu’en examinant sa position il n’y avait guère qu’un charlatan qui pût promettre de le sauver. J’essayai cependant de ces consolations banales qui ne consolent pas. Mais à tous mes argumens il répondait par une seule parole : Grand gala ! mon ami, grand gala ! Je lui pris la main : il avait la fièvre ; je me retournai vers le chef d’orchestre, qui fumait avec un chibouque, et je lui dis en soupirant : Il y a un commencement de délire.

-Non, non, dit Festa en ôtant gravement le tuyau d’ambre de sa bouche : il a parbleu raison, grand gala ! grand gala ! mon cher monsieur, grand gala !

J’allai alors vers Duprez, qui faisait dans un coin des boulettes avec de la cire d’une bougie, et je le regardai comme pour lui dire :

Voyons, tout le monde n’est-il pas fou ici ? Il comprit ma pantomime avec une rapidité qui aurait fait honneur à un Napolitain.

-Non, me dit-il en s’appliquant la boulette de cire sur le nez, non, ils ne sont pas fous ; vous ne savez pas ce que c’est que grand gala, vous ?

Je sortis humblement. J’allai prendre mon Dictionnaire, je cherchai à la lettre G : je ne trouvai rien.

-Auriez-vous la bonté, dis-je en rentrant, de m’expliquer ce que veut dire grand gala ?

-Cela veut dire, répondit Duprez, qu’il y a ce jour-là dans la salle douze cents bougies qui vous aveuglent et dont la fumée prend les chanteurs à la gorge.

-Cela veut dire, continua le chef d’orchestre, qu’il faut jouer l’ouverture la toile levée, attendu que la cour ne peut pas attendre ; ce qui nuit infiniment au choeur d’introduction.

Henri de Ruolz

-Cela veut dire, termina Ruoltz, que toute la cour assiste à la représentation, et que le public ne peut applaudir que lorsque la cour applaudit, et la cour n’applaudit jamais.

-Diable ! diable ! dis-je, ne trouvant pas autre chose à répondre à cette triple explication. Et joignez à cela, ajoutai-je pour avoir l’air de ne pas rester court, que vous n’avez plus, je crois, que sept jours devant vous.

-Et que les musiciens n’ont pas encore répété l’ouverture, dit Ruoltz.

-Oh ! l’orchestre, cela ne m’inquiète pas, répondit Festa.

-Que les acteurs n’ont point encore répété ensemble, ajouta l’auteur.

-Oh ! les chanteurs, dit Duprez, ils iront toujours.

-Et je n’aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernière répétition.

-Eh bien ! mais ne suis-je pas là ? dit Donizetti en se levant. Ruoltz alla à lui et lui tendit la main.

-Oui, vous avez raison, j’ai trouvé de bons amis.

-Et, ce qui vaut mieux encore pour le succès, vous avez fait de la belle musique.

-Croyez-vous ? dit Ruoltz avec cet accent naïf et modeste qui lui est propre. Nous nous mîmes à rire.

-Allons à la répétition ! dit Duprez.

En effet, tout se passa comme l’avaient prévu Festa, Duprez et Donizetti. L’orchestre joua l’ouverture à la première vue ; les chanteurs, habitués à jouer ensemble, n’eurent qu’à se mettre en rapport pour s’entendre, et Ruoltz, mourant de fatigue, laissa le soin de ses trois dernières répétitions à l’auteur d’Anna Bolena.

Je revins du théâtre fortement impressionné.

J’avais cru assister à l’essai d’un écolier, je venais d’entendre une partition de maître.

On se fait malgré soi une idée des oeuvres par les hommes qui les produisent, et malheureusement on prend presque toujours de ces oeuvres et de ces hommes l’opinion qu’ils en ont eux-mêmes. Or, Ruoltz était l’enfant le plus simple et le plus modeste que j’aie jamais vu.

Depuis trois mois que nous nous connaissions, je ne l’avais jamais entendu dire du mal des autres, ni, ce qui est plus étonnant encore pour un homme qui en est à son premier ouvrage, du bien de lui. J’ai trouvé en général beaucoup plus d’amour-propre dans les jeunes gens qui n’ont encore rien fait que dans les hommes arrivés, et, qu’on me passe le paradoxe, je crois qu’il n’y a rien de tel que le succès pour guérir de l’orgueil. J’attendis donc, avec plus de confiance, le jour de la première représentation. Il arriva.

C’est une splendide chose que le théâtre Saint-Charles, jour de grand gala. Cette immense et sombre salle, triste pour un oeil français pendant les représentations ordinaires, prend, dans les occasions solennelles un air de vie qui lui est communiqué par les faisceaux de bougies qui brûlent à chaque loge. Alors les femmes sont visibles, ce qui n’arrive pas les jours où la salle est mal éclairée. Ce n’est, certes, ni la toilette de l’Opéra ni la fashion des Bouffes ; mais c’est une profusion de diamans dont on n’a pas d’idée en France ; ce sont des yeux italiens qui pétillent comme des diamans, c’est toute la cour avec son costume d’apparat, c’est le peuple le plus bruyant de l’univers, sinon dans la plus belle, du moins dans la plus grande salle du monde.

Le soir, contre l’habitude des premières représentations, la salle était pleine. La foule italienne, tout opposée à la nôtre, n’affronte

jamais une musique inconnue. Non ; à Naples surtout, où la vie est toute de bonheur, de plaisir, de sensations, on craint trop que l’ennui n’en ternisse quelques heures. Il faut à ces habitans du plus beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brûlant, comme leur mer avec des flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu’il est bien constaté que l’oeuvre est du premier mérite, lorsque la liste est faite des morceaux qu’on doit écouter et de ceux pendant lesquels on peut se mouvoir, oh ! alors on s’empresse, on s’encombre, on s’étouffe : mais cette vogue ne commence jamais qu’à la sixième ou huitième représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer ; à Naples, on va à l’Opéra pour jouir.

Quant aux claqueurs, il n’en est pas question : c’est une lèpre qui n’a pas encore rongé les beaux succès, c’est un ver qui n’a pas encore piqué les beaux fruits. L’auteur n’a de billets que ceux qu’il achète, de loges que celles qu’il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis quand le parterre croit qu’ils méritent de l’être, les jours de grand gala exceptés, où, comme nous l’avons dit, l’opinion du public est subordonnée à l’opinion de la cour ; quand le roi n’y est pas, à celle de la reine ; quand la reine est absente, à celle de don Carlos, et ainsi de suite jusqu’au prince de Salerne.

A sept heures précises, des huissiers parurent dans les loges destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva, et l’ouverture fit entendre son premier coup d’archet.

Ce fut donc une chose perdue que l’ouverture, si belle qu’elle fût.

Moi-même tout le premier, et malgré l’intérêt que je prenais à la pièce et à l’auteur, j’étais plus occupé de la cour, que je ne connaissais pas, que de l’opéra qui commençait.

Les aides-de-camp s’emparèrent de l’avant-scène ; la jeune reine, la reine-mère et le prince de Salerne prirent la loge suivante ; le roi et le prince Charles occupaient la troisième, et le comte de Syracuse, exilé dans la quatrième, conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui assignait à la cour. L’ouverture, si peu écoutée qu’elle fût, parut bien disposer le public. L’ouverture d’un opéra est comme la préface d’un livre ; l’auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de Lara une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt allemande qu’italienne, des motifs neufs et suaves qu’on espéra retrouver dans le courant de la partition, enfin une connaissance approfondie du matériel de l’orchestre.

Dès les premiers morceaux, je m’aperçus de la différence qui existe entre l’orchestre de Saint-Charles et celui de l’Opéra de Paris, qui tous deux passent pour les premiers du monde. L’orchestre de Saint-Charles consent toujours à accompagner le chanteur et laisse pour ainsi dire flotter la voix sur l’instrument comme un liége sur l’eau ; il la soutient, s’élève et s’abaisse avec elle, mais ne la couvre jamais. En France, au contraire, le moindre triangle prétend avoir sa part des applaudissemens, et alors c’est la voix de l’artiste qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d’avoir dans le timbre une vigueur peu commune, est-il très rare que quelques notes de chant bondissent hors du déluge d’harmonie qui les couvre ; et encore, comme les poissons volans, qui ne peuvent se maintenir au dessus de l’eau que tant que leurs ailes sont mouillées, à peine la voix redescend-elle dans le médium qu’on n’entend plus que l’instrumentation.

Un très beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans être remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanti, puis appelait un aide-de-camp, et désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les loges. L’aide-de-camp sortait aussitôt, reparaissait une minute après derrière le personnage désigné, lui disait deux mots, et alors celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela signifiait ; on me répondit que c’étaient des officiers qu’on envoyait aux arrêts pour être venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la cour paraissait si occupée de l’application de la discipline militaire, qu’elle n’avait pas encore pensé à donner ni aux musiciens ni aux acteurs un signe de sa présence ; par conséquent l’ouverture et les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un applaudissement. Ruoltz crut son opéra tombé et se sauva.

Le second acte commença, les beautés allèrent croissant ; des flots d’harmonie se répandaient dans la salle : le public était haletant.

C’était quelque chose de merveilleux à voir que cette puissance du génie qui pèse sur trois mille personnes qui se débattent et étouffent sous elle ; l’atmosphère avait presque cessé d’être respirable pour tous les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symphoniques chaudes comme ces bouffées d’air qui précèdent l’orage ; de temps en temps la belle voix de Duprez illuminait une situation comme un éclair qui

Ferdinando I roi de Naples

passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l’opéra : c’est une cavatine chantée par Lara au moment où, poursuivi par le tribunal, abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévoûment et maudit leur ingratitude. L’acteur sentait qu’après ce morceau tout était perdu ou sauvé ; aussi je ne crois pas que l’expression de la voix humaine ait jamais rendu avec plus de vérité l’abattement, la douleur et le mépris : toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains prêtes à battre, toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les yeux fixés sur le roi. Le roi se retourna vers les acteurs, et au moment où Duprez jetait sa dernière note, déchirante comme un dernier soupir, Sa Majesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul et grand cri : c’était la respiration qui revenait à trois mille personnes.

Le premier torrent d’applaudissemens fut, comme d’habitude, reçu par l’acteur, qui salua ; mais aussitôt trois mille voix appelèrent l’auteur avec une unanimité électrique ; il n’y avait plus de rivalité nationale, il n’était plus question de savoir si le compositeur était Français ou Napolitain ; c’était un grand musicien, voilà tout. On voulait le voir, l’écraser d’applaudissemens comme il avait écrasé le public d’émotions ; on voulait rendre ce que l’on avait reçu.

Duprez chercha l’auteur de tous les côtés et revint dire au public qu’il était disparu. Le public comprit la cause de cette fuite, et les applaudissemens redoublèrent. Au bout d’un quart d’heure on reprit l’opéra.

Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi ; c’était quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara, après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation, se traîne empoisonnée et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. La Malibran ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquiétée de la voix, mais beaucoup du sentiment ; la Taquinardi réussit par le moyen contraire ; elle fila des sons d’une telle pureté, fit jaillir des notes si fleuries, s’épanouit en roulades si difficiles, qu’une seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple.

Cette fois l’auteur était revenu : on l’avait retrouvé, je ne sais où, dans les bras de Donizetti, qui l’assistait à ses derniers momens.

Duprez le prit par une main, la Taquinardi par l’autre, et on le traîna plutôt qu’on ne le conduisit sur la scène.

Quant à moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit national et par amitié, avais senti dans cette soirée mon coeur passer par toutes les émotions, et qui avais appelé ce triomphe de toute mon âme, je le vis s’accomplir avec une pitié profonde pour celui qui en était l’objet : c’est que je connaissais ce moment suprême et cette heure où l’on est porté par Satan sur la plus haute montagne et où l’on voit au dessous de soi tous les royaumes de la terre ; c’est que je savais que de ce faîte on n’a plus qu’à redescendre. Riche et heureux jusque alors, un homme venait tout à coup de changer son existence tranquille contre une vie d’émotions, sa douce obscurité contre la lumière dévorante du succès. Aucun changement physique ne s’était opéré en lui, et cependant cet homme n’était plus le même homme : il avait cessé de s’appartenir ; pour des applaudissemens et des couronnes, il s’était vendu au public ; il était maintenant l’esclave d’un caprice, d’une mode, d’une cabale ; il allait sentir son nom arraché de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix de la publicité allaient le briser en morceaux, l’éparpiller sur le monde ; et maintenant, voulût-il le reprendre, le cacher, l’éteindre dans la vie privée, cela n’était plus en son pouvoir, dût-il se briser d’émotions à trentre-quatre ans ou se noyer de dégoût à soixante ; dût-il, comme Bellini, succomber avant d’avoir atteint toute sa splendeur, ou, comme Gros, disparaître après avoir survécu à la sienne.

1842. Je ne m’étais pas trompé dans ma prévision : le vicomte Ruoltz, après avoir eu un succès à l’Opéra de Paris comme il en avait eu un à l’Opéra de Naples, a complètement abandonné la carrière musicale, et aussi bon chimiste qu’il était excellent compositeur, vient de faire cette excellente découverte dont le monde savant s’occupe en ce moment, et qui consiste à dorer le fer par l’application de la pile voltaïque.

Le Lazzarone

Nous avons dit qu’il y avait à Naples trois rues où l’on passait et cinq cents rues où l’on ne passait pas ; nous avons essayé, tant bien que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella ; essayons maintenant de donner une idée des rues où l’on ne passe pas : ce sera vite fait.

Naples est bâtie en amphithéâtre ; il en résulte qu’à l’exception des quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina, toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y tenir pied.

Puis ajoutons que, comme il n’y a que ceux qui habitent de pareilles rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui s’y égare avec un habit de drap est à l’instant même l’objet de la curiosité générale.

Nous disons un habit de drap, parce que l’habit de drap a une grande influence sur le peuple napolitain.

Celui qui est vestito di pano acquiert par le fait même de cette supériorité somptuaire de grands priviléges aristocratiques. Nous y reviendrons.

Aussi l’apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle rare dans ces régions inconnues, où il n’y a rien à découvrir que l’intérieur d’ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croisée desquelles la grand-mère peigne sa fille, la fille son enfant et l’enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre qui se peigne le plus ; peut-être est-il condamné à cet exercice par quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue à celui qui punissait les cinquante filles de Danaüs, avec cette différence que, plus celles-ci versaient d’eau dans leur barrique, moins il en restait.

Nous passâmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune différence entre elles.

Porta Capuana

Une seule nous parut présenter des caractères particuliers : c’était la rue de Porta-Capuana, une large rue poussiéreuse, ayant des cailloux pour pavés et des ruisseaux pour trottoirs.

Elle est bordée à droite par des arbres, et à gauche par une longue file de maisons, dont la physionomie n’offre au premier abord rien de bizarre ; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu plus loin ses recherches, s’approche de ces maisons ; s’il jette un regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se croisent en tout sens dans cet inextricable labyrinthe, il est étonné de voir que ce singulier faubourg, de même que l’île de Lesbos, n’est habité que par des femmes, lesquelles, vieilles ou jeunes, laides ou jolies, de tout âge, de tout pays, de toutes conditions, sont jetées là pêle-mêle, gardées à vue comme des criminelles, parquées comme des troupeaux, traquées comme des bêtes fauves. Eh bien, ce n’est pas, comme on pourrait s’y attendre, des cris, des blasphèmes, des gémissemens qu’on entend dans cet étrange pandémonium, mais au contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des éclats de rire à faire damner un anachorète.

Tout le reste est habité par une population qu’on ne peut nommer, qu’on ne peut décrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait comment, qui se croit fort au dessus du lazzarone, et qui est fort au dessous.

Abandonnons-la donc pour passer au lazzarone.

Hélas ! le lazzarone se perd : celui qui voudra voir encore le lazzarone devra se hâter. Naples éclairé au gaz, Naples avec des restaurans, Naples avec ses bazars, effraie l’insouciant enfant du môle. Le lazzarone, comme l’Indien rouge, se retire devant la civilisation.

Lazzarone

Lazzarone

C’est l’occupation française de 99 qui a porté le premier coup au lazzarone.

A cette époque, le lazzarone jouissait des prérogatives entières de son paradis terrestre ; il ne se servait pas plus de tailleur que le premier homme avant le péché : il buvait le soleil par tous les pores.

Curieux et câlin comme un enfant, le lazzarone était vite devenu l’ami du soldat français qu’il avait combattu ; mais le soldat français est avant toutes choses plein de convenance et de vergogne ; il accorda au lazzarone son amitié, il consentit à boire avec lui au cabaret, à l’avoir sous le bras à la promenade, mais à une condition sine qua non, c’est que le lazzarone passerait un vêtement. Le lazzarone, fier de l’exemple de ses pères et de dix siècles de nudité, se débattit quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit à faire ce sacrifice à l’amitié.

Ce fut le premier pas vers sa perte. Après le premier vêtement vint le gilet, après le gilet viendra la veste. Le jour où le lazzarone aura une veste, il n’y aura plus de lazzarone ; le lazzarone sera une race éteinte, le lazzarone passera du monde réel dans le monde conjectural, le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le mastodonte et l’ichtyosaurus, comme le cyclope et le troglodite.

En amendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d’étudier les derniers restes de cette grande race qui tombe, hâtons-nous, pour aider les savans à venir dans leurs investigations anthropologiques, de dire ce que c’est que le lazzarone.

Le lazzarone est le fils aîné de la nature : c’est à lui le soleil qui brille ; c’est à lui la mer qui murmure ; c’est à lui la création qui sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une villa, les autres hommes ont un palais ; le lazzarone, lui, a le monde.

Le lazzarone n’a pas de maître, le lazzarone n’a pas de lois, le lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales : il dort quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif.

Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travailler ; lui, au contraire, quand il est las de se reposer, il travaille.

Il travaille non pas de ce travail du Nord qui plonge éternellement l’homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou du charbon ; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour féconder un sol toujours tourmenté et toujours rebelle ; qui le promène sans relâche sur les toits inclinés ou sur les murs croulans, d’où il se précipite et se brise. Mais de ce travail joyeux, insouciant, tout brodé de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre ses dents blanches, et par la paresse qui étend ses deux bras ; de ce travail qui dure une heure, une demi-heure, dix minutes, un instant, et qui dans cet instant rapporte un salaire plus que suffisant aux besoins de la journée.

Quel est ce travail ? Dieu seul le sait.

Une malle portée du bateau à vapeur à l’hôtel, un Anglais conduit du môle à Chiaja, trois poissons échappés du filet qui les emprisonne et vendus à un cuisinier, la main tendue à tout hasard et dans laquelle le forestière laisse tomber en riant une aumône ; voilà le travail du lazzarone.

Quant à sa nourriture, c’est plus facile à dire : quoique le lazzarone appartienne à l’espèce des omnivores, le lazzarone ne mange en général que deux choses : la pizza et le cocomero.

On croit que le lazzarone vit de macaroni : c’est une grande erreur qu’il est temps de relever ; le macaroni est né à Naples, il est vrai, mais aujourd’hui le macaroni est un mets européen qui a voyagé comme la civilisation, et qui, comme la civilisation, se trouve fort éloigné de son berceau. D’ailleurs, le macaroni coûte deux sous la livre, ce qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dimanches et les jours de fêtes. Tout le reste du temps le lazzarone mange, comme nous l’avons dit, des pizze et du cocomero ; du cocomero l’été, des pizze l’hiver.

La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis ; elle est de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle est de différentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards suffit à un homme ; une pizza de deux sous doit rassasier toute une famille.

Au premier abord, la pizza semble un mets simple ; après examen, c’est un mets composé. La pizza est à l’huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux tomates, la pizza est aux petits poissons ; c’est le thermomètre gastronomique du marché : elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédiens sus-désignés, selon l’abondance ou la disette de l’année. Quand la pizza aux poissons est à un demi-grain, c’est que la pêche a été bonne ; quand la pizza à l’huile est à un grain, c’est que la récolte a été mauvaise.

Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c’est son plus ou moins de fraîcheur ; on comprend qu’on ne peut plus vendre la pizza de la veille le même prix qu’on vend celle du jour ; il y a pour les petites bourses des pizza d’une semaine ; celles-là peuvent, sinon agréablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer.

La Pizza

Comme nous l’avons dit, la pizza est la nourriture d’hiver. Au 1er mai, la pizza fait place au cocomero ; mais la marchandise disparaît seule, le marchand reste le même. Le marchand c’est le Janus antique, avec sa face qui pleure au passé, et sa face qui sourit à l’avenir. Au jour dit, le pizza-jolo se fait mellonaro.

Le changement ne s’étend pas jusqu’à la boutique : la boutique reste la même. On apporte un panier de cocomeri au lieu d’une corbeille de pizze ; on passe une éponge sur les différentes couches d’huile, de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu’a laissées le comestible d’hiver, et tout est dit, on passe au comestible d’été.

Les beaux cocomeri viennent de Castellamare ; ils ont un aspect à la fois joyeux et appétissant : sous leur enveloppe verte, ils offrent une chair dont les pépins nous font encore ressortir le rose vif ; mais un bon cocomero coûte cher ; un cocomero de la grosseur d’un boulet de quatre-vingts coûte de cinq à six sous. Il est vrai qu’un cocomero de cette grosseur, sous les mains d’un détailleur adroit, peut se diviser en mille ou douze cents morceaux.

Chaque ouverture d’un nouveau cocomero est une représentation nouvelle ; les concurrens sont en face l’un de l’autre : c’est à qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus impartialement. Les spectateurs jugent.

Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plat, où il est posé pyramidalement avec une vingtaine d’autres, comme sont posés les boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l’élève au dessus de sa tête, comme un empereur romain le globe du monde. Il crie : «C’est du feu !» ce qui annonce d’avance que la chair sera du plus beau rouge. Il l’ouvre d’un seul coup, et présente les deux hémisphères au public, un de chaque main. Si, au lieu d’être rouge, la chair du cocomero est jaune ou verdâtre, ce qui annonce une qualité inférieure, la pièce fait fiasco ; le mellonaro est hué, conspué, honni : trois chutes, et un mellonaro est déshonoré à tout jamais ! Si le marchand s’aperçoit, au poids ou au flair, que le cocomero n’est point bon, il se garde de l’avouer. Au contraire, il se présente plus hardiment au peuple ; il énumère ses qualités, il vante sa chair savoureuse, il exalte son eau glacée :-Vous voudriez bien manger cette chair ! vous voudriez bien boire cette eau ! s’écrie-t-il ; mais celui-ci n’est pas pour vous ; celui-ci vous passe devant le nez ; celui-ci est destiné à des convives autrement nobles que vous. Le roi me l’a fait retenir pour la reine.

Et il le fait passer de sa droite à sa gauche, au grand ébahissement de la multitude, qui envie le bonheur de la reine et qui admire la galanterie du roi.

Mais si, au contraire, le cocomero ouvert est d’une qualité satisfaisante, la foule se précipite, et le détail commence.

Quoiqu’il n’y ait pour le cocomero qu’un acheteur, il y a généralement trois consommateurs : d’abord son seul et véritable propriétaire, celui qui paie sa tranche un demi-denier, un denier ou un liard, selon sa grosseur ; qui en mange aristocratiquement la même portion à peu près que mange d’un cantalou un homme bien élevé, et qui le passe à un ami moins fortuné que lui ; ensuite l’ami qui le tient de seconde main, qui en tire ce qu’il peut et le passe à son tour au gamin qui attend cette libéralité inférieure ; enfin le gamin, qui en grignote l’écorce, et derrière lequel il est parfaitement inutile de chercher à glaner.

Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave, à ce qu’assure le marchand ; le cocomero contient donc à la fois le nécessaire et le superflu. Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les aquajoli sont les marchands de coco de Naples, à l’exception qu’au lieu d’une exécrable décoction de réglisse ils vendent une excellente eau glacée, acidulée par une tranche de citron ou parfumée par trois gouttes de sambuco.

Contre toute croyance, c’est l’hiver que les aquajoli font les meilleures affaires. Le cocomero désaltère, tandis que la pizza étouffe ; plus on mange de cocomero, moins on a soif ; on ne peut pas avaler une pizza sans risquer la suffocation.

C’est donc l’aristocratie qui défraie l’été les aquajoli. Les princes, les ducs, les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire arrêter leurs équipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux verres de cette délicieuse boisson, dont chaque verre ne coûte pas un liard.

C’est que rien n’est tentant au monde, sous ce climat brûlant, comme la boutique de l’aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses franges de citrons et ses deux tonneaux à bascule pleins d’eau glacée.

l'Acquaiolo

Je sais que pour mon compte je ne m’en lassais pas, et que je trouvais adorable cette façon de se rafraîchir sans presque avoir besoin de s’arrêter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas ; on n’a qu’à étendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et la bouche court d’elle-même au verre.

Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son cocomero.

Maintenant ce n’est point assez que le lazzarone mange, boive et dorme ; il faut encore que le lazzarone s’amuse. Je connais une femme d’esprit qui prétend qu’il n’y a de nécessaire que le superflu et de positif que l’idéal.

Le paradoxe semble violent au premier abord, et cependant, en y songeant, on reconnaît qu’il y a, surtout pour les gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome.

Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l’homme comme il faut. Un de ses vices est d’aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas.

Énumérons les plaisirs du lazzarone.

Il a l’improvisateur du môle. Malheureusement, nous avons dit qu’à Naples il y avait beaucoup de choses qui s’en allaient, et l’improvisateur est une des choses qui s’en vont.

Pourquoi l’improvisateur s’en va-t-il ? quelle est la cause de sa décadence ? Voilà ce que tout le monde s’est demandé et ce que personne n’a pu résoudre.

On a dit que le prédicateur lui avait ouvert une concurrence : c’est vrai ; mais examinez sur la même place le prédicateur et l’improvisateur, vous verrez que le prédicateur prêche dans le désert, et que l’improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc être le prédicateur qui ait tué l’improvisateur.

On a dit que l’Arioste avait vieilli ; que la folie de Roland était un peu bien connue ; que les amours de Médor et d’Angélique, éternellement répétées, étaient au bout de leur intérêt ; enfin que, depuis la découverte des bateaux à vapeur et des allumettes chimiques, les sorcelleries de Merlin avaient paru bien pâles. Rien de tout cela n’est vrai, et la preuve c’est que, l’improvisateur coupant les séances comme le poète coupe ses chants, et s’arrêtant chaque soir à l’endroit le plus intéressant, il n’y a pas de nuit que quelque lazzarone impatient n’aille réveiller l’improvisateur pour avoir la suite de son récit.

D’ailleurs, ce n’est pas l’auditoire qui manque à l’improvisateur, c’est l’improvisateur qui manque à l’auditoire.

Eh bien ! cette cause de la décadence de l’improvisation, je crois l’avoir trouvée : la voici.

L’improvisateur est aveugle comme Homère ; comme Homère, il tend son chapeau à la foule pour en obtenir une faible rétribution ; c’est cette rétribution, si modique qu’elle soit, qui perpétue l’improvisateur.

Or, qu’arrive-t-il à Naples ? C’est que, lorsque l’improvisateur fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs poétiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un sou ; mais il y en a aussi qui, abusant du même geste, au lieu d’y mettre un sou, en retirent deux.

Il en résulte que, lorsque l’improvisateur a fini sa tournée, il retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu’avant de l’avoir commencée, moins la coiffe.

Cet état de choses, comme on le comprend, ne peut durer : il faut à l’art une subvention ; à défaut de subvention, l’art disparaît. Or, comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais l’improvisateur, l’art de l’improvisation est sur le point de disparaître. C’est donc un plaisir qui va échapper au lazzarone ; mais, Dieu merci ! à défaut de celui-ci, il en a d’autres.

Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son armée.

Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre ; tout jeune, il faisait déjà changer les uniformes des troupes. C’est à propos d’un de ces changemens, qui ne s’opéraient pas sans porter quelque atteinte au trésor, que son aïeul Ferdinand, roi plein de sens, lui disait les paroles mémorables qui prouvaient le cas que le roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition de son armée :-Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de rouge, ils s’enfuiront toujours.

Cela n’arrêta pas le moins du monde le jeune prince dans ses dispositions belliqueuses ; il continua d’étudier le demi-tour à droite et le demi-tour à gauche ; il amena des perfectionnemens dans la coupe de l’habit et la forme du schako ; enfin, il parvint à élargir les cadres de son armée jusqu’à ce qu’il pût y faire entrer cinquante mille hommes à peu près.

Ferdinand II en habit moyen-age

Ferdinand II en habit moyen-age

C’est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille soldats qui marchent, qui s’arrêtent, qui tournent, qui virent à la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille individualités était une mécanique.

Maintenant, examinons comment cette mécanique est montée, et cela sans faire tort le moins du monde au génie organisateur du roi et au courage individuel de chaque soldat. Le premier corps, le corps privilégié, le corps par excellence de toutes les royautés qui tremblent, celui auquel est confiée la garde du palais, est composé de Suisses ; leurs avantages sont une paie plus élevée ; leurs priviléges, le droit de porter le sabre dans la ville.

La garde ne vient qu’en second, ce qui fait que, quoique jouissant à peu près des mêmes avantages et des mêmes priviléges que les Suisses, elle exècre ces dignes descendans de Guillaume Tell, qui, à ses yeux, ont commis un crime irrémissible, celui de lui avoir pris le premier rang.

Apres la garde vient la légion sicilienne, qui exècre les Suisses parce qu’ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu’ils sont Napolitains.

Après les Siciliens vient la ligne, qui exècre les Suisses et la garde parce que ces deux corps ont des avantages qu’elle n’a pas et des priviléges qu’on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison qu’ils sont Siciliens.

Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualité de gendarmerie, est naturellement exécrée par les autres corps.

Voilà les cinq élémens dont se compose l’armée de Ferdinand II, cette formidable armée que le gouvernement napolitain offrait au prince impérial de Russie comme l’avant-garde de la future coalition qui devait marcher sur la France.

Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la ligne ; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s’entr’égorgeront depuis le premier jusqu’au dernier, sans rompre d’une semelle. Échelonnez ces cinq corps contre l’ennemi, aucun ne tiendra peut-être, car chaque échelon sera convaincu qu’il a moins à craindre de l’ennemi que de ses alliés, et que, si mal attaqué qu’il sera par lui, il sera encore plus mal soutenu par les autres.

Cela n’empêche pas que, lorsque cette mécanique militaire fonctionne, elle ne soit fort agréable à voir. Aussi, quand le lazzarone la regarde opérer, il bat des mains ; lorsqu’il entend sa musique, il fait la roue. Seulement, lorsqu’elle fait l’exercice à feu, il se sauve : il peut rester une baguette dans les fusils ; cela s’est vu.

Mais le lazzarone a encore d’autres plaisirs.

Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui, à Naples, chantent.

L’instrument du lazzarone, c’est la cloche. Plus heureux que Guildenstern qui refuse à Hamlet de jouer de la flûte sous prétexte qu’il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans l’avoir appris. Veut-il, après un long repos, un exercice agréable et sain, il entre dans une église et prie le sacristain de lui laisser sonner la cloche ; le sacristain, enchanté de se reposer, se fait prier un instant pour donner de la valeur à sa concession ; puis il lui passe la corde : le lazzarone s’y pend aussitôt, et, tandis que le sacristain se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.

Il a la voiture qui passe et qui le promène gratis. A Naples, il n’y a pas de domestique qui consente à se tenir debout derrière une voiture, ni de maître qui permette que le domestique se tienne assis à côté de lui. Il en résulte que le domestique monte près du cocher et que le lazzarone monte derrière. On a essayé tous les moyens de chasser le lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont échoué. La chose est passée en coutume, et, comme toute chose passée en coutume, a aujourd’hui force de loi.

Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n’entre pas dans l’intérieur où se joue la pièce, c’est vrai. Aux Puppi, les premières coûtent cinq sous, l’orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix exorbitans dépassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais, pour attirer les chalands, on apporte sur des tréteaux dressés devant l’entrée du théâtre les principales marionnettes revêtues de leur grand costume. C’est le roi Latinus avec son manteau royal, son sceptre à la main, sa couronne sur sa tête ; c’est la reine Amata, vêtue de sa robe de grand gala et le front serré avec le bandeau qui lui serrera la gorge ; c’est le pieux Eneas, tenant à la main la grande épée qui occira Turnus ; c’est la jeune Lavinie, les cheveux ombragés de la fleur d’oranger virginale ; c’est enfin Polichinelle. Personnage indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Moïse et de Sésostris, Polichinelle est chargé de maintenir la paix entre les Troyens et les Latins ; et, lorsqu’il perdra tout espoir d’arranger les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n’en descendra que pour en enterrer les morts. Voilà ce qu’on lui montre, à lui, cet heureux lazzarone ; c’est tout ce qu’il désire. Il connaît les personnages, son imagination fera le reste.

Il a l’Anglais. Peste ! nous avions oublié l’Anglais. L’Anglais, qui est plus pour lui que l’improvisateur, plus que la revue, plus que les cloches, plus que les Puppi ; l’Anglais, qui lui procure non seulement du plaisir, mais de l’argent ; l’Anglais, sa chose, son bien, sa propriété ; l’Anglais, qu’il précède pour lui montrer son chemin, ou qu’il suit pour lui voler son mouchoir ; l’Anglais, auquel il rend des curiosités ; l’Anglais, auquel il procure des médailles antiques ; l’Anglais, auquel il apprend son idiome ; l’Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu’il rattrape en plongeant ; l’Anglais enfin, qu’il accompagne dans ses excursions à Pouzzoles, à Castellamare, à Capri ou à Pompéia. Car l’Anglais est original par système : l’Anglais refuse parfois le guide patenté et le cicérone à numéro ; l’Anglais prend le premier lazzarone venu, sans doute parce que l’Anglais a une attraction instinctive pour le lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calculée pour l’Anglais.

Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais encore bon conseiller. Pendant mon séjour à Naples, un lazzarone avait donné à un Anglais trois conseils dont il s’était trouvé fort bien.

Aussi, les trois conseils avaient rapporté cinq piastres au lazzarone, ce qui lui avait fait une existence assurée et tranquille pour six mois.

Le Lazzarone et l’Anglais.

Santa Lucia

Santa Lucia

Il y avait à Naples en même temps que moi et dans le même hôtel que moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient l’argent le mobile de tout, qui se figurent qu’avec de l’argent on doit venir à bout de tout, enfin pour qui l’argent est l’argument qui répond à tout.

L’Anglais s’était fait ce raisonnement : Avec mon argent, je dirai ce que je pense ; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux ; avec mon argent, j’achèterai ce que je désire. Si j’ai assez d’argent pour donner un bon prix de la terre, je verrai après cela à marchander le ciel.

Et il était parti de Londres dans cette douce illusion. Il était venu droit à Naples par le bateau à vapeur the Sphinx. Une fois à Naples, il avait voulu voir Pompéia ; il avait fait demander un guide ; et comme le guide ne se trouvait pas là sous sa main à l’instant même où il le demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide.

En arrivant la veille dans le port, l’Anglais avait éprouvé un premier désappointement : le bâtiment avait jeté l’ancre une demi-heure trop tard pour que les passagers pussent descendre à terre le même soir.

Or, comme l’Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six jours que le bâtiment avait mis pour venir de Porsmouth à Naples, ce digne insulaire avait supporté fort impatiemment cette contrariété.

En conséquence, il avait fait offrir à l’instant même cent guinées au capitaine du port. Mais comme les ordres sanitaires sont du dernier positif, le capitaine du port lui avait ri au nez ; l’Anglais alors s’était couché de fort mauvaise humeur, envoyant à tous les diables le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la bassesse de les exécuter.

Grâce à leur tempérament lymphatique, les Anglais sont tout particulièrement rancuniers ; notre Anglais conservait donc une dent contre le roi Ferdinand ; et, comme les Anglais n’ont pas l’habitude de dissimuler ce qu’ils pensent, il déblatérait tout en suivant la route de Pompéia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand.

Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait l’Anglais, qui, par suite de ses principes d’égalité sans doute, l’avait fait s’asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui existât entre l’Anglais et le lazzarone, c’est que l’Anglais allait en avant, et le lazzarone allait en arrière.

Tant qu’on fut sur le grand chemin, le lazzarone écouta impassiblement toutes les injures qu’il plut à l’Anglais de débiter contre son souverain. Le lazzarone n’a pas d’opinion politique arrêtée. On peut dire devant lui tout ce qu’on veut du roi, de la reine ou du prince royal ; pourvu qu’on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du Vésuve, le lazzarone laissera tout dire. Cependant, en arrivant à la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que l’Anglais continuait son monologue, mit l’index sur sa bouche en signe de silence ; mais, soit que l’Anglais n’eût pas compris l’importance du signe, soit qu’il regardât comme au dessous de sa dignité de se rendre à l’invitation qui lui était faite, il continua ses invectives contre Ferdinand le Bien-Aimé. Je crois que c’est ainsi qu’on l’appelle.

Calèche napolitaine

Calèche napolitaine

-Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains sur le rebord de la calèche et en sautant à terre aussi légèrement qu’aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha ; pardon, excellence, mais avec votre permission je retourne à Naples.

-Pourquoi toi retourner à Naples ? demanda l’Anglais.

-Parce que moi pas avoir envie d’être pendu, dit le lazzarone, empruntant pour répondre à l’Anglais la tournure de phrase qu’il paraissait affectionner.

-Et qui oserait pendre toi ? reprit l’Anglais.

-Roi à moi, répondit le lazzarone.

-Et pourquoi pendrait-il toi ?

-Parce que vous avoir dit des injures de lui.

-L’Anglais être libre de dire tout ce qu’il veut.

-Le lazzarone ne l’être pas.

-Mais toi n’avoir rien dit.

-Mais moi avoir entendu tout.

-Qui dira toi avoir entendu tout ?

-L’invalide.

-Quel invalide ?

-L’invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompéia.

-Moi pas vouloir d’invalide.

-Alors vous pas visiter Pompéia.

-Moi pas pouvoir visiter Pompéia sans invalide ?

-Non.

-Moi en payant ?

-Non.

-Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple ?

-Non, non, non !

-Oh ! oh ! fit l’Anglais ; et il tomba dans une réflexion profonde.

Quant au lazzarone, il se mit à essayer de sauter par-dessus son ombre.

-Je veux bien prendre l’invalide, moi, dit l’Anglais au bout d’un instant.

-Prenons l’invalide alors, répondit le lazzarone.

-Mais je ne veux pas taire la langue à moi.

-En ce cas, je souhaite le bonjour à vous.

-Moi vouloir que tu restes.

-En ce cas, laissez-moi donner un conseil à vous.

-Donne le conseil à moi.

-Puisque vous ne vouloir pas taire la langue à vous, prenez un invalide sourd au moins.

-Oh ! dit l’Anglais émerveillé du conseil, moi bien vouloir le invalide sourd. Voilà une piastre pour toi avoir trouvé le invalide sourd.

Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd comme une pioche. On commença l’investigation habituelle, pendant laquelle l’Anglais continua de soulager son coeur à l’endroit de Sa Majesté Ferdinand 1er, sans que l’invalide l’entendît et sans que le lazzarone fît semblant de l’entendre : on visita ainsi la maison de Diomède, la rue des Tombeaux, la villa de Cicéron, la maison du Poète. Dans une des chambres à coucher de cette dernière était une fresque fort anacréontique qui attira l’attention de l’Anglais, qui, sans demander la permission à personne, s’assit sur un siége de bronze, tira son album et commença à dessiner.

A la première ligne qu’il traça, l’invalide et le lazzarone s’approchèrent de lui ; l’invalide voulut parler, mais le lazzarone lui fit signe qu’il allait porter la parole.

-Excellence, dit le lazzarone, il est défendu de faire des copies des fresques.

-Oh ! dit l’anglais, moi vouloir cette copie.

-C’est défendu.

-Oh ! moi, je paierai.

-C’est défendu, même en payant.

-Oh ! je paierai le double, le triple, le quadruple.

-Je vous dis que c’est défendu ! défendu ! défendu ! entendez-vous ?

-Moi vouloir absolument dessiner cette petite bêtise pour faire rire milady.

-Alors l’invalide mettre vous au corps-de-garde.

-L’Anglais être libre de dessiner ce qu’il veut.

Et l’Anglais se remit à dessiner. L’invalide s’approcha d’un air inexorable.

-Pardonnez, excellence, dit le lazzarone.

-Parle à moi.

-Voulez-vous absolument dessiner cette fresque ?

-Je le veux.

-Et d’autres encore ?

-Oui, et d’autres encore ; moi vouloir dessiner toutes les fresques.

-Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil à votre excellence. Prenez un invalide aveugle.

-Oh ! oh ! s’écria l’Anglais, plus émerveillé encore du second conseil que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voilà deux piastres pour toi avoir trouvé le invalide aveugle.

-Alors, sortons ; j’irai chercher l’invalide aveugle, et vous renverrez l’invalide sourd, en le payant, bien entendu.

-Je paierai le invalide sourd.

L’Anglais renfonça son crayon dans son album, et son album dans sa poche ; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de s’arrêter devant un mur pour lire les inscriptions à la sanguine qui y sont tracées. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir.

L’Anglais donna deux carlins à l’invalide sourd et le renvoya.

L’Anglais voulait rentrer à l’instant même dans la maison du poète pour continuer son dessin ; mais le lazzarone obtint de lui que, pour dérouter les soupçons, il ferait un petit détour. L’invalide aveugle marcha devant, et l’on continua la visite.

Le chien de l’invalide connaissait son Pompéia sur le bout de la patte ; c’était un gaillard qui en savait, en antiquités, plus que beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres.

Il conduisit donc notre voyageur de la boutique du forgeron à la maison de Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public.

Ceux qui ont vu Pompéia savent que ce four public porte une singulière enseigne, modelée en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous de laquelle sont écrits ces trois mots : Hic habitat Felicitas.

-Oh ! oh ! dit l’Anglais, les maisons être numérotées à Pompéia ! Voilà le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone : Moi vouloir peindre le no. 1 pour faire rire un peu milady.

-Faites, dit le lazzarone ; pendant ce temps j’amuserai le invalide.

Et le lazzarone alla causer avec l’invalide tandis que l’Anglais faisait son croquis.

Le croquis fut fait en quelques minutes.

-Moi très content, dit l’Anglais ; mais moi vouloir retourner à la maison du poète.

-Castor ! dit l’invalide à son chien ; Castor, à la maison du poète !

Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre.

Le lazzarone se remit à causer avec l’invalide, et l’Anglais acheva son dessin.

-Oh ! moi très content, très content ! dit l’Anglais ; mais moi vouloir en faire d’autres.

-Alors continuons, dit le lazzarone.

Comme on le comprend bien, l’occasion ne manqua pas à l’Anglais d’augmenter sa collection de drôleries ; les anciens avaient à cet endroit l’imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se trouva avoir un album fort respectable.

Sur ces entrefaites, on arriva à une fouille : c’était, à ce qu’il paraissait, la maison d’un fort riche particulier, car on en tirait une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosités plus précieuses les unes que autres, que l’on portait aussitôt dans une maison à côté.

L’Anglais entra dans ce musée improvisé et s’arrêta devant une petite statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualités nécessaires pour attirer son attention.

satire pompei

satire pompei

-Oh ! dit l’Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue.

-Le roi de Naples pas vouloir la vendre, répondit le lazzarone.

-Moi je paierai ce qu’on voudra, pour faire rire un peu milady.

-Je vous dis qu’elle n’est point à vendre.

-Moi la paierai le double, le triple, le quadruple.

-Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai déjà donné deux conseils, vous vous en êtes bien trouvé ; voulez-vous que je vous en donne un troisième ? Eh bien ! n’achetez point la statue, volez-la.

-Oh ! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l’invalide aveugle. Oh ! oh ! oh ! ce être très original.

-Oui ; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents, et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera à la gorge.

-Moi, donner une boulette à Castor.

-Faites mieux : prenez un invalide boiteux. Comme vous avez à peu près tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous sauverons. Il criera ; mais nous aurons des jambes, et il n’en aura pas.

-Oh ! s’écria l’Anglais, encore plus émerveillé du troisième conseil que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux ; voilà trois piastres pour toi avoir trouvé le invalide boiteux.

Et pour ne point donner de soupçons à l’invalide aveugle et surtout à Castor, l’Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en coquillages d’un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone était allé chercher le nouveau guide.

Un quart d’heure après il revint accompagné d’un invalide qui avait deux jambes de bois ; il savait que l’Anglais ne marchanderait pas, et il ramenait ce qu’il avait trouvé de mieux dans ce genre.

On donna trois carlins à l’invalide aveugle, deux pour lui, un pour Castor, et on les renvoya tous les deux.

Il ne restait à voir que les théâtres, le Forum nundiarium et le temple d’Isis ; l’Anglais et le lazzarone visitèrent ces trois antiquités avec la vénération convenable ; puis l’Anglais, du ton le plus dégagé qu’il put prendre, demanda à voir encore une fois le produit des fouilles de la maison qu’on venait de découvrir ; l’invalide, sans défiance aucune, ramena l’Anglais au petit musée.

Tous trois entrèrent dans la chambre où les curiosités étaient étalées sur des planches clouées contre la muraille.

Tandis que l’Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir l’air d’y toucher, à sa statuette, le lazzarone s’amusait à tendre, à la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde fut bien assurée il fit signe à l’Anglais, l’Anglais mit la statuette dans sa poche, et, pendant que l’invalide ébahi le regardait faire, il sauta par dessus la corde, et, précédé par le lazzarone, il se sauva à toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de Salerne, rencontra un corricolo qui retournait à Naples, sauta dedans et rejoignit sa calèche, qui l’attendait à la via del Sepolcri. Deux heures après avoir quitté Pompéia il était à Torre del Greco, et une heure après avoir quitté Torre del Greco il était à Naples.

Quant à l’invalide, il avait d’abord essayé d’enjamber par dessus la corde, mais le lazzarone avait établi sa barrière à une hauteur qui ne permettait à aucune jambe de bois de la franchir : l’invalide avait alors tenté de la dénouer ; mais le lazzarone avait été pêcheur dans ses momens perdus, et savait faire ce fameux noeud à la marinière qui n’est autre chose que le noeud gordien. Enfin l’invalide, à l’exemple d’Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu’il ne pouvait dénouer, et avait tiré son sabre ; mais son sabre, qui n’avait jamais coupé que très peu, ne coupait plus du tout : de sorte que l’Anglais était à moitié chemin de Resina, que l’invalide en était encore à essayer de scier sa corde.

Le même soir l’Anglais s’embarqua sur le bateau à vapeur the King George, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.

L’Anglais avait fait les trois choses les plus expressément défendues à Naples : il avait dit du mal du roi, il avait copié des fresques, il avait volé une statue ; et tout cela, non pas grâce à son argent, son argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grâce à l’imaginative d’un lazzarone.

Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n’est ni plus ni moins qu’un vol. Je répondrai que le lazzarone est essentiellement voleur ; c’est-à-dire que le lazzarone a ses idées à lui sur la propriété, ce qui l’empêche d’adopter à cet endroit les idées des autres. Le lazzarone n’est pas voleur, il est conquérant ; il ne dérobe pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate : pour lui la soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec adresse. Il n’y a de voleurs, à ses yeux, que ceux qui se laissent prendre. Aussi, afin de n’être pas pris, le lazzarone s’associe parfois arec le sbire.

Le sbire n’est souvent lui-même qu’un lazzarone armé par la loi. Le sbire a un aspect formidable ; il porte une carabine, une paire de pistolets et un sabre. Le sbire est chargé de faire la police de seconde main : il veille sur la sécurité publique entre deux patrouilles. En cas d’association, aussitôt que la patrouille est passée, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au lazzarone qu’il peut voler en toute sûreté.

Quand le lazzarone a volé, le sbire parait.

Alors le sbire et le lazzarone partagent en frères. Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire : notre pauvre monde va tellement de mal en pis, qu’on ne peut plus compter sur la conscience, même des fripons.

Le gouvernement sait cela, et il essaie d’y remédier en changeant les sbires de quartier ; alors ce sont de nouvelles associations à faire, de nouvelles compagnies d’assurance mutuelle à organiser.

Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de Forcella, et, quand il veut, il est sûr, dès le soir de la première journée, d’avoir déjà établi des relations commerciales qui le dédommagent de celles qu’il vient d’être forcé de rompre.

Comme le lazzarone n’a pas de poches, on le trouve éternellement la main dans la poche des autres.

Le lazzarone ne tarde donc jamais à être pris en flagrant délit par le sbire ; alors le marché s’établit.

Le sbire, généreux comme Orosmane, propose une rançon.

Le lazzarone, fidèle à sa parole comme Lusignan, dégage sa parole au bout de dix minutes, d’une demi-heure, d’une heure au plus tard.

Parfois cependant, comme je l’ai dit, le sbire abuse de sa puissance ou le lazzarone de son adresse.

Un jour, en passant dans la rue de Tolède, j’ai vu arrêter un sbire.

Comme le chasseur de La Fontaine, il avait été insatiable, et il était puni par où il avait péché.

Voici ce qui était arrivé :

Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant délit.

-Qu’as-tu volé à ce monsieur en noir qui vient de passer ? demanda le sbire.

-Rien, absolument rien, excellence, répondit le lazzarone (le lazzarone appelle le sbire excellence).

-Je t’ai vu la main dans sa poche.

-Sa poche était vide.

-Comment ! pas un mouchoir, pas une tabatière, pas une bourse ?

-C’était un savant, excellence.

-Pourquoi t’adresses-tu à ces sortes de gens

-Je l’ai reconnu trop tard.

-Allons, suis-moi à la police.

-Comment ! mais puisque je n’ai rien volé, excellence.

-C’est justement pour cela, imbécile. Si tu avais volé quelque chose, on s’arrangerait.

-Eh bien ! c’est partie remise, voilà tout ; je ne serai pas toujours si malheureux.

-Me promets-tu, d’ici à une demi-heure, de me dédommager ?

-Je vous le promets, excellence.

-Comment cela ?

-Ce qu’il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.

-Soit, mais je choisirai l’individu ; je ne me soucie pas que tu ailles encore faire quelque bêtise pareille à l’autre.

-Vous choisirez.

Le sbire s’appuie majestueusement contre une borne ; le lazzarone se couche paresseusement à ses pieds.

Un abbé, un avocat, un poète, passent successivement sans que le sbire bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, paré d’un charmant uniforme, paraît à son tour ; le sbire donne le signal.

Le lazzarone se lève et suit l’officier ; tous deux disparaissent à l’angle de la première rue. Un instant après, le lazzarone revient tenant sa rançon à la main.

-Qu’est-ce que c’est que cela ? demande le sbire.

-Un mouchoir, répond le lazzarone.

-Voilà tout ?

-Comment, voilà tout ? c’est de la batiste !

-Est-ce qu’il n’en avait qu’un seul [A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche : un mouchoir de batiste pour s’essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher ; il y a même des élégans qui en ont un troisième avec lequel ils époussettent leurs bottes, pour faire croire qu’ils sont venus en voiture.] ?

-Un seul dans cette poche-là.

-Et dans l’autre ?

-Dans l’autre il avait son foulard.

-Pourquoi ne l’as-tu pas apporté ?

-Celui-là, je le garde pour moi, excellence.

-Comment, pour toi ?

-Oui. N’est-il pas convenu que nous partageons ?

-Eh bien ?

-Eh bien ! chacun sa poche.

-J’ai droit à tout.

-A la moitié, excellence.

-Je veux le foulard.

-Mais, excellence…

-Je veux le foulard !

-C’est une injustice.

-Ah ! tu dis du mal des employés du gouvernement. En prison, drôle ! En prison !

-Vous aurez le foulard, excellence.

-Je veux celui de l’officier.

-Vous aurez celui de l’officier.

-Où le retrouveras-tu !

-Il était allé chez sa maîtresse, rue de Foria ; je vais l’attendre à la porte.

Le lazzarone remonte la rue, disparaît, et va s’embusquer dans une grande porte de la rue de Foria.

Au bout d’un instant, le jeune officier sort ; il n’a pas fait dix pas qu’il fouille à sa poche et s’aperçoit qu’elle est vide.

-Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose ?

-J’ai perdu un mouchoir de batiste.

-Votre excellence ne l’a pas perdu, on le lui a volé.

-Et quel est le brigand ?…

-Qu’est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son voleur ?

-Je te donnerai une piastre !

-J’en veux deux.

-Va pour deux piastres. Eh bien ! que fais-tu ?

-Je vous vole votre foulard ?

-Pour me faire retrouver mon mouchoir ?

-Oui.

-Et où seront-ils tous les deux ?

-Dans la même poche. Celui à qui je donnerai votre foulard est celui à qui j’ai déjà donné votre mouchoir.

L’officier suit le lazzarone ; le lazzarone remet le foulard au sbire, le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu à la liberté, s’esquive. Derrière le lazzarone vient l’officier. L’officier met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe à genoux. Comme le sbire de cette espèce a été lazzarone avant d’être sbire, il comprend tout : c’est lui qui est le volé.

Il a voulu jouer son associé, il a été joué par lui. Tous autres qu’un lazzarone et un sbire se brouilleraient en pareille circonstance : mais le lazzarone et le sbire ne se brouillent pas pour si peu de chose : c’est à l’oeuvre qu’on reconnaît l’ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour deux ouvriers de première force ; ils ont pu s’apprécier l’un l’autre.

Gare aux poches ! ce sera désormais entre eux à la vie et à la mort.

Le Roi Nasone

Le Roi Nasone

Francesco I de bourbon

Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuyés de leur liberté, demandèrent jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais, c’est qu’un jour Dieu leur envoya un.
Celui-là n’était ni un baliveau ni une grue : c’était un renard, et un des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois noms : Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrès le nomma Ferdinand 1er, et les lazzaroni le nommèrent le roi Nasone.
Dieu et le congrès eurent tort : un seul de ses trois noms lui resta : c’est celui qui lui a été donné par les lazzaroni.
L’histoire, à la vérité, lui a conservé indifféremment les deux autres, ce qui n’a pas contribué à la rendre plus claire : mais qui est-ce qui lit l’histoire, si ce n’est les historiens lorsqu’ils corrigent leurs épreuves !
A Naples, personne ne connaît donc ni Ferdinand 1er ni Ferdinand IV ; mais, en revanche, tout le monde connaît le roi Nasone.
Chaque peuple a eu son roi qui a résumé l’esprit de la nation. Les Écossais ont eu Robert-Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, les Allemands ont eu Maximilien, les Français ont eu Henri IV, les Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu Nasone [Qu’on ne prenne point ce sobriquet en mauvaise part ; c’est comme si, au lieu de dire Philippe V, nous disions Philippe-le-Long.].

Marie Amelie de Bourbon

Marie Amelie de Bourbon

Le roi Nasone était l’homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit, le plus insouciant, le plus indévot, le plus superstitieux de son royaume, ce qui n’est pas peu dire. Moitié Italien, moitié Français, moitié Espagnol, jamais il n’a su un mot d’espagnol, de français ni d’italien ; le roi Nasone n’a jamais su qu’une langue, c’était le patois du môle. Il a eu pour enfans le roi François, le prince de Salerne, la reine Marie-Amélie, c’est-à-dire un des hommes les plus savans, un des princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes qui aient jamais existé.

Le roi Nasone monta sur le trône à six ans, comme Louis XIV, et mourut presque aussi vieux que lui. Il régna de 1759 à 1825, c’est-à-dire 66 ans y compris sa minorité. Tout ce qui s’accomplit de grand en Europe dans la dernière moitié du siècle passé et dans le premier quart du siècle présent s’accomplit sous ses yeux. Napoléon tout entier passa dans son règne. Il le vit naître et grandir, il le vit décroître et tomber. Il se trouva mêlé à ce drame gigantesque qui bouleversa le monde de Lisbonne à Moscou, et de Paris au Caire.
Le roi Nasone n’avait reçu aucune éducation ; il avait eu pour gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n’ayant jamais rien su, n’avait pas jugé nécessaire que son élève en apprît plus que lui.
En échange, le roi faisait des armes comme Saint-Georges, montait à cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X.
Mais d’arts, mais de sciences, mais de politique, il n’en fut pas un seul instant question dans le programme de l’éducation royale.
Aussi de sa vie le roi Nasone n’ouvrit-il un livre ou ne lut-il un mémoire. Quand il fut majeur, il laissa régner son ministre, quand il fut marié, il laissa régner sa femme. Il ne pouvait se dispenser d’assister aux conseils d’État, mais il avait défendu qu’il y parût un seul encrier, de peur que sa vue n’entraînât à des écritures. Restait son seing, qu’il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois par jour. Napoléon, dans le même cas, avait réduit le sien à cinq lettres d’abord, à trois ensuite, puis enfin à une seule. Le roi Nasone fit mieux, il eut une griffe.
Aussi passait-il le meilleur de son temps à chasser à Caserte ou à pêcher au Fusaro ; puis la chasse finie ou la pêche terminée, le roi se faisait cabaretier, la reine se faisait cabaretière, les courtisans se faisaient garçons de cabaret, et l’on détaillait au dessous du cours des comestibles ordinaires, les produits de la chasse ou de la pêche, le tout avec l’accompagnement de disputes et de jurons qu’on aurait pu rencontrer dans une halle ordinaire. Cela était un des grands plaisirs du roi Nasone.
Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son père, le roi Charles III, avait fait bâtir le château de Capo-di-monti par la seule raison qu’il y avait sur cette colline, au mois d’août, un abondant passage de becfigues. Malheureusement, en jetant les fondations de cette villa, on s’était aperçu qu’au dessous des fondations s’étendaient de vastes carrières d’où, depuis dix mille ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des constructions souterraines ; après quoi on s’aperçut qu’il ne manquait qu’une chose pour se rendre au château, c’était un chemin. On comprend que si Charles III, comme son fils, avait eu le goût du commerce et avait vendu ses becfigues, il eût, selon toute probabilité, en les vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose, comme un millier de francs sur chacun d’eux. Le contre-coup de la révolution française vint troubler le roi Nasone au milieu de ses plaisirs. Un jour il lui prit envie de chasser à l’homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier ; il lâcha sa meute sur la piste des républicains et vint les attaquer aux environs de Rome. Malheureusement le Français est un animal qui revient sur le chasseur. Le roi Nasone le vit revenir et fut obligé d’abandonner la place et de gouverner au plus vite sur Naples ; encore fallut-il qu’il changeât de costume avec le duc d’Ascoli, son écuyer. Il prit la gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la route comme si le duc d’Ascoli eût été Ferdinand et qu’il eût été le duc d’Ascoli.
Plus tard, un des grands plaisirs du roi était de raconter cette anecdote. L’idée que le duc d’Ascoli aurait pu être pendu à la place du roi mettait la cour en fort belle humeur.
Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu’il n’était point prudent à lui de s’arrêter là ; il s’adressa à son bon ami Nelson, lui demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton et la belle Emma Lyonna, à laquelle nous reviendrons bientôt ; mais un vent contraire s’éleva : le vaisseau ne put sortir du golfe et fut forcé de revenir jeter l’ancre à une centaine de pas de la terre.
Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le roi de revenir à Naples ; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier souffle qui vint du nord, on leva l’ancre et on s’éloigna à pleines voiles. Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine la flottille avait-elle gagné la haute mer qu’une tempête terrible s’éleva ; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi avait pris pour capitaine de son vaisseau l’amiral Nelson, qui passait à cette époque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si Dieu eût poursuivi le roi en personne, le mât de misaine et la grande vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu’il voyait à cent pas de lui la frégate de l’amiral Carracciolo, sur laquelle il avait refusé de monter, se fiant plus à son allié qu’à son sujet, s’avancer au milieu de la tempête, calme et comme si elle commandait aux vents.
Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui du Corsaire rouge, semblait un navire enchanté, pour s’informer s’il ne pourrait point passer à son bord ; mais quoiqu’à chaque signal du roi l’amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le péril du transport était trop grand pour que Carraciolo osât en courir la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait.
Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre augmentait encore le danger : si habile marin que fût Nelson, il en savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier pilote côtier. Il fit donc un signal pour demander s’il se trouvait sur la flottille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages. Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d’un des bâtimens, emportée par le vent comme une feuille, et s’approcha du vaisseau royal. Lorsqu’elle fut à portée, on jeta une corde, l’officier la saisit, on le hissa à bord : c’était le capitaine Giovanni Beausan, élève et ami de Carracciolo ; il répondit de tout.

caracciolo

caracciolo

Nelson lui remit le commandement : une heure après on entrait dans le port de Palerme, et le même soir on débarquait a Castello-à-Mare.
Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la Favorite, avec autant de plaisir et d’entrain que s’il n’eût pas perdu la moitié de son royaume.
Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roi Nasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus.
C’était la république parthénopéenne.
Sa colère fut grande ; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonnés par lui, ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de fidélité ; c’était fort triste : le patrimoine de Charles III était diminué de moitié ; le roi des Deux-Siciles n’en avait plus qu’une.
Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la révolution ; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.
Le roi Nasone s’en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le coeur de ses sujets, fit voeu d’élever une église sur le modèle de Saint-Pierre s’il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et continua de chasser. Il est vrai que, comme nous l’avons dit, le roi Nasone était un merveilleux tireur. Quoiqu’il ne chassât jamais qu’à balles franches, il était sûr de ne toucher l’animal qu’au défaut de l’épaule ; et, sur ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux de la chose, c’est qu’il exigeait que les chasseurs de sa suite en fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colères toujours fort préjudiciables au coupable.
Un jour qu’on avait chassé toute la journée dans la forêt de Ficuzza, et que les chasseurs faisaient cercle autour d’un double rang de sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappés au ventre.
Aussitôt le rouge lui monta à la figure, et se retournant vers sa suite :-Che è il porco che a fatto un tal colpo ? s’écria-t-il, ce qui voulait dire en toutes lettres : Quel est le porc qui a fait un pareil coup ?
-C’est moi, sire, répondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me pendre pour cela ?
-Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous.
Et désormais le prince de San-Cataldo ne fut plus invité aux chasses royales.
Un des crimes qui avaient le privilége d’exciter à un degré presque égal la colère de Sa Majesté, était de se présenter devant elle avec des favoris longs et des cheveux courts. Tout homme dont le menton n’était point rasé, dont le crâne n’était point poudré à blanc, et dont la nuque n’était point ornée d’une queue plus ou moins longue, était pour le roi Nasone un jacobin à pendre. Un jour, le jeune prince Peppino Ruffo, qui avait tout perdu au service du prince, qui avait abandonné famille et patrie pour le suivre, eut l’imprudence de se présenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux favoris napolitains que vous savez.
Le roi ne fit qu’un bond de son fauteuil à lui, et le saisissant à pleines mains par la barbe :-Ah ! brigand ! ah ! jacobin ! ah ! septembriseur ! s’écria-t-il. Mais tu sors donc d’un club, que tu oses te présenter ainsi devant moi ?
-Non, sire, répondit le jeune homme, je sors d’une prison où j’ai été jeté il y a trois mois, comme trop fidèle sujet de Votre Majesté.
Cette raison, si péremptoire qu’elle fût, ne calma pas entièrement le roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, même après qu’il eut rasé ses favoris, poudré ses cheveux, pris une queue postiche et substitué une culotte courte à ses pantalons.
Il n’y avait par toute la Sicile qu’un homme qui fût aussi colère que le roi : c’était le président Cardillo, qui, n’ayant pas un seul cheveu sur la tête et pas un seul poil au menton, était entré tout d’abord dans les faveurs de son souverain, grâce à la majestueuse perruque dont son front était orné. Aussi, malgré son caractère emporté, le roi l’avait-il pris en amitié grande, malgré sa haine pour les gens de robe. Il le désignait quelquefois pour faire sa partie reversi. Alors c’était un spectacle donné à la galerie. Quand il jouait avec tout autre qu’avec le roi, le président lâchait la bride à sa colère, foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les fiches, les cartes, l’argent, les chandeliers. Mais, lorsqu’il avait l’honneur de jouer avec le roi, le pauvre président avait les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent, cartes, fiches et jetons ; mais tout à coup le roi, qui ne le perdait pas de vue, le regardait ou lui adressait un question ; alors le président souriait agréablement, reposait sur la table la chose quelconque qu’il tenait à la main et se contentait d’arracher les boutons de son habit, qu’on retrouvait le lendemain semés sur le parquet. Un jour cependant que le roi avait poussé le pauvre président plus loin qu’à l’ordinaire, et que cette plaisanterie lui avait fait négliger son jeu, le prince s’aperçut qu’un as dont il aurait pu se défaire lui était resté.
-Ah ! mon Dieu ! que je suis bête ! s’écria le prince, j’aurais pu donner mon as, et je ne l’ai pas fait.
-Eh bien ! je suis plus bête encore que votre Majesté, s’écria le président, car j’aurais pu donner le quinola et il m’est resté dans les mains.
Le prince, au lieu de se fâcher, éclata de rire ; la réponse lui rappelant probablement l’urbanité de ses bons lazzaroni.
Il faut tout dire aussi : le président Cardillo était, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi lui faisait l’honneur d’assister. C’était dans son magnifique fief d’Ilice que se passait la chose ; et comme au milieu de la propriété s’élevait un château digne d’elle, Sa Majesté daignait, la veille des chasses, arriver, souper et coucher dans ce château, où elle demeurait quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme d’habitude avec l’intention de chasser le lendemain. Quand il s’agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, après s’être tourné et retourné toute la nuit dans son lit, se leva-t-il au point du jour, et, allumant son bougeoir, se dirigea-t-il en chemise vers la chambre du seigneur suzerain. La clé était à la porte ; Ferdinand eut envie de voir quelle mine un président avait dans son lit. Il tourna la clé et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi à sa guise.
Le président, sans perruque et en chemise, était assis au milieu de la chambre. Le roi alla droit à lui. Tandis que, surpris à l’improviste, le pauvre président demeurait sans bouger, le roi lui mit le bougeoir sous le nez pour bien voir la figure qu’il faisait, puis il commença à faire le tour de la statue et du piédestal avec une gravité admirable, tandis que la tête seule du président, mobile comme celle d’un magot de la Chine, l’accompagnait par un mouvement de rotation centrale, égal au mouvement circulaire. Enfin les deux astres qui accomplissaient leur périple, se retrouvèrent en face l’un de l’autre.
Et, comme le roi continuait de garder le silence :
-Sire, dit le président avec le plus grand sang-froid, le fait n’étant pas prévu par les lois de l’étiquette, faut-il que je me lève ou faut-il que je reste ?
-Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre ; voilà quatre heures qui sonnent.
Et il sortit de la chambre aussi gravement qu’il y était entré.
Bientôt l’honneur que le roi faisait au président Cardillo en allant ainsi chasser chez lui éveilla l’ambition des courtisans. Il n’y eut pas jusqu’aux abbesses des premiers couvens de Palerme qui, peuplant leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent inviter le roi à venir donner aux pauvres recluses dont elles dirigeaient les âmes la distraction d’une chasse. On comprend que Sa Majesté se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi était quelque peu galant ; il oublia presque sa colonie de San-Lucio.
Cette colonie de San-Lucio était cependant quelque chose de fort agréable. C’était un charmant village, situé à trois ou quatre lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi ; les âmes seules appartenaient à Dieu, ce qui n’empêchait pas le diable d’en avoir sa part. San-Lucio était, moins le turban et le lacet, devenu le sérail du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une fois faire part à ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le même mois.
Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore aujourd’hui des priviléges que n’a aucun autre village du royaume des Deux-Siciles : ses habitans ne paient pas de contributions et échappent à la loi du recrutement. En outre, chacun, quel que soit son âge ou son sexe, a la prétention d’être quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les plus âgés l’appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin.
Le roi Nasone en était donc là en Sicile, chassant tous les jours soit dans ses forêts à lui, soit dans celles du président, soit dans les parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d’ombre, de whist ou de reversi, et ne regrettant au monde que son château de Capo-di-Monti, où il y avait tant de becfigues. Son lac de Fusaro, où il y avait tant de poissons ; et sa place du Môle, où il y avait tant de lazzaroni, lorsqu’un jour un homme de cinquante à cinquante-cinq ans environ se présenta pour lui demander l’autorisation de reconquérir son royaume : cet homme, c’était le cardinal Ruffo.
Fabrizio Ruffo était né d’une famille noble, mais peu considérable.
Seulement, comme il avait le génie de l’intrigue développé à un point fort remarquable, il avait fait, grâce au pape Pie VI, dont il était devenu le favori, un assez beau chemin dans la carrière de la prélature, et il avait été nommé à un haut emploi dans la chambre pontificale. Arrivé là, il eut l’adresse de faire sa fortune en trois ans et la maladresse de laisser voir qu’il l’avait faite. Il en résulta que son faste ayant fait scandale, Pie VI fut forcé de lui demander sa démission. Ruffo la lui donna, vint à Naples, et obtint l’intendance du château de Caserte. Il y servait de son mieux le roi Nasone dans les plaisirs que Sa Majesté allait chercher dans sa villa, lorsque Sa Majesté se réfugia en Sicile. Le cardinal Ruffo l’y suivit.
Là, tandis que le roi chassait le jour et jouait le soir, Ruffo rêvait de reconquérir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les défaites succédaient aux défaites ; Bonaparte semblait avoir transporté de l’autre côté de la Méditerranée la statue de la Victoire. Les ennemis que le directoire avait à combattre croissaient chaque jour.
La flotte turque et la flotte russe combinées avaient repris quelques unes des îles Ioniennes, assiégeaient Corfou et annonçaient hautement que, dès qu’elles se seraient rendues maîtresses de ce point important, elles feraient voile vers les côtes de l’Italie. L’escadre anglaise n’attendait qu’un signal pour se réunir à elles. Fabrizio Ruffo espérait donc qu’en mettant le feu aux Calabres, ce feu, comme une traînée de poudre, gagnerait rapidement Naples et embraserait la capitale. Il vint donc, comme nous l’avons dit, trouver le roi.
Le roi, à qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais seulement son autorisation et ses pleins pouvoirs, donna tout ce que le cardinal demandait ; après quoi, roi et cardinal échangèrent leur bénédiction.
Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la forêt de Ficuzza.
Deux mois à peu près s’écoulèrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout en chassant à la Favorite, à Montréal ou a Ilice, avait vu passer une foule de vaisseaux russes, turcs et anglais se dirigeant vers sa capitale. Un soir même, en rentrant, il avait appris que Nelson avait quitté Palerme pour prendre le commandement général de la flotte.
Enfin, un matin, il reçut un courrier qui lui annonça que le cardinal Ruffo venait d’entrer à Naples, que la république parthénopéenne, qui était venue avec Championnet, s’en était allée avec Macdonald, et que les républicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en échange vie et bagages saufs. Cette capitulation était signée de Foote pour l’Angleterre, de Keraudy pour la Russie, de Boncieu pour la Porte, et de Ruffo pour le roi. Tout au contraire de ce à quoi l’on s’attendait, Sa Majesté entra dans une grande colère ; ou lui avait reconquis son royaume, ce qui était fort agréable, mais on avait traité avec des rebelles, ce qui lui paraissait fort humiliant. Nasone était petit-fils de Louis XIV, et il y avait en lui, tout populaire qu’il était, beaucoup de l’orgueil et de l’omnipotence du grand roi.
Il s’agissait donc de sauver l’honneur royal en déchirant la capitulation [Voici tes termes de cette capitulation :
1. Le château Neuf et le château de l’Oeuf, avec armes et munitions, seront remis aux commissaires de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles et de ses alliés ; l’Angleterre, la Prusse, la Porte-Ottomane.
2. Les garnisons républicaines des deux châteaux sortiront avec les honneurs de la guerre et seront respectées dans leurs personnes et dans leurs biens meubles et immeubles.
3. Elles pourront choisir de s’embarquer sur des vaisseaux parlementaires pour être transportées à Toulon, ou de rester dans le royaume sans avoir rien à craindre ni pour elles ni pour leurs familles. Les vaisseaux seront fournis par les ministres du roi.
4. Ces conditions et ces clauses seront communes aux personnes des deux sexes enfermées dans les forts, aux républicains faits prisonniers dans le cours de la guerre par les troupes royales ou alliées, et au camp de Saint-Martin.
5. Les garnisons républicaines ne sortiront des châteaux que quand les vaisseaux destinés au transport de ceux qui auront choisi le

Sant'Elmo

Sant’Elmo

départ seront prêts à mettre à la voile. 6. L’archevêque de Salerne, le comte Michevieux, le comte Dillon et l’évêque d’Avellino resteront comme otages dans le fort Saint-Elme, jusqu’à ce qu’on ait appris à Naples la nouvelle certaine de l’arrivée à Toulon des vaisseaux qui auront transporté dans cette ville les garnisons républicaines. Les prisonniers du parti du roi et les otages retenus dans les forts seront mis en liberté aussitôt après la ratification de la présente capitulation.].
Cependant on craignait une chose : il y avait à cette heure à Naples un homme qui était plus roi que le roi lui-même ; cet homme, c’était Nelson. Or, Nelson était arrivé à l’âge de quarante-un ans sans que son plus mortel ennemi eût eu d’autre reproche à lui faire qu’une trop grande intrépidité. Il avait des honneurs autant qu’un vainqueur en pouvait amasser sur sa tête. La ville de Londres lui avait envoyé une épée, et le roi l’avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair du royaume. Il avait une fortune princière ; car le gouvernement lui faisait mille livres sterling de rente, le roi l’avait doté d’une pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait fait cadeau de cent mille écus. Il y avait donc à craindre que Nelson, reconnu jusque alors, non seulement pour brave entre les braves, mais encore pour loyal entre les loyaux, n’eût le ridicule de tenir à cette double réputation, et, n’ayant rien fait jusque-là qui portât atteinte à son courage, ne voulût rien faire qui portât atteinte à son honneur.
Et pourtant il fallait que la capitulation signée par Foote, de Keraudy et Bonnieu fut déchirée. On se rappela que c’était une femme qui avait perdu Adam, et on jeta les yeux sur son amie Emma Lyonna pour damner Nelson.-Emma Lyonna était une femme perdue de Londres.
Son père, on ne le connaît pas ; sa patrie, on l’ignore : on sait seulement que sa mère était pauvre ; on croit qu’elle naquit dans la principauté de Galles, voilà tout. Un charlatan la rencontra et lui offrit de prendre part à une spéculation nouvelle : c’était de représenter la déesse Hygie. Ce charlatan était le docteur Graham, auteur de la Mégalanthropogénésie. Emma Lyonna accepte ; elle est installée dans le cabinet du docteur, à qui elle sert d’explication vivante. Emma Lyonna était belle, on accourut pour la voir, les peintres demandèrent à la copier ; Hamney, l’un des artistes les plus populaires de l’Angleterre, la peignit en Vénus, en Cléopâtre, en Phryné. Dès lors la vogue d’Emma Lyonna fut établie, et la fortune de Graham fut faite.
Parmi les jeunes gens qui, depuis l’exposition de la déesse Hygie, suivaient avec le plus d’assiduité les cours du docteur était un jeune homme de la maison de Warwick nommé Charles Greville. Du jour où il avait vu Emma Lyonna, il en était devenu amoureux ; il proposa à la belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commençait à se lasser de poser pour les curieux et pour les peintres. Sa réputation était faite ; un jeune homme de l’aristocratie allait la mettre à la mode ; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles Greville fut mangée, une place honorable qu’il occupait dans la diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme à laquelle il devait sa ruine pécuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit à Emma de l’épouser, si grande était la fascination que cette autre Laïs exerçait sur cet autre Alcibiade.
Mais Emma Lyonna était trop bonne calculatrice pour épouser un homme ruiné ; elle avait pris l’habitude de l’or et des diamans pendant ces trois années, et elle ne voulait pas la perdre. Sous un prétexte de délicatesse dont le pauvre Charles Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre idée lui vint. Il avait à la cour de Naples un oncle riche et puissant, nommé sir Williams Hamilton. Il était l’héritier du vieillard ; il lui avait fait demander de l’argent et la permission d’épouser Emma Lyonna. L’oncle avait répondu par un double refus à cette double demande.
Charles Greville connaissait le pouvoir d’Emma Lyonna sur les coeurs : il envoya sa belle sirène solliciter pour elle et pour lui.
Il y avait en effet un charme fatal attaché à cette femme. Le vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire à son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma Lyonna consentait à l’épouser lui-même. Quinze jours après, Charles Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady Hamilton.
Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir la nouvelle mariée dans le monde. Tous les salons lui furent donc ouverts. La reine Caroline, cette fière princesse d’Autriche, cette soeur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu’elle encore, refusa complètement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque fois que le hasard jeta la reine et l’ambassadrice sur le même chemin.
Sur ces entrefaites, Nelson vint à Naples : le vainqueur de la Vera-Cruz, qui devait être celui d’Aboukir et de Trafalgar, subit l’influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait être un Achille, mais ce n’était ni un Hyacinthe ni un Pâris ; il avait perdu un oeil à Calvi et un bras à la Vera-Cruz. Mais lady Hamilton était trop habile pour laisser échapper la fortune qui passait à la portée de sa main. Elle comprit tout de suite l’influence que Nelson allait prendre sur les événemens et par conséquent sur les hommes.
L’Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, était non seulement une alliée, mais encore une libératrice : Nelson devenait pour eux non seulement un héros, mais presque un dieu.
L’amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de son trône et fit la moitié du chemin qui la séparait de l’aventurière ; Emma Lyonna daigna faire l’autre. Bientôt on ne vit plus l’une sans l’autre. A la cour, au théâtre, à Chiaja, à Toledo, dans sa voiture comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours, de toutes les heures, de tous les instans, Emma Lyonna fut la favorite de Caroline.
Le jour des désastres arriva : Emma Lyonna, fidèle à l’amitié ou plutôt à l’ambition, accompagna le roi et la reine en Sicile, traînant Nelson à sa suite. Le terrible capitaine de la mer était, avec elle, obéissant et doux comme un enfant.
Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson ; ce fut à ces mains étranges que Dieu remit l’existence des hommes et le destin des royaumes. Emma Lyonna portait une lettre de créance conçue en ces termes :
«La Providence vous remet le sort de la monarchie napolitaine ; je n’ai pas le temps de vous écrire une lettre détaillée sur le service immense que nous attendons de vous. Milady, mon ambassadrice et mon amie, vous exposera ma prière et toute la reconnaissance de votre affectionnée, CAROLINE.»
Dans cette lettre était contenu un décret du roi qui portait que «l’intention du roi n’avait jamais été de traiter avec des sujets rebelles ; qu’en conséquence les capitulations des forts étaient révoquées ; que les partisans de la prétendue république parthénopéenne étant plus ou moins coupables de lèse-majesté, une junte d’État serait établie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort, les autres par la prison et l’exil, tous par la confiscation de leurs biens.»
Une autre ordonnance devait faire connaître les volontés ultérieures de Sa Majesté et la manière dont elles seraient exécutées. A la rigueur, le roi et la reine pouvaient écrire ces choses, ils n’avaient rien signé : ils voyaient les événemens accomplis au point de vue de leur pouvoir et de leur dignité. Mais Nelson, l’homme du peuple ; Nelson, le fils d’un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp ; Nelson, dont la parole était engagée par la signature de son représentant ; Nelson, qui, dans tous ces démêlés de peuple à rois, devait être calme, impartial et froid comme la statue de la Justice. Nelson, sur lequel l’Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde n’attendait qu’un mot pour le proclamer le défenseur de l’humanité, comme il était déjà l’élu de la gloire ; Nelson, quelle excuse avait-il et que répondra-t-il à Dieu quand Dieu lui demandera compte de l’existence de vingt-cinq mille hommes sacrifiés à un fol amour ?

Nelson et Emma

Nelson et Emma

Le navire qui portait Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait Nelson ; une heure après, le navire repartait pour Palerme, emportant pour tout message cette seule réponse : «Tout va bien.» Le lendemain la capitulation était déchirée.
Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait être sacrée pour Nelson : c’était son collègue l’amiral Carracciolo. Après avoir conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie à celui qui passait à cette époque pour le premier homme de mer qui existât, Carracciolo avait demandé la permission de revenir à Naples et l’avait obtenue. Là il avait pris parti pour les républicains, avait combattu avec eux, avait traité comme eux, et, comme eux, eût du être sous la garde de l’honneur de trois grandes nations.
Carracciolo était parvenu à échapper aux premières recherches, et par conséquent aux premiers massacres ; mais, trahi par un domestique, il fut pris dans la chambre où il était caché. A peine Nelson eut-il appris son arrestation qu’il le réclama comme son prisonnier. Une action grande et généreuse pouvait servir non pas de contre-poids, mais de palliatif à la trahison de l’amiral anglais ; Nelson pouvait réclamer son collègue pour l’arracher à la junte d’État ; on le crut, on l’applaudit : Nelson réclamait son collègue pour le faire pendre sur son propre vaisseau !
Le procès fut court : il commença à neuf heures du matin ; à dix heures, on fit dire à Nelson que la cour venait de décider qu’on accueillerait les preuves et les témoignages en faveur de l’accusé, décision qui, dans tous les pays du monde, est un droit et non une faveur.
Nelson répondit que c’était inutile, et la cour passa outre.
A midi, on vint annoncer à Nelson que l’accusé était condamné à la prison perpétuelle.
-Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun, qui lui annonçait cette sentence, il a été condamné à la peine de mort.
La cour gratta le mot prison et écrivit le mot mort à la place.
A une heure, on vint dire à Nelson que le condamné demandait à être fusillé au lieu d’être pendu.
-Il faut que justice ait son cours, répondit Nelson.
En conséquence, on transporta Carracciolo à bord de la Minerve ; c’était le vaisseau sur lequel il combattait de préférence.
L’amiral l’avait constamment soigné comme un père soigne son propre fils ; et cependant, pendant le temps qu’il était resté à bord du vaisseau anglais, il avait remarqué une foule de ces détails de construction qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la Grande-Bretagne une des premières marines du monde : Ces détails, il les expliquait à un jeune officier qui avait servi sous lui, et il en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque le greffier s’avança vers lui, le jugement à la main. Carracciolo s’interrompit, écouta la sentence avec le plus grand calme ; puis, la lecture terminée :
-Je disais donc… reprit l’amiral, et il continua sa démonstration à l’endroit même où l’arrêt de mort l’avait interrompu.
Dix minutes après, le corps de l’amiral se balançait suspendu au bout d’une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer. Douze heures avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, exécuter la sentence, et faire disparaître jusqu’à la dernière trace du condamné.
Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux : ils attendaient en chantant et en dansant au pied de l’échafaud ou de la potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient dans des bûchers ; puis, lorsqu’ils étaient cuits selon leur goût, ils en grignotaient le foie ou le coeur, tandis que les autres, portés par leur nature à des amusemens plus champêtres, se faisaient des sifflets avec les os des bras, et des flûtes avec les os des jambes.
Trois mois de jugemens, d’exécutions et de supplices avaient rétabli le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reçurent donc avis qu’ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois mois, Nelson et Emma Lyonna ne s’étaient point quittés : ce furent trois mois heureux pour ces tendres amans. D’ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et rejaillissaient sur sa maîtresse : le vainqueur d’Aboukir avait été fait baron du Nil, le lacérateur du traité de Naples fut fait duc de Bronte.
Le surlendemain de l’exécution de Carracciolo, on signala une flottille venant de Sicile ; c’était le roi qui revenait prendre possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol de Naples comme bien affermi ; il résolut de stationner quelques jours dans le port, et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau.
Bientôt le vaisseau fut entouré de barques ; c’étaient des ministres qui apportaient des ordonnances, c’étaient des députés qui venaient débiter des harangues, c’étaient des courtisans qui venaient mendier des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et paternel d’un roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent écartées de la cour comme importunes : c’étaient celles qui portaient quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs parens condamnés à mort.
La soirée se passa en fêtes : il y eut illumination et concert sur le vaisseau royal.
Or, écoutez que je vous dise l’étrange spectacle qu’éclaira cette illumination, que je vous raconte l’événement inouï qui troubla ce concert.
C’était dans la nuit du 30 juin au 1er juillet : Le roi était fatigué de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés, car Nasone était homme d’esprit avant tout, et son regard voyait tout d’abord le fond de la chose. Il monta seul sur le pont et alla s’appuyer au bastingage du gaillard d’arrière, et, tout en sifflotant un air de chasse, il se mit à regarder cette mer infinie, si calme et si tranquille qu’elle réfléchissait toutes les étoiles du ciel. Tout à coup, à vingt pas de lui, du milieu de cette nappe d’azur surgit un homme qui sort de l’eau jusqu’à la ceinture et demeure immobile en face de lui. Le roi fixe les yeux sur l’apparition, tressaille, regarde encore, pâlit, veut reculer et sent ses jambes qui lui manquent ; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors, immobile, l’oeil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il reste cloué par la terreur.
Cet homme qui sort de l’eau jusqu’à la ceinture, c’est l’ancien ami du roi, c’est le condamné de la surveille, c’est l’amiral Carracciolo, qui, la tête haute, la face livide, la chevelure ruisselante, s’incline et se redresse à chaque mouvement de la houle, comme pour saluer une dernière fois le roi.
Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent, et l’on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du bâtiment.
-Carracciolo ! Carracciolo !…
A ce cri, tout le monde accourt ; mais au lieu de s’évanouir, l’apparition reste visible pour tous. Les plus braves s’émeuvent.
Nelson, qui, enfant, demandait ce que c’était que la peur, pâlit d’émotion et d’angoisse ; et répète l’ordre donné par le roi de gouverner vers la terre.
Alors, en un clin d’oeil, le bâtiment se couvre de voiles, s’incline et glisse doucement vers Sainte-Lucie, poussé par la brise de mer ; mais voilà, chose terrible ! que le cadavre, lui aussi, s’incline, suit le sillage, et, mû par la force d’attraction, semble poursuivre son meurtrier.
En ce moment, le chapelain paraît sur le pont ; le roi se jette dans ses bras :-Mon père ! mon père ! s’écria-t-il, que me veut donc ce mort qui me poursuit?
-Une sépulture chrétienne, répond le chapelain.
-Qu’on la lui donne, qu’on la lui donne à l’instant même ! S’écria Ferdinand en se précipitant par l’écoutille, afin de ne plus voir cet étrange spectacle.
Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d’aller chercher le cadavre ; mais pas un matelot napolitain ne consentit à se charger de cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l’eau. La cause du miracle fut alors connue.
L’amiral, comme nous l’avons dit, avait été jeté à la mer avec un boulet de trente-six seulement attaché aux pieds. Or, le corps s’était enflé dans l’eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au fond, il était remonté à la surface de la mer, et, par un effet d’équilibre, il s’était dressé jusqu’à la ceinture ; puis, poussé par le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau. Le lendemain il fut enterré dans la petite église de Sainte-Marie-à-la-Chaîne. Après quoi, le roi fit son entrée triomphale dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu’au moment où Napoléon lui fit signifier qu’il venait de disposer du royaume de Naples en faveur de son frère Joseph.
Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s’en retourna chasser à Palerme.
Ce nouvel exil dura jusqu’au 9 juin 1815, époque à laquelle Joachim Murat, qui avait succédé à Joseph Napoléon, était tombé à son tour. Sa Majesté napolitaine revint chasser a Capo-di-Monti et à Caserte.

 

Anecdotes.

Quelque temps après le retour du roi à Naples, Charles IV vint l’y rejoindre ; celui-là aussi était exilé de son royaume ; mais il n’avait pas même une Sicile où se réfugier, et il venait demander l’hospitalité à son frère.
Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pêcheur : aussi les deux frères, si long-temps séparés, ne se quittaient-ils plus, et chassaient-ils ou pêchaient-ils du matin jusqu’au soir. Ce n’était plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de Persano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Castellamare.

Lac de Fusaro

Lac de Fusaro

On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses, assez sévère pour ses enfans, Louis XIV n’aimait que Monsieur, et cette amitié s’augmentait, disait-on, de son indifférence profonde pour tout autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux ; mais ces nuages s’étaient promptement dissipés au soleil ardent de la fraternité. Aussi, le lendemain de la nuit où mourut Monsieur, personne n’osait se risquer à aborder le grand roi, qui, enfermé dans son cabinet, s’abandonnait à la douleur.
Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air d’opéra à sa louange.
Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller chasser au bois de Persano, lorsqu’au moment du départ du roi Charles IV se trouva légèrement indisposé. Mais comme l’auguste malade savait par sa propre expérience quelle contrariété c’est qu’une partie de chasse remise, il exigea que son frère allât à Persano sans lui ; ce à quoi Ferdinand 1er ne consentit qu’à la condition que si le roi Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade s’y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit.
Dans la journée, l’indisposition sembla prendre quelque gravité. Le soir, le malade était fort souffrant. Pendant la nuit, la situation empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expédia un courrier porteur d’une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle annonçait au roi que, s’il voulait embrasser une dernière fois son frère, il fallait qu’il revînt en toute hâte. Le courrier arriva comme Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la lettre, la décacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel :
-Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! messieurs, quel malheur ! s’écria-t-il, le roi d’Espagne est gravement malade !
Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son visage le plus qu’il pouvait :
-Heu ! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut rendre l’expression, je crois qu’il y a beaucoup d’exagération dans le rapport qu’on me fait. Chassons d’abord, messieurs ; ensuite on verra.
Les courtisans reprirent leur figure habituelle ; on arriva au rendez-vous et l’on commença de chasser. A peine avait-on tiré dix coups de fusils, car la chasse que préférait Sa Majesté était la chasse au tir, qu’un second courrier arriva.
Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne cessait de demander son frère. Il n’y avait plus de doute à conserver sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui était homme de résolution, prit-il aussitôt son parti ; et comme les courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur visage sur ces paroles :
-Heu ! fit-il de nouveau, mon frère est malade mortellement ou il ne l’est pas. S’il l’est, quel bien lui fera-t-il que je vienne ? S’il ne l’est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j’ai manqué une si belle chasse. Chassons donc, messieurs.
Et on se remit à la besogne de plus belle.
Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonçait que Charles IV était mort.

Charles IV d'Espagne (Goya)

Charles IV d’Espagne (Goya)

La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu’il comprit qu’il devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En conséquence, il donna ses ordres pour qu’une chasse plus belle encore que celle qu’on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans ces trois chasses.
Mais qu’on ne croie point pour cela que Ferdinand avait oublié le défunt. A chaque beau coup qu’il faisait ou voyait faire, il s’écriait :-Ah ! si mon pauvre frère était là, qu’il serait heureux !
Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour. Qu’on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur.
Les coeurs des dix-septième et dix-huitième siècles étaient faits ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre, au moment où il s’habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de Médicis, que sa mère, qu’il adorait, était morte.
-Vous vous trompez, répondit tranquillement Bassompierre en continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque le quadrille sera dansé.
Bassompierre dansa le quadrille ; il y eut le plus grand succès, et rentra chez lui pour pleurer sa mère.
La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu’elle durera.
A côté de cette indifférence, à l’endroit de sa passion dominante, le roi Nasone avait parfois d’excellens mouvemens. Un jour, une pauvre femme, dont le mari venait d’être condamné à mort, part d’Aversa sur le conseil de l’avocat qui l’avait défendu, et vint à pied à Naples pour demander au roi la grâce de son mari. C’était chose facile que d’aborder le roi, toujours courant qu’il était, à pied ou à cheval dans les rues et sur les places de Naples, quand il n’était pas à la chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n’était ni dans les rues ni dans son palais ; il était a Capo-di-Monti : c’était la saison des becfigues.

BECFIGUE

La pauvre femme était écrasée de fatigue ; elle venait de faire quatre grandes lieues tout courant ; elle demanda la permission d’attendre le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui accorda sa demande. Elle s’assit sur la première marche de l’escalier par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement.
Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut plus forte que l’inquiétude, et, après avoir pendant quelque temps lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux et s’endormit. Elle dormait à peine depuis un quart d’heure lorsque le roi rentra.
Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d’habitude, et avait trouvé des becfigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans une situation d’esprit des plus bienveillantes, lorsqu’en rentrant il aperçut la pauvre femme qui l’attendait. On voulut la réveiller, mais le roi fit signe qu’on ne la dérangeât point. Il s’approcha d’elle, la regarda avec une curiosité mêlée d’intérêt, puis, voyant l’angle de la pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant demandé une plume, il écrivit au bas : Fortuna e duorme. Ce qui correspond à peu près à notre proverbe français : La fortune vient en dormant. Puis il signa Ferdinand, roi.
Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sous aucun prétexte, défendit qu’on la laissât parvenir jusqu’à lui, replaça la pétition dans l’ouverture où il l’avait prise, et remonta joyeusement chez lui, une bonne action sur la conscience.
Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s’informa si le roi était rentré, et apprit qu’il venait de passer devant elle pendant qu’elle dormait.
Sa désolation fut grande ; elle avait manqué l’occasion qu’elle était venue chercher de si loin et avec tant de fatigue ; elle supplia le capitaine des gardes de lui permettre d’arriver jusqu’au roi ; mais le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne.
Il fallut renoncer à l’espoir de voir le roi ; la pauvre femme repartit pour Aversa désolée.
La première visite, à son retour, fut pour l’avocat qui lui avait donné le conseil de venir implorer la clémence du roi ; elle lui raconta tout ce qui s’était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasion désormais introuvable.
L’avocat, qui avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et qu’il aviserait à quelque moyen de la faire remettre au roi.
La femme remit à l’avocat la pétition demandée. Par un mouvement machinal, l’avocat l’ouvrit ; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu’il poussa un cri de joie. Dans la situation où l’on se trouvait, le proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une grâce. Effectivement, huit jours après, le prisonnier était rendu à la liberté, et cette fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que l’avait écrit te roi Nasone, lui était venue en dormant.
Près de cette action qui ferait honneur à Henri IV, citons des jugemens qui feraient honneur à Salomon. La marquise de C… avait été, à l’époque de la mort de son mari, nommée tutrice de son fils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme pleine de sens et d’honneur, avait géré la fortune de son fils de telle façon que, grâce à la retraite où, quoique jeune encore, elle avait vécu, cette fortune s’était presque doublée.
La majorité du jeune homme arrivée, la marquise lui rendit ses comptes ; mais celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire à sa mère une espèce de pension alimentaire qui la soutenait à peine au dessus de la misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l’aumône filiale, et se retira à Sorrente, où elle avait une petite maison de campagne.
Au bout d’un an, la petite pension manqua tout à coup ; et tandis que le fils menait à Naples le train d’un prince, la mère se trouva à Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se résigner à mourir de faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu’à sa dernière ressource avant d’en venir à cette extrémité. Enfin, il n’y eut plus moyen d’aller plus avant. La marquise de C… vint se jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon pour son fils. Le roi reçut la pétition que lui présentait la marquise de C…, et dans laquelle étaient consignés les détails de la gestion maternelle ; puis il se fit rendre compte de la situation des choses, vit que tous ces détails étaient de la plus exacte vérité, prit une plume et écrivit :
Duri la minorità del figlio giache vive la madre.
«Dure la minorité du fils tant que vivra la mère.»

De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B… Son fils avait disparu, et l’on prétendait que, dans une querelle survenue entre le père et le fils pour une femme qu’ils auraient aimée tous deux, le père, dans un mouvement d’emportement, aurait tué le fils.
Cependant ces bruits vagues n’existaient point à l’état de réalité ; seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trône de Naples.
De si graves événemens firent oublier les inculpations qui pesaient sur le comte de B…, qui, ayant pris du service à la cour du frère et du beau-frère de Napoléon, et étant parvenu à une grande faveur, vit s’éteindre jusqu’aux allusions à la sanglante aventure dans laquelle le bruit public l’accusait d’avoir joué un si terrible rôle.
Tout le monde avait donc oublié ou paraissait avoir oublié le jeune homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forcé de fuir de Naples, se réfugia en France, et tous ceux qui l’avaient servi, sachant qu’il n’y avait point de pardon à espérer pour eux de la part de Ferdinand, n’attendirent point son arrivée et s’éparpillèrent par l’Europe. Le comte de B… fit comme les autres, et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans.
Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique était expiée par son exil, et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police, qui, au premier travail, la présenta au roi.
-Qu’est cela ? dit Ferdinand.
-Une lettre du comte de B…, Majesté.
-Que demande-t-il ?
-Il demande à rentrer en grâce près de vous.
-Comment donc ! mais certainement, ce cher comte de B…, je le reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.
Le ministre passa la plume à Sa Majesté, qui écrivit au dessous de la demande : Torni, ma col figlio (qu’il revienne, mais avec son fils).
Le comte de B… mourut en exil.

 

Lazzaroni (de bourcard)

Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n’avait pas un grand attachement pour les moines. En échange, et comme eux encore, il avait un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d’une fois écouté les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons à parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du roi qu’à l’égard du dernier lazzarone.
Un jour que toute la famille royale était à Capo-di-Monte, on vit arriver padre Rocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans le palais, et chacun accourut au devant du bon prêtre, que personne n’avait vu depuis plus de dix-huit mois ; c’était au premier retour de Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques mots. Padre Rocco venait de quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le roi, la reine, le prince François, le duc de Salerne et les dix ou douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di-Monte eurent donné leur aumône, padre Rocco voulut se retirer, mais Ferdinand l’arrêta.
-Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi ; on ne s’en va pas comme cela.
-Et comment s’en va-t-on, sire ?
-Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l’avons donnée. Vous nous devez un sermon : donnez-nous-le.
-Oh ! oui, oui, un sermon ! crièrent la reine, le prince François et le duc de Salerne.
-Oh ! oui, oui, un sermon ! répétèrent en choeur tous les courtisans.
-J’ai l’habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire, et non devant des têtes couronnées, répondit padre Rocco : excusez-moi donc si je crois devoir récuser l’honneur que vous me faites.
-Oh ! non pas, non pas ; vous ne vous en tirerez point ainsi : nous vous avons donné votre aumône, il nous faut notre sermon ; je ne sors pas de là.
-Mais quel genre de sermon ? demanda le prêtre.
-Faites-nous un sermon pour amuser les enfans.
Le prêtre se mordit les lèvres ; puis, s’adressant au roi :
-Vous le voulez donc absolument, sire ?
-Oui, certes, je le veux.
-Ce sermon étant fait pour les enfans, ne vous étonnez point qu’il commence comme un conte de fée.
-Qu’il commence comme il voudra, mais que nous l’ayons.
-A vos ordres, sire.
Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste auditoire.
-Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! commença padre Rocco.
-Amen ! interrompit le roi.
-Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi, comme pour le remercier de ce qu’il avait bien voulu lui servir de sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe…
-Comment dites-vous cela ? s’écria Ferdinand, qui croyait avoir mal entendu.
-Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre Rocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois fils et deux filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la mère avaient-ils placé près de leurs enfans les professeurs les plus distingués et les gouvernantes les plus instruites qu’ils avaient pu trouver à trois lieues à la ronde : ils avaient surtout recommandé aux instituteurs et aux institutrices d’apprendre à leurs enfans à marcher droit.
Quand l’éducation des trois enfans mâles fut finie, le père les convoqua devant lui, et ayant laissé le professeur à la porte, afin que, les élèves n’étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux juger de l’éducation qu’ils avaient reçue :
-Mon cher fils, dit-il à l’aîné, j’ai recommandé entre autres choses que l’on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu, que je voie comment mes instructions ont été suivies.
-Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez, et vous allez voir. Et aussitôt il se mit en mouvement.
-Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là ?
-Ce que je fais ? je vous obéis : je marche.
-Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela s’appelle marcher ? Voyons, recommençons.
-Recommençons, mon père.
Et le fils aîné se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur.
La première fois son enfant avait marché de droite à gauche ; la seconde fois il marchait de gauche à droite.
-Mais ne peux-tu donc pas aller droit ? s’écria le père.
-Est-ce que je ne vais pas droit ? demanda le fils.
-Il ne voit pas son infirmité ! s’écria le malheureux crabe en joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers le ciel.
Puis, se retournant vers son fils cadet :
-Viens ici, toi, lui dit-il, et montre à ton frère aîné comment on marche.
-Volontiers, mon père, dit le second.
Et il recommença exactement la même manoeuvre qu’avait faite son frère aîné, si ce n’est qu’au lieu d’aller la première fois de droite à gauche et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois de gauche à droite et la seconde fois de droite à gauche.

-Toujours de travers ! toujours de travers ! s’écria le père au désespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus jeune de ses fils :
-Voyons, toi, lui dit-il, à ton tour, et donne l’exemple à tes frères.
-Mon père, reprit le troisième, qui était un jeune crabe plein de sens, il me semble que l’exemple serait bien autrement profitable pour nous si vous nous le donniez vous-même. Marchez donc, et montrez-nous comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons !
Alors, continua padre Rocco, alors le père…
-Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco ; nous avons notre affaire, la reine et moi ; vous pouvez nous revenir demander l’aumône tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons.
Adieu, padre Rocco.
-Adieu, sire.
Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant son aumône tout entière.
Voilà le roi Nasone, non pas tel que l’histoire l’a fait ou le fera.
L’histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois à toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la position où Sa Majesté napolitaine surprit le président Cardillo.
Ce n’est pourtant que lorsqu’on a fait avec un flambeau le tour de leur trône, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu’on peut porter un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs d’hommes ; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone vendre son poisson, détailler son gibier, écouter au coin d’un carrefour le sermon de padre Rocco, s’humaniser avec les vassales dans son sérail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier lazzarone venu, peut-être ira-t-on croire qu’il état prêt à tendre la main à tout le monde : point ; il y avait entre l’aristocratie et le peuple une classe de la société que le roi Nasone exécrait particulièrement, c’était la bourgeoisie.
Racontons l’histoire d’un bourgeois sicilien qui voulut absolument devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon spirituel ami Palmieri de Micciché, qui voyage depuis une vingtaine d’années dans tous les pays, excepté dans le sien, pour expier l’habitude qu’il a prise d’appeler les choses et les hommes par leur nom. Ce qui fait qu’instruit par son exemple, je tâcherai d’éviter le même inconvénient.

Les Vardarelli.

Le peuple est en général aux mains des rois ce qu’un couteau bien affilé est aux mains des enfans : il est rare qu’ils s’en servent sans se blesser. La reine Louisa de Prusse organisa les sociétés secrètes : les sociétés secrètes produisirent Sand. La reine Caroline protégea le carbonarisme : le carbonarisme amena la révolution de 1820.

carbonari

carbonari

Au nombre des premiers carbonari reçus, se trouvait un Calabrais nommé Gaëtano Vardarelli. C’était un de ces hommes d’Homère, possédant toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, aux jambes de chamois, à l’oeil d’aigle. Il avait d’abord servi sous Murat ; car Murat, dans le projet qu’il conçut un instant de se faire roi de toute l’Italie, avait calculé que le carbonarisme lui serait en ce cas un puissant levier ; puis, s’apercevant bientôt qu’il fallait un autre bras et surtout un autre génie que le sien pour diriger un pareil moteur, Murat, de protecteur des carbonari qu’il était, s’en fit bientôt le persécuteur. Gaëtano Vardarelli alors déserta et se retira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, où il croyait qu’aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le poursuivre.

Vardarelli se trompait : Murat avait alors parmi ses généraux un homme d’une bravoure inouïe, d’une persévérance stoïque, d’une inflexibilité suprême ; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu’il veut détruire ou élever : cet homme, c’était le général Manhès.

Parcourez la Calabre de Reggio à Pestum : tout individu possédant un ducat et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce pied de terrain et de ce ducat, c’est au général Manhès qu’il la doit. En échange, quiconque ne possède pas ou désire posséder le bien des autres a le général Manhès en exécration.

Vardarelli fut donc forcé comme les autres de se courber sous la main de fer du terrible proconsul. Traqué de vallée en vallée, de forêt en forêt, de montagne en montagne, il recula pied à pied, mais enfin il recula ; puis un beau jour, acculé à Scylla, il fut forcé de traverser le détroit et d’aller demander du service au roi Ferdinand.

Vardarelli avait vingt-six ans, il était grand, il était fort, il était brave. On comprit qu’il ne fallait pas mépriser un pareil homme, on le fit sergent de la garde sicilienne. C’est avec ce grade et dans cette position que Vardarelli rentra à Naples en 1815, à la suite du roi Ferdinand.

Mais c’était une position bien secondaire que celle de sergent pour un homme du caractère dont était Gaëtano Vardarelli. Toute son espérance, s’il continuait sa carrière militaire, était d’arriver au grade de sous-lieutenant ; et cette espérance, le jeune ambitieux n’eût pas même voulu l’accepter comme un pis-aller. Après avoir balancé quelque temps, il fit donc ce qu’il avait déjà fait ; il déserta le service du roi Ferdinand, comme il avait déserté celui du roi Joachim, et, la première comme la seconde fois, il s’enfuit dans la Calabre, sentant, comme Antée, sa force s’accroître à chaque fois qu’il touchait sa mère.

Là il fit un appel à ses anciens compagnons. Deux de ses frères et une trentaine de bandits errans et dispersés y répondirent. La petite troupe réunie élit Gaëtano Vardarelli pour son chef, s’engageant à lui obéir passivement, et lui reconnaissant sur tous le droit de vie et de mort. D’esclave qu’il était à la ville, Vardarelli se retrouva donc roi dans la montagne, et roi d’autant plus à craindre que le terrible général Manhès n’était plus là pour le détrôner.

Vardarelli procéda selon la vieille rubrique, grâce à laquelle les bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et à l’Opéra-Comique ; c’est-à-dire qu’il se proclama le grand régularisateur des choses de ce monde, et que, joignant l’effet aux paroles, il commença le nivellement social qu’il rêvait, en complétant le nécessaire aux pauvres avec le superflu dont il débarrassait les riches. Quoique ce système soit un peu bien connu, il est juste de dire qu’il ne s’use jamais. Il en résulta donc qu’il s’attacha au nom de Vardarelli une popularité et une terreur grâce auxquelles il ne tarda pas à être connu du roi Ferdinand lui-même.

Ferdinando IV

Ferdinando IV

Le roi Ferdinand, qui venait d’être réintégré sur son trône, trouvait naturellement que le monde ne pouvait pas aller mieux qu’il n’allait, et appréciait assez médiocrement tout réformateur qui essayait de tailler au globe une nouvelle facette ; il résulta de cette opinion bien arriérée chez lui, que Vardarelli lui apparut tout bonnement comme un brigand à pendre, et qu’il ordonna qu’il fût pendu.

Mais pour pendre un homme, il faut trois choses : une corde, une potence et un pendu. Quant au bourreau, il est inutile de s’en inquiéter, cela se trouve toujours et partout.

Les agens du roi avaient la corde et la potence, ils étaient à peu près sûrs de trouver le bourreau, mais il leur manquait la chose principale : l’homme à pendre. On se mit à courir après Vardarelli ; mais comme il savait parfaitement dans quel but philanthropique on le cherchait, il n’eut garde de se laisser rejoindre. Il y a plus : comme il avait fait son éducation sous le général Manhès, c’était un gaillard qui connaissait à fond son jeu de cache-cache. Il en donna donc tant et plus à garder aux troupes napolitaines, ne se trouvant jamais où on s’attendait à le rencontrer, se montrant partout où ne l’attendait pas, s’échappant comme une vapeur et revenant comme un orage.

Rien ne réussit comme le succès. Le succès est l’aimant moral qui attire tout à lui. La troupe de Vardarelli, qui ne montait d’abord qu’à vingt-cinq ou trente personnes, fut bientôt doublée : Vardarelli devint une puissance.

Ce fut une raison de plus pour l’anéantir ; on fit des plans de campagne contre lui, on doubla les troupes envoyées à sa poursuite, on mit sa tête à prix, tout fut inutile. Autant eût valu mettre au ban du royaume l’aigle et le chamois, ses compagnons d’indépendance et de liberté.

Et cependant chaque jour on entendait raconter quelque prouesse nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d’adresse ou un surcroît d’audace. Il venait jusqu’à deux ou trois lieues de Naples, comme pour narguer le gouvernement. Une fois, il organisa une chasse dans la forêt de Persiano, comme aurait pu faire le roi lui-même, et, comme il était excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes qu’il avait forcés de le suivre et de le seconder s’ils avaient jamais vu leur auguste maître faire de plus beaux coups que lui. Une autre fois, c’étaient le prince de Lésorano, le colonel Calcedonio, Casella, et le major Delponte, qui chassaient eux-mêmes avec une dizaine d’officiers et une vingtaine de piqueurs dans une forêt à quelques lieues de Bari, quand tout à coup le cri : Vardarelli ! Vardarelli ! se fit entendre. Chacun alors de fuir le plus vite possible, et dans la direction où il se trouvait. Bien en prit aux chasseurs de fuir ainsi, car tous eussent été pris, tandis que, grâce à la vitesse de leurs chevaux habitués à courre le cerf, un seul tomba entre les mains des bandits.

C’était le major Delponte : les bandits jouaient de malheur, ils avaient fai prisonnier un des plus braves, mais aussi un des plus pauvres officiers de l’armée napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda au major Delponte mille ducats de rançon pour l’indemniser de ses frais d’expédition, le major Delponte lui fit des cornes en lui disant qu’il le défiait bien de lui faire payer une seule obole. Vardarelli menaça Delponte de le faire fusiller si la somme n’était pas versée à une époque qu’il fixa. Mais Delponte lui répondit que c’était du temps de perdu que d’attendre, et que s’il avait un conseil à lui donner, c’était de le faire fusiller tout de suite.

Vardarelli en eut un instant la velléité ; mais il songea que, plus Delponte faisait bon marché de sa vie, plus Ferdinand devait y tenir.

En effet, à peine le roi eut-il appris que le brave major était entre les mains des bandits, qu’il ordonna de payer sa rançon sur ses propres deniers. En conséquence, un matin, Vardarelli annonça au major Delponte que, sa rançon ayant été exactement et intégralement payée, il était parfaitement libre de quitter la troupe et de diriger ses pas vers le point de la terre qui lui agréait le plus. Le major Delponte ne comprenait pas quelle était la main généreuse qui le délivrait ; mais comme, quelle qu’elle fût, il était fort disposé à profiter de sa libéralité, il demanda son cheval et son sabre, qu’on lui rendit, se mit en selle avec un flegme parfait, et s’éloigna au petit pas et en sifflotant un air de chasse, ne permettant pas que sa monture fit un pas plus vite que l’autre, tant il tenait à ce qu’on ne pût pas même supposer qu’il avait peur.

Mais le roi, pour s’être montré magnifique à l’endroit du major, n’en avait pas moins juré l’extermination des bandits qui l’avaient forcé de traiter de puissance à puissance avec eux. Un colonel, je ne sais plus lequel, qui l’avait entendu jurer ainsi, fit à son tour le serment, si on voulait lui confier un bataillon, de ramener Vardarelli, ses deux frères et le soixante hommes qui composaient sa troupe, pieds et poings liés, dans les cachots de la Vicaria. L’offre était trop séduisante pour qu’on ne l’acceptât point ; le ministre de la guerre mit cinq cents hommes à la disposition du colonel, et le colonel et sa petite troupe se mirent en quête de Vardarelli et de ses compagnons.

Vardarelli avait des espions trop dévoués pour ne pas être prévenu à temps de l’expédition qui s’organisait. Il y a plus : en apprenant cette nouvelle, lui aussi, il avait fait un serment : c’était de guérir à tout jamais le colonel qui s’était si aventureusement voué à sa poursuite, d’un second élan patriotique dans le genre du premier. Il commença donc par faire courir le pauvre colonel par monts et par vaux, jusqu’a ce que lui et sa troupe fussent sur les dents ; puis, lorsqu’il les vit tels qu’il les désirait, il leur fit, à deux heures du matin, donner une fausse indication ; le colonel prit le renseignement pour or en barre, et partit à l’instant même, afin de surprendre Vardarelli, qu’on lui avait assuré être, lui et sa troupe, dans un petit village situé à l’extrémité d’une gorge si étroite qu’à peine y pouvait-on passer quatre hommes de front.

Quelques âmes charitables qui connaissaient les localités firent bien au brave colonel quelques observations, mais il était tellement exaspéré qu’il ne voulut entendre à rien, et partit dix minutes après avoir reçu l’avis.

Le colonel fit une telle diligence qu’il dévora près de quatre lieues en deux heures, de sorte qu’au point du jour il se trouva sur le point d’entrer dans la gorge de l’autre côté de laquelle il devait surprendre les bandits.

Quand il fut arrivé là, l’endroit lui parut si effroyablement propice à une embuscade qu’il envoya vingt hommes explorer le chemin, tandis qu’il faisait halte avec le reste de son bataillon ; mais au bout d’un quart d’heure les vingt hommes revinrent, en annonçant qu’ils n’avaient rencontré âme qui vive.

Le colonel n’hésita donc plus et s’engagea dans la gorge lui et ses cinq cents hommes : mais au moment où cette gorge s’élargissait, pareille à une espèce d’entonnoir, entre deux défilés, le cri :

Vardarelli ! Vardarelli ! se fit entendre comme s’il tombait des nuages, et le pauvre colonel, levant la tête, vit toutes les crêtes de rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe.

Cependant il ordonna de se former en peloton ; mais Vardarelli cria d’une voix terrible : «A bas les armes, ou vous êtes morts !» A l’instant même les bandits répétèrent le cri de leur chef, puis l’écho répéta le cri des bandits ; de sorte que les soldats, qui n’avaient pas fait le même serment que leur colonel et qui se croyaient entourés d’une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crièrent à qui mieux mieux qu’ils se rendaient, malgré les exhortations, les prières et les menaces de leur malheureux chef.

Aussitôt Vardarelli, sans abandonner sa position, ordonna aux soldats de mettre les fusils en faisceaux, ordre qu’ils exécutèrent à l’instant même ; puis il leur signifia de se séparer en deux bandes, et de se rendre chacun à un endroit indiqué, nouvel ordre auquel ils obéirent avec la même ponctualité qu’ils avaient fait pour la première manoeuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade, il descendit avec le reste de ses hommes, et, leur ordonnant de se ranger en cercle autour des faisceaux, il les invita à mettre les armes de leurs ennemis hors d’état de leur nuire momentanément par le même moyen qu’avait employé Gulliver pour éteindre l’incendie du palais de Lilliput.

C’est le récit de cet événement qui avait mis le roi de si mauvaise humeur, qu’il ne fallait rien moins que l’anecdote nouvelle dont monsignor Perelli était le héros pour le lui faire oublier.

On comprend que cette nouvelle frasque ne remit pas don Gaëtano dans les bonnes grâces du gouvernement.

Les ordres les plus sévères furent donnés à son égard ; seulement, dès le lendemain, le roi, qui était homme de trop joyeux esprit pour garder rancune à Vardarelli d’un si bon tour, racontait en riant à gorge déployée l’aventure à qui voulait l’entendre, de sorte que, comme il y a toujours foule pour entendre les aventures que veulent bien raconter les rois, le pauvre colonel n’osa de trois ans remettre le pied dans la capitale.

Mais le général qui commandait en Calabre prit la chose d’une façon bien autrement sérieuse que ne l’avait fait le roi. Il jura que, quel que fût le moyen qu’il dût employer, il exterminerait les Vardarelli depuis le premier jusqu’au dernier. Il commença par les poursuivre à outrance ; mais, comme on s’en doute bien, cette poursuite ne fut qu’un jeu de barres pour les bandits. Ce que voyant, le général commandant proposa à leur chef un traité par lequel lui et les siens entreraient au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop avantageuses pour être refusées, soit que Gaëtano se lassât de cette vie de dangers sans fin et d’éternel vagabondage, il accepta les propositions qui lui étaient faites, et le traité fut rédige en ces termes :

«Au nom de la très sainte Trinité.

«Art. 1er. Il sera octroyé pardon et oubli aux méfaits des Vardarelli et de leurs partisans.

«Art. 2. La bande des Vardarelli sera transformée en compagnie de gendarmes.

«Art. 3. La solde du chef Gaëtano Vardarelli sera de 99 ducats par mois ; celle de chacun de ses trois lieutenans, de 43 ducats, et celle de chaque homme de la compagnie, de 30. Elle sera payée au commencement de chaque mois et par anticipation [Ces différens appointemens correspondaient aux soldes des colonels, des capitaines et des lieutenans.].

«Art. 4. La susdite compagnie jurera fidélité au roi entre les mains du commissaire royal ; ensuite elle obéira aux généraux qui commandent dans les provinces, et sera destinée à poursuivre les malfaiteurs dans toutes les parties du royaume.

«Naples, 6 juillet 1817.»
Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à exécution de part et d’autre ; les Vardarelli changèrent de nom et d’uniforme, touchèrent d’avance, comme ils en étaient convenus, le premier mois de leurs appointemens, en échange de quoi ils se mirent à la poursuite des bandits qui désolaient la Capitanate, ne leur laissant ni paix ni relâche, tant ils connaissaient toutes les ruses du métier ; si bien qu’au bout de quelque temps on pouvait s’en aller de Naples à Reggio sa bourse à la main.

Mais ce n’était pas là précisément le but que s’était proposé le général. Il avait contre les Vardarelli, à cause de l’histoire du colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d’exécuter, au nombre de cinquante ou soixante seulement, des choses qu’avant eux des compagnies, des bataillons, des régimens et jusqu’à des corps d’armée avaient entreprises en vain. Il fut donc résolu que, maintenant que les Vardarelli avaient débarrassé la Capitanate et les Calabres des brigands qui les infestaient, on débarrasserait le royaume des Vardarelli.

Mais c’était chose plus facile à entreprendre qu’à exécuter, et probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres, réunies ensemble, n’eussent pas pu y parvenir, si les bandits gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se tramait contre eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d’un instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre prise à leurs ennemis, et près d’une année se passa sans que le général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur.

Mais le général trouva des alliés dans les anciens amis des ex-brigands : un homme de Porto-Canone, dont Gaëtano Vardarelli avait enlevé la soeur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de haine qu’il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le débarrasser au moins de Gaëtano Vardarelli et de ses deux frères. L’offre était trop selon les désirs du général pour qu’il hésitât un instant à l’accepter. Il offrit à l’homme qui venait lui faire cette proposition une somme d’argent considérable ; mais celui-ci, tout en acceptant pour ses compagnons, refusa pour lui-même, disant que c’était du sang et non de l’or qu’il lui fallait ; que, quant aux compagnons qu’il comptait s’adjoindre dans celle expédition, il s’informerait de ce qu’ils demandaient pour le seconder, et qu’il rendrait compte de leurs exigences au général, qui traiterait directement avec eux.

Quelles furent ces exigences nul historien ne l’a dit. Ce qui fut donné, ce qui fut reçu, on l’ignore.

Ce qu’on sait seulement, ce furent les faits qui s’accomplirent à la suite de cet entretien.

Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d’amis sûrs, stationnaient pleins de confiance et d’abandon sur la place d’un petit village de la Pouille, nommé Uriri.

Tout à coup, et sans que rien au monde eût pu faire présager une pareille agression, une douzaine de coups de feu partirent d’une des maisons situées sur la place, et de celle seule décharge, Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six bandits tombèrent morts.

Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel nombre d’ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu’ils étaient enveloppés d’une vaste trahison, sautèrent sur leurs chevaux, dont ils ne s’éloignaient jamais, et disparurent en un clin d’oeil, comme une volée d’oiseaux effarouchés.

Aussitôt que la place fut vide et qu’il n’y eut plus de morts, l’homme qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison d’où était parti le feu, s’avança vers Gaëtano Vardarelli, et tandis que ses compagnons dépouillaient les autres cadavres, s’emparant de leurs armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains dans le sang de son ennemi, et après s’en être barbouillé le visage :

-Voici la tache lavée dit-il ; et il se retira sans rien prendre du pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise.

Cependant ce n’était point assez :
Gaëtano Vardarelli, ses deux frères et six de ses compagnons étaient morts, c’est vrai ; mais quarante autres étaient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien métier et en élisant de nouveaux chefs, donner infiniment de fil à retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de continuer à jouer le rôle d’ami, et donna l’ordre que les meurtriers d’Uriri fussent arrêtés.

Comme ceux-ci ne s’attendaient à rien de pareil, la chose ne fut pas difficile ; on s’empara d’eux à l’improviste et sans qu’ils essayassent de tenter la moindre résistance ; on les jeta en prison, et l’on cria bien haut qu’on allait leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serait tirée du crime qu’ils avaient commis.

Il pouvait y avoir du vrai dans tout cela ; aussi les fugitifs se laissèrent-ils prendre au piége. Comme il était notoire qu’à la tête des meurtriers se trouvait le frère de la jeune fille outragée par Gaëtano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet assassinat était le résultat d’une vengeance particulière ; de sorte que, lorsque les malheureux qui s’étaient sauvés virent leurs assassins arrêtés et entendirent répéter de tous côtés que leur procès se poursuivait avec ardeur, ils n’eurent aucune idée que le gouvernement fût pour quelque chose dans cette trahison.

D’ailleurs, eussent-ils conçu quelque doute, qu’une lettre qu’ils reçurent de lui les eût fait évanouir : il leur écrivait que le traité du 6 juillet restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d’autres chefs en remplacement, de ceux qu’ils avaient eu le malheur de perdre.

Comme ce remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrent immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, et, à peine l’élection achevée, ils prévinrent le général que ses instructions étaient suivies. Alors ils reçurent une seconde lettre qui les convoquait à une revue dans la ville de Foggia. Cette lettre leur recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant qu’ils étaient, afin qu’on ne pût douter que les élections faites ne fussent le résultat positif d’un scrutin unanime et incontestable.

A la lecture de cette lettre, une longue discussion s’éleva entre les Vardarelli ; la majorité était d’avis qu’on se rendît à la revue ; mais une faible minorité s’opposait à cette proposition : selon elle, c’était un nouveau guet-apens dressé pour exterminer le reste de la troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux ; c’était chose incontestée et qui par conséquent n’avait besoin d’aucune sanction gouvernementale ; on ne pouvait donc les convoquer que dans quelque sinistre dessein.

C’était du moins l’avis de huit d’entre eux, et, malgré les sollicitations de leurs camarades, ces huit clairvoyans refusèrent de se rendre à Foggia : le reste de la troupe, qui se composait de trente-un hommes et d’une femme qui avait voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour et à l’heure dits.

C’était un dimanche ; la revue était solennement annoncée, de sorte que la place publique était encombrée de curieux.

Les Vardarelli entrèrent dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu’aux dents, mais sans donner aucun signe d’hostilité. Au contraire, en arrivant sur la place, ils levèrent leurs sabres, et d’une voix unanime firent entendre le cri de Vive le roi !

A ce cri, le général parut sur son balcon pour saluer les arrivans, tandis que l’aide-de-camp de service descendait pour les recevoir.

Après force complimens sur la beauté de leurs chevaux et le bon état de leurs armes, l’aide-de-camp invita les Vardarelli à défiler sous le balcon du général, manoeuvre qu’ils exécutèrent avec une précision qui eût fait honneur à des troupes réglées. Puis, cette évolution exécutée, ils vinrent se ranger sur la place, où l’aide-de-camp les invita à mettre pied à terre et à se reposer un instant, tandis qu’il porterait au général la liste des trois nouveaux officiers. L’aide-de-camp venait de rentrer dans la maison d’où il était sorti ; les Vardarelli, la bride passée au bras, se tenaient près de leurs chevaux, lorsqu’une grande rumeur commença à circuler dans la foule ; puis à cette rumeur succédèrent des cris d’effroi, et toute cette masse de curieux commença d’aller et de venir comme une marée. Par toutes les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains s’avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient cernés.

Aussitôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres ; mais au même instant le général ayant ôté son chapeau, ce qui était le signal convenu, le cri : Ventre à terre ! retentit ; et tous les curieux ayant obéi à cette injonction dont ils comprenaient l’importance, les feux des soldats se croisèrent au dessus de leurs têtes, et neuf Vardarelli tombèrent de leurs chevaux, tués ou blessés à mort. Ceux qui étaient restés debout, comprenant alors qu’il n’y avait pas de quartier à attendre, se réunirent, sautèrent à bas de leurs chevaux, et, armés de leurs carabines, s’ouvrirent en combattant un passage jusqu’aux ruines d’un vieux château dans lesquelles ils se retranchèrent. Deux seulement, se confiant à la vitesse de leur monture, fondirent tête baissée sur le groupe de soldats qui leur parut le moins nombreux, et, faisant feu à bout portant, profitèrent de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait tué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes et s’échapper à fond de train. La femme, aussi heureuse qu’eux, dut la vie à la même manoeuvre, opérée sur un autre point, et s’éloigna au grand galop, après avoir déchargé ses deux pistolets.

Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt Vardarelli restans, lesquels, comme nous l’avons dit, s’étaient réfugiés dans les ruines d’un vieux château. Les soldats, s’encourageant les uns les autres, s’avancèrent, croyant que ceux qu’ils poursuivaient allaient leur disputer les approches de leur retraite ; mais, au grand étonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu’à la porte sans qu’il y eût un seul coup de fusil tiré.

Cette impunité les enhardit ; on attaqua la porte à coups de hache et de levier, la porte céda ; les soldats se précipitèrent alors dans la cour du château, se répandirent dans les corridors, parcourant les appartemens ; mais, à leur grand étonnement, tout était désert : les Vardarelli avaient disparu.

Les assaillans furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de la vieille masure ; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les Vardarelli avaient trouvé quelques moyens, connus d’eux seuls, de regagner la montagne, lorsqu’un soldat qui s’était approché du soupirail d’un cellier, et qui se penchait pour regarder dans l’intérieur tomba percé d’un coup de feu.

Les Vardarelli étaient découverts ; mais les poursuivre dans leur retraite n’était pas chose facile. Aussi résolut-on, au lieu de chercher à les y forcer, d’employer un autre moyen, plus lent, mais plus sûr : on commença par rouler une grosse pierre contre le soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l’on put trouver ; on laissa un piquet d’hommes avec leurs armes chargées pour garder cette issue ; puis, faisant un détour, on commença par jeter des fagots enflammés contre la porte du cellier, que les Vardarelli avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammés tout le bois et toutes les matières combustibles que l’on put trouver ; de sorte que l’escalier ne fut bientôt qu’une immense fournaise, et que, la porte ayant cédé à l’action du feu, l’incendie se répandit comme un torrent dans ce souterrain où les Vardarelli s’étaient réfugiés. Cependant un profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups de fusil partirent : c’étaient deux frères qui, ne voulant pas tomber vivans aux mains de leurs ennemis, s’étaient embrassés et avaient à bout portant déchargé leurs fusils l’un sur l’autre. Un instant après, une troisième explosion se fit entendre : c’était un bandit qui se jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne sautait.

Enfin, les dix-sept bandits restans voyant qu’il n’y avait plus pour eux aucune chance de salut, et se voyant près d’être asphyxiés, demandèrent à se rendre.

Alors on déblaya le soupirail, on les en tira les uns après les autres, et à mesure qu’ils en sortirent on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l’on amena ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville.

Quant aux huit qui n’avaient pas voulu venir à Foggia et aux deux qui s’étaient échappés, ils furent chassés comme des bêtes fauves, traqués de caverne en caverne. Les uns furent tués ou débusqués comme des chevreuils, les autres furent livrés par leurs hôtes, les autres enfin se rendirent eux-mêmes ; si bien qu’au bout d’un an tous les Vardarelli étaient morts ou prisonniers.

Il n’y eut que la femme qui s’était sauvée un pistolet de chaque main qui disparut, sans qu’on la revît jamais ni morte ni vivante.

Lorsque le roi apprit cet événement, il entra dans une grande colère ; c’était la seconde fois qu’on violait sans l’en prévenir un traité, non pas signé par lui, mais fait en son nom. Or, il savait que l’inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se donner la peine d’en rechercher les causes, et que, tout au contraire de ce qui se passe dans notre monde, où ce sont les ministres qui sont responsables des fautes du roi, c’est le roi qui, dans l’autre, est responsable des fautes de ses ministres.

Mais on lui répéta tant, et de tant de côtés, que c’était une action louable que d’avoir exterminé celle méchante race des Vardarelli, qu’il finit par pardonner à ceux qui avaient ainsi abusé de son nom.

Il est vrai que quelque temps après arriva la révolution de 1820, qui amena avec elle bien d’autres préoccupations que celle de savoir si on avait plus ou moins exactement tenu un traité fait avec des bandits.

Pour la troisième fois il rentra au bout de deux ans d’absence, au milieu des cris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et qui ne pouvait vivre sans lui.

Malheureusement pour les Napolitains, cette troisième restauration fut de courte durée. Le soir du 3 janvier 1825, le roi se coucha après avoir fait sa partie de jeu et avoir dit ses prières accoutumées.

Le lendemain, comme à dix heures du matin il n’avait pas encore sonné, on entra dans sa chambre, et on le trouva mort.

A l’ouverture de son testament, dans lequel il recommandait à son fils François de continuer les aumônes qu’il avait l’habitude de faire, ou trouva que ces aumônes montaient par an à 24,000 ducats.

Il avait vécu soixante-seize ans, il en avait régné soixante-cinq ; il avait vu passer sous son long règne trois générations d’hommes, et, malgré trois révolutions et trois restaurations, il mourait le roi le plus populaire que Naples ait jamais eu.

Aussi le peuple chercha-t-il à la mort imprévue de son roi bien-aimé une cause surnaturelle. Or, pour des hommes d’imagination comme sont les Napolitains, rien n’est difficile à trouver. Voilà ce que l’on découvrit.

Le roi Ferdinand, comme on a pu le voir, n’était pas exempt de certains préjugés. Depuis quinze ans il était persécuté par le chanoine Ojori, qui le tourmentait pour obtenir une audience de lui et lui présenter je ne sais quel livre dont il était l’auteur. Ferdinand avait toujours refusé, et, malgré les instances du postulant, avait constamment tenu bon. Enfin le 2 janvier 1825, vaincu par les prières de tous ceux qui l’entouraient, il accorda pour le lendemain cette audience si long-temps reculée. Le matin, le roi eut quelque velléité de partir pour Caserte et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui paraissait toujours valable, l’impolitesse qu’il avait si grande envie de faire au bon chanoine. Mais on l’en dissuada : il resta donc à Naples, reçut don Ojori, lequel demeura deux heures avec lui et le quitta en lui laissant son livre.

Le lendemain, comme nous l’avons dit, le roi Ferdinand était mort.

Les médecins déclarèrent d’une voix unanime que c’était d’une attaque d’apoplexie foudroyante ; mais le peuple n’en crut pas un mot. Ce qui fut la véritable cause de sa mort, selon le peuple, ce fut cette audience qu’il donna si à contre-coeur au chanoine Ojori.

Le chanoine Ojori était, avec le prince de …, le plus terrible jettatore de Naples. Nous dirons dans un prochain chapitre ce que c’est que la jettatura.

La Bête noire du roi Nasone.

Palais Royal de Naples

Il y avait à Fermini, vers l’an de grâce 1798, un jeune homme de seize à dix-sept ans, lequel, comme le cardinal Lecada, ne demandait qu’une chose au ciel : être secrétaire d’État et mourir.

C’était le fils d’un honnête fermier nommé Neodad. Le nom est tant soit peu arabe peut-être, mais nos lecteurs voudront bien se souvenir que la Sicile a été autrefois conquise par les Sarrasins. Puis, comme je l’ai dit, ils peuvent recourir pour les racines à mon ami Palmieri de Micciche.

Son père lui avait laissé quelque petite fortune ; il résolut d’acheter un costume à la mode, de poudrer ses cheveux, de raser son menton, d’attacher un catogan au collet de son habit, et de venir chercher un titre à Palerme. En conséquence, en vertu de l’axiome : Aide-toi, et Dieu t’aidera, il commença par changer son nom de Neodad en celui de Soval, quoiqu’à mon avis le premier fût bien plus pittoresque que le second. Il est vrai qu’un peu plus tard il ajouta à ce nom la particule de, ce qui le rendit, sinon plus aristocratique, du moins plus original encore.

Ainsi déguisé, et croyant avoir suffisamment caché sa crasse paternelle sous la poudre à la maréchale, le jeune Soval essaya tout doucettement de se glisser à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine n’avait pas reçu le nom de Nasone pour rien. Elle flaira l’intrus d’une lieue, lui fit fermer toutes les portes des palais royaux et des villes royales, lui laissant toute liberté, au reste, de se promener partout ailleurs que chez lui. Mais le jeune fermier n’était pas venu à Palerme dans la seule intention de faire admirer sa tournure à la Marine ou sa jambe à la Fiora. Il était venu pour avoir ses entrées à la cour.

Il résolut de les avoir à quelque prix que ce fût, et, puisque le roi Nasone les lui refusait de bonne volonté, de les enlever de force.

Il y avait plusieurs moyens pour cela. C’était le moment où le cardinal Ruffo cherchait des hommes de bonne volonté pour l’aider à reconquérir le royaume de Naples, que, comme Charles VII, le roi Nasone perdait le plus gaîment du monde.

Le jeune Soval, déjà habitué aux métamorphoses, pouvait changer son habit de seigneur contre une casaque de soldat, comme il avait changé sa veste de fermier contre un habit de seigneur ; il pouvait ajouter à cette casaque un fusil, un sabre, une giberne, et aller se faire un nom dans le genre de ceux de Mammone et de Fra-Diavolo.

Il ne fallait qu’un peu de courage pour cela ; mais une des vertus héréditaires de la famille Neodad était la prudence.

Les Calabres sont longues, il pouvait arriver un accident entre Bagnara et Naples.

Puis, notre héros connaissait le vieux proverbe : Loin des yeux, loin du coeur.

Il résolut de rester sous les yeux de ses souverains bien-aimés, afin de demeurer le plus près possible de leur coeur.

Comme nous l’avons dit, c’était le roi Nasone qui était roi ; mais c’était la reine Caroline qui régnait. Or, la reine Caroline, qui ne pouvait pas, comme le calife Al-Raschid, se déguiser en kalender ou en portefaix pour entrer dans les maisons de ses fidèles sujets et savoir ce qu’on y pensait de son gouvernement, suppléait à cet inconvénient en correspondant avec une foule de gens qui y entraient pour elle, et qui, dans un but tout patriotique, lui rendaient un compte exact des choses qu’elle ne pouvait voir par elle-même.

Malheureusement, ce dévoûment si louable n’était pas tout à fait désintéressé. En échange de ces petits services, la reine donnait à ceux qui les lui rendaient des appointemens plus ou moins élevés sur sa cassette particulière. Le jeune Soval, qui avait une écriture magnifique, un style épistolaire des plus lucides et pas la moindre vocation pour la carrière militaire, eut un beau matin la révélation de l’avenir qui lui était réservé : il sollicita l’honneur d’être reçu surnuméraire, obtint l’objet de sa demande, et, au bout de trois mois, avait fait preuve d’une si haute intelligence dans le choix des discours, pensées et maximes qu’il recueillait ça et là pour les transmettre à Sa Majesté, qu’il fut définitivement reçu au nombre de ses correspondans.

Le pauvre garçon faillit en perdre la tête de joie ; du moment où il correspondait avec la reine, il lui semblait que toute difficulté allait s’aplanir. Il redoubla donc de zèle ; et, comme la nature l’avait doué d’une finesse d’ouïe extrême, il rendit vraiment des services incroyables. Aussi, la reine, qui, toute maîtresse qu’elle était des choses politiques, avait cependant conservé l’habitude de consulter son mari pour les choses d’étiquette, demanda-t-elle pour le jeune Soval ses entrées à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine, en entendant ce nom qui lui était devenu si profondément antipathique, bondit comme un chevreuil relancé par les chiens, et refusa tout net.

Ni prières, ni supplications, ni menaces, ne purent rien : l’interdit lancé sur le malheureux Soval fut maintenu.

La restauration de 1799 arriva : c’était l’époque des punitions, mais c’était aussi celle des récompenses ; le jeune Soval résolut de donner une nouvelle et grande preuve de son dévoûment à la famille royale et s’expatria à sa suite. Ce fut alors que, pensant qu’il avait assez fait pour s’accorder à lui-même la récompense qu’on lui refusait, il ajouta un de à son nom, sans qu’il y eût au reste plus d’empêchement à l’adjonction de cette particule que n’en avait éprouvé Alfieri, après avoir créé l’ordre d’Homère, à s’en décorer lui-même chevalier.

C’est donc à partir de ce moment, et en même temps que Buonaparte retranchait une lettre à son nom, que notre héros ajoutait deux lettres au sien.

Arrivé à Naples, non seulement le jeune de Soval conserva ses anciennes fonctions près de la reine Caroline ; mais, comme on le comprend bien, ces fonctions acquirent une nouvelle importance : il en résulta que la reine ne se contenta plus de recevoir de simples lettres, mais lui permit de lui faire dans les grandes occasions des rapports verbaux.

C’était ce que notre héros regardait comme le marchepied infaillible de sa grandeur. En effet, pour conférer avec la reine, il fallait qu’il vint chez le roi. Il est vrai qu’il entrait pour ces conférences par une petite porte dérobée par laquelle on n’introduisait que les familiers du premier ministre Giaffar ; mais c’était toujours un pas de fait. La question était maintenant de passer par la grande porte au lieu de passer par la petite, et d’entrer de jour au lieu d’entrer de nuit. La reine ne désespérait pas d’obtenir cette faveur du roi. Mais, contre toutes les prévisions de sa protectrice, le pauvre Soval ne put rien intervertir dans l’ordre établi, et sept ans de services s’écoulèrent sans qu’il eût pu une seule fois entrer par la porte de devant.

C’était à désespérer un saint : aussi le pauvre garçon se désespéra tout de bon, et, un beau jour que la reine venait de lui porter une nouvelle rebuffade qu’elle avait reçue du roi, il résolut de partir à la manière des chevaliers errans, et de chercher à accomplir de par le monde quelque grande action qui forçât le roi à lui donner une récompense éclatante.

Ce fut vers 1808 que le nouveau don Quichotte se mit à chercher aventure. A cette époque, il n’y avait pas besoin d’aller bien loin pour en trouver : aussi, à son arrivée à Venise, le pauvre de Soval crut-il enfin avoir rencontré ce qu’il cherchait.

Il y avait à cette époque à Venise une madame S***, Allemande de naissance, mais belle-soeur d’un des plus illustres amiraux de la marine anglaise. Cette dame était prisonnière dans sa maison, gardée à vue, et conservée par le gouvernement français comme un précieux otage. Le jeune Soval vit dans cette circonstance l’aventure qu’il cherchait, et résolut de tenter l’entreprise. Ce n’était pas chose facile, si adroit, si souple et si retors que fût le paladin ; Napoléon était à cette époque un géant assez difficile à vaincre, et un enchanteur assez rebelle à endormir. Cependant notre héros avait une telle habitude des portes dérobées, qu’à force de tourner autour de la maison de madame S***, il en aperçut une qui donnait sur un des mille petits canaux qui sillonnent Venise. Trois jours après, madame S*** et lui sortaient par cette porte ; le lendemain, ils étaient à Trieste ; trois jours après, à Vienne ; quinze jours après, en Sicile.

Comme on doit se le rappeler, c’était en Sicile que se trouvait la cour à cette époque ; Joseph Napoléon étant monté en 1806 sur le trône de Naples.

Le chevalier errant se présenta hardiment à la reine. Cette foi, il ne doutait plus que cette grande porte, si longtemps fermée pour lui, ne s’ouvrît à deux battans. La reine elle-même en eut un instant l’espérance. En effet, son protégé venait d’enlever une prisonnière d’État aux Français ; cette prisonnière d’État appartenait à l’aristocratie d’Allemagne et était alliée à celle d’Angleterre.

La reine se hasarda à demander au roi le titre de marquis pour son libérateur.

Malheureusement, le roi était en ce moment-là de très mauvaise humeur.

Il reçut donc la reine de fort mauvaise grâce, et, au premier mot qu’elle dit de son ambassade, il l’envoya promener avec plus de véhémence qu’il n’avait l’habitude de le faire en pareille occasion. Cette fois, la bourrade avait été si violente que Caroline exprima tous ses regrets à son protégé, mais lui déclara que c’était la dernière négociation de ce genre qu’elle tenterait près de son auguste époux, et que s’il se sentait décidément une vocation invincible à être marquis, elle l’invitait à trouver quelque autre canal plus sûr que le sien pour arriver à son marquisat.

Il n’y avait rien à dire : la reine avait fait tout ce qu’elle avait pu. Le pauvre Soval ne lui conserva donc aucun ressentiment de son échec ; bien au contraire, il continua de lui rendre ses services habituels : seulement cette fois il partagea son temps entre elle et l’ambassadeur d’Angleterre. L’ambassadeur d’Angleterre était, à cette époque, une grande puissance en Sicile, et Soval espérait obtenir par lui ce qu’il n’avait pu obtenir par la reine. La reine, de son côté, ne fut point jalouse de n’occuper plus que la moitié du temps de son protégé ; on prétendit même que ce fut elle qui lui donna le conseil d’en agir ainsi.

Cependant, malgré ce redoublement de besogne et ce surcroît de dévoûment, l’aspirant marquis était encore bien loin du but tant désiré ; six ans s’écoulèrent sans que sir W. A’Court, ambassadeur d’Angleterre, pût rien obtenir du souverain près duquel il était accrédité. Enfin 1815 arriva.

Ce fut l’époque de la seconde restauration : l’Angleterre en avait fait les dépenses ; or, l’Angleterre ne fait rien pour rien, comme chacun sait ; en conséquence, dès que Ferdinand fut rentré dans sa très fidèle ville de Naples, qui a conservé ce titre malgré ses vingt-six révoltes tant contre ses vice-rois que ses rois, l’Angleterre présenta ses comptes par l’organe de son ambassadeur. Sir W. A’Court profita de cette occasion, et à l’article des titres, cordons et faveurs, il glissa, espérant que l’ensemble seul frapperait le roi et qu’il négligerait les détails, cette ligne de sa plus imperceptible écriture :

M. de Soval sera nommé marquis.

Mais l’instinct a des yeux de lynx ; Sa Majesté napolitaine, qui, comme on le sait, avait la haine des rapports, mémoires, lettres, etc., et qui signait ordinairement tout ce qu’on lui présentait sans rien lire, flaira, dans l’arrêté des comptes que lui présentait son amie la Grande-Bretagne, une odeur de roture qui lui monta au cerveau. Il chercha d’où la chose pouvait venir, et comme un limier ferme sur sa piste, il arriva droit à l’article concernant le pauvre Soval.

Malheureusement, cette fois, il n’y avait pas moyen de refuser ; mais Ferdinand voulut, puisqu’on le violentait, que la nomination même du futur marquis portât avec elle protestation de la violence. En conséquence, au dessous du mot accordé, il écrivit de sa propre main :

«Mais uniquement pour donner une preuve de la grande considération que le roi de Naples a pour son haut et puissant allié le roi de la Grande-Bretagne.»

Puis il signa, cette fois-ci, non pas avec sa griffe, mais avec sa plume ; ce qui fit que, grâce au tremblement dont sa main était agitée, la signature du titre est à peu près indéchiffrable.

N’importe, lisible ou non, la signature était donnée, et Soval était enfin-marquis de Soval. Le fils du pauvre fermier Neodad pensa devenir fou de joie à cette nouvelle ; peu s’en fallut qu’il ne courût en chemise dans les rues de Naples, comme deux mille ans auparavant son compatriote Archimède avait fait dans les rues de Syracuse. Quiconque se trouva sur son chemin pendant les trois premiers jours fut embrassé sans miséricorde.

Il n’y avait plus pour le bienheureux Soval ni ami ni ennemi : il portait la création tout entière dans son coeur. Comme Jacob Ortis, il eût voulu répandre des fleurs sur la tête de tous les hommes.

A son avis, il n’avait plus rien à désirer ; il n’avait, pensait-il, qu’à se présenter avec son nouveau titre à toutes les portes de Naples, et toutes les portes lui seraient ouvertes.

Toutes les portes lui furent ouvertes, effectivement, excepté une seule.

Cette porte était celle du palais royal, à laquelle le malheureux frappait depuis vingt ans.

Entrée Palais Royal de Naples

Heureusement le marquis de Soval, comme on a pu s’en apercevoir dans le cours de cette narration, n’était pas facile à rebuter ; il mit le nouvel affront qu’il venait de recevoir près des vieux affronts qu’il avait reçus, et se creusa la tête pour trouver un moyen d’entrer, ne fût-ce qu’une seule fois en sa vie, dans ce bienheureux palais, qui était l’Éden aristocratique auquel il avait éternellement visé.

Le carnaval de l’an de grâce 1816 sembla arriver tout exprès pour lui fournir cette occasion.

Le nouveau marquis, qui, grâce à la faveur toute particulière dont l’honorait la reine, s’était lié avec ce qu’il y avait de mieux dans l’aristocratie des deux royaumes, proposa à plusieurs jeunes gens de Naples et de Palerme d’exécuter un carrousel sous les fenêtres du palais royal. La proposition eut le plus grand succès, et celui qui avait eu l’idée du divertissement reçut mission de l’organiser.

Le carrousel fut splendide ; chacun avait fait assaut de magnificence, tout Naples voulut le voir. Il n’y eut qu’une seule personne qu’on ne put jamais déterminer à s’approcher de son balcon : cette personne c’était le roi.

Sa Majesté napolitaine avait appris que le directeur de l’oeuvre chorégraphique en question était le marquis de Soval, et il n’avait pas voulu voir le carrousel afin de ne pas voir le marquis.

Un autre que notre héros se serait tenu pour battu, il n’en fut point ainsi ; c’était un gaillard qui, pareil au renard de La Fontaine, avait plus d’un tour dans son bissac : il résolut de mettre son antagoniste royal au pied du mur.

Le soir même du carrousel, il y avait à la cour bal costumé. Or, le carrousel n’avait été inventé que dans le but d’attirer une invitation à son inventeur. Le but ayant été manqué, puisque, le carrousel exécuté, l’invitation n’était pas venue, le marquis proposa à ses compagnons d’envoyer une députation au roi pour le prier d’accorder à tous les acteurs de la mascarade la permission d’exécuter le soir au bal de la cour, et à pied, le ballet qu’ils avaient exécuté le matin sur la place et à cheval. Comme tous les compagnons du marquis avaient leurs entrées au palais et étaient invités à la soirée royale, ils ne virent aucun inconvénient à la proposition et nommèrent une députation pour la porter au roi.

Le marquis aurait bien voulu être de cette députation ; mais, malheureusement, de peur d’éveiller quelques unes de ces susceptibilités ou de ces jalousies qui ne manquent jamais de surgir en pareil cas, on décida que le sort désignerait les quatre ambassadeurs. Notre héros était dans son mauvais jour : son nom resta au fond du chapeau, si ardente que fut sa prière mentale pour qu’il sorti. Les quatre élus se présentèrent à la porte du palais, qui s’ouvrit aussitôt pour eux, et, sur la simple audition de leurs noms et qualités, furent introduits devant le roi Ferdinand, à qui ils exposèrent le but de leur visite.

Ferdinand vit d’où venait le coup ; mais, comme nous l’avons dit, c’était un vrai Saint-Georges pour la parade.

-Messieurs, dit-il, tous ceux d’entre vous à qui leur naissance donne entrée chez moi pourront y venir ce soir, soit avec leur costume du carrousel, soit avec tel autre costume qui leur conviendra.

La réponse était claire. Aussi arriva-t-elle directement à son adresse. Le pauvre marquis vit que c’était un parti pris, et que, si fin et si entêté qu’il fût, il avait affaire encore à plus rusé et plus tenace que lui. Il perdit courage, et de ce moment ne fit plus aucune tentative pour vaincre la répugnance du roi à son égard. Cette répugnance du roi des lazzaroni ne venait point de l’état qu’avait exercé le pauvre marquis, mais de l’infériorité sociale dans laquelle il était né.

Au reste, si le roi Nasone avait son Croquemitaine qu’il ne voulait voir ni de près ni de loin, il avait d’un autre côté son Jocrisse, dont il ne pouvait pas se passer.

Ce Jocrisse était monseigneur Perelli.

 

La Jettatura.

Naples, comme toutes les choses humaines, subit l’influence d’une double force qui régit sa destinée : elle a son mauvais principe qui la poursuit, et son bon génie qui la garde ; elle a son Arimane qui la menace, et son Oromaze qui la défend ; elle a son démon qui veut la perdre, elle a son patron qui espère la sauver.
Son ennemi, c’est la jettatura ; son protecteur, c’est saint Janvier.
Si saint Janvier n’était pas au ciel, il y aurait long-temps que la jettatura aurait anéanti Naples ; si la jettatura n’existait pas sur la terre, il y a long-temps que saint Janvier aurait fait de Naples la reine du monde.
Car la jettatura n’est pas une invention d’hier ; ce n’est pas une croyance du moyen-âge, ce n’est pas une superstition du bas-empire : c’est un fléau légué par l’ancien monde au monde moderne ; c’est une peste que les chrétiens ont héritée des gentils ; c’est une chaîne qui passe à travers les âges, et à laquelle chaque siècle ajoute un anneau.
Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura : les Grecs l’appelaient [Greek : alexiana], les Romains fascinum.
La jettatura est née dans l’Olympe ; c’est un fléau d’assez bonne maison, comme on voit. Maintenant à quelle occasion elle prit naissance, le voici.
Vénus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place parmi les dieux ; son premier soin avait été de se choisir un adorateur dans cette auguste assemblée : Bacchus avait obtenu la préférence, Bacchus était heureux. Toute déesse qu’elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la nature comme une simple femme ; en sa qualité d’immortelle, elle était destinée à les accomplir plus long-temps et plus souvent, voilà tout.
Vénus s’aperçut un jour qu’elle allait être mère. Comme l’enfant qu’elle portait dans son sein était le premier de cette longue suite de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts d’Amathonte et les bosquets de Cythère, la découverte de son nouvel état fut accompagnée chez elle d’un sentiment de pudeur qui la détermina à le cacher aux regards de tous les dieux. Vénus annonça donc que sa santé chancelante la forçait d’habiter pendant quelque temps la campagne, et elle se retira dans les appartemens les plus reculés de son palais, à Paphos.
Tous les dieux avaient été dupes de cette fausse indisposition ; il n’y avait pas jusqu’à Esculape lui-même qui n’eût déclaré que Vénus n’avait rien autre chose qu’une maladie de nerfs qui se calmerait avec des bains et du petit lait ; Junon seule avait tout deviné.
Junon était experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait jalouse : il ne s’arrondissait pas une taille dans tout l’Olympe, que la première ligne de ce changement ne lui sautât aux yeux. Elle avait suivi les progrès de celle de Vénus, et, d’avance, elle voua au malheur l’enfant qui naîtrait d’elle.
En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un instant de vue, afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa belle-fille. Aussi, dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon se présenta-t-elle aussitôt à son chevet, déguisée en sage-femme.
Vénus était fort douillette, comme toute femme à la mode doit être : elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail ; puis enfin elle mit au jour le petit Priape.
Junon le reçut dans ses mains, et tandis que Vénus, à moitié évanouie, fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s’apprêta à lancer sur l’enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le reste de sa vie.
Mais à l’instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le nouveau-né, elle s’arrêta stupéfaite. Jamais elle n’avait vu, même chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu’elle voyait à cette heure.
Si court que fut ce moment d’hésitation, il sauva Priape. Bacchus, qui, du fond de l’Inde, où il était occupé à apprendre aux Birmans la meilleure manière de coller le vin, avait entendu les cris de Vénus, était accouru en toute hâte : il se précipita dans la chambre de l’accouchée, courut à l’enfant, et, dans son ardeur toute paternelle, l’arracha des bras de Junon.
Junon se crut découverte ; elle sortit furieuse, sauta dans son char, et remonta au ciel.
Bacchus ignorait cependant que ce fût elle ; mais il la devina, au cri de ses paons d’abord, puis au rayon de lumière qu’elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le caractère de sa belle-mère : lui-même avait été obligé de rester six mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper à sa jalousie ; il comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si jamais elle mettait la main sur lui : il l’emporta tout courant, et s’en alla le cacher dans l’île de Lampsaque.
Mais le bruit de ce qui s’était passé se répandit, ainsi que la circonstance à laquelle le jeune Priape avait dû la vie ; il n’en fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu’ils avaient trouvé un remède contre la jettatura ; de là certains bijoux déterrés à Herculanum et à Pompéia, qui faisaient partie de la toilette des femmes.

Priape, dieu de la fertilité

Priape, dieu de la fertilité

 

Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les ont remplacés. Vous n’entrez pas dans une maison de Naples quelque peu aristocratique, sans que le premier objet qui frappe vos yeux dans l’antichambre ne soit une paire de cornes ; plus ces cornes sont longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de Sicile ; c’est là qu’on trouve les plus belles. J’en ai vu qui avaient jusqu’à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la paire.
Outre ces cornes à domicile, qu’on ne peut, vu leur volume, transporter facilement avec soi, on a d’autres petits cornillons que l’on porte au cou, au doigt, à la chaîne de la montre : cela se trouve à tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais. Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes à ce degré d’honneur chez les Napolitains ; mais quelque recherche que j’aie faite à ce sujet, j’avoue que je n’ai absolument rien pu découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder le plus petit système. Cela est parce que cela est ; ne me demandez donc point autre chose, car je serais forcé de prononcer ce mot qui coûte tant à la bouche humaine : Je ne sais pas.
Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la jettatura n’est rien autre chose que la substantivation du verbe jettare,-par le toucher, par la parole, par le regard :
Cujus ab attractu variarum monstra ferarum
In juvenes veniunt ; nulli sua mansit imago,
dit Ovide ;
Quae nec pernumerare curiosi
Possint, nec mala fascinare lingua,
dit Catulle ;
Nescio quis teneros oculis mihi fascinat agnos,
dit Virgile.
Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde païen dans le monde chrétien ? écoutez saint Paul s’adressant aux Galates :
Quis vos fascinavit non obedire veritati ?
Saint Paul croyait donc à la jettatura ?
Maintenant passons au moyen-âge, et ouvrons Erchempert, moine du mont Cassin, qui florissait vers l’an 842 : «J’ai connu, dit le vénérable cénobite, messire Landolphe, évêque de Capoue, homme d’une singulière prudence, lequel avait l’habitude de dire : «Toutes les fois que je rencontre un moine, il m’arrive quelque chose de malheureux dans la journée. Quoties monachum visu cerno, semper mihi futura dies auspicia tristia subministrat.»
Or, cette croyance est encore en pleine vigueur aujourd’hui à Naples.
Lorsque nous partîmes pour la Sicile, je crois avoir raconté qu’au moment de nous embarquer nous rencontrâmes un abbé, et qu’à sa vue le capitaine nous avait proposé de remettre le départ au lendemain. Nous n’en fîmes compte, et nous fûmes assaillis par une tempête qui nous tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort.
Des trois jettature connues de l’antiquité, deux se sont perdues en route, et une seule est restée : la jettatura du régard. Il est vrai que c’est la plus terrible : «Nihil oculo nequius creatum,» dit l’Ecclésiaste, chap. 21.
Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent à sonnettes se dénonçât lui-même par le bruit que font ses anneaux, il a imprimé au front du jettatore certains signes auxquels, avec un peu d’habitude, on peut le reconnaître. Le jettatore est ordinairement maigre et pâle, il a le nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du crapaud et qu’il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d’une paire de lunettes : le crapaud, comme on sait, a reçu du ciel le don fatal de la jettature : il tue le rossignol en le regardant. Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait ainsi que j’ai dit, prenez garde à vous, il y a cent à parier contre un que c’est un jettatore.
Si c’est un jettatore et qu’il vous ait aperçu le premier, le mal est fait, il n’y a pas de remède, courbez la tête et attendez. Si, au contraire, vous l’avez prévenu du regard, hâtez-vous de lui présenter le doigt du milieu étendu et les deux autres fermés : le maléfice sera conjuré :-Et digitum porrigito medium, dit Martial.
Il va sans dire que, si vous porter sur vous quelque corne de jais ou de corail, vous n’avez point besoin de prendre toutes ces précautions.

Corne en corail

Corne en corail

 

Le talisman est infaillible, du moins à ce que disent les marchands de cornes.
La jettatura est une maladie incurable ; on naît jettatore, on meurt jettatore. On peut à la rigueur le devenir ; mais une fois qu’on l’est, on ne peut plus cesser de l’être.
En général, les jettatori ignorent leur fatale influence : comme c’est un fort mauvais compliment à faire à un homme que de lui dire qu’il est jettatore, et qu’il y en a d’ailleurs qui prendraient fort mal la chose, on se contente de les éviter comme on peut, et, si l’on ne peut pas, de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position sus-indiquée. Toutes les fois que vous voyez a Naples deux hommes causant dans la rue et que l’un des deux garde sa main pliée contre son dos, regardez bien celui avec lequel il cause ; c’est un jettatore, ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel. Lorsqu’un étranger arrive à Naples, il commence par rire de la jettatura, puis peu à peu il s’en préoccupe ; enfin, au bout de trois mois de séjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds à la tête et la main droite éternellement crispée.
Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j’ai indiqués. Il n’y a pas de rang, il n’y a pas de fortune, il n’y a pas de position sociale qui vous mette au dessus de ses coups. Tous les hommes sont égaux devant elle.
D’un autre côté, il n’y a pas d’âge, il n’y a pas de sexe, il n’y a pas d’état pour le jettatore : il peut être également enfant ou vieillard, homme ou femme, avocat ou médecin, juge, prêtre, industriel ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur ; le tout est seulement de savoir si l’un ou l’autre de ces âges, l’un ou l’autre de ces sexes, l’une ou l’autre de ces conditions, ajoute ou ôte de la gravité au maléfice.
Il y a là-dessus, à Naples, un travail extrêmement développé del gentile signor Niccolo Valetta ; il y discute dans un volume toutes les questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes, depuis vingt-cinq siècles.
Il y est examiné :
1. Si l’homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme ; 2. Si celui qui porte perruque est plus à craindre que celui qui n’en porte pas ;
3. Si celui qui porte des lunettes n’est pas plus à craindre que celui qui porte perruque ;
4. Si celui qui prend du tabac n’est pas plus à craindre encore que celui qui porte des lunettes ; et si les lunettes, la perruque et la tabatière, en se combinant, triplent les forces de la jettatura ;
5. Si la femme jettatrice est plus à craindre quand elle est enceinte ;
6. S’il y a plus à craindre encore d’elle quand il y a certitude qu’elle ne l’est pas ;
7. Si les moines sont plus généralement jettatori que les autres hommes, et parmi les moines quel est l’ordre le plus à craindre sur ce point ;
8. A quelle distance se peut jeter le sort ;
9. S’il se peut jeter de côté, de face ou par derrière ;
10. S’il y a réellement des gestes, des sons de voix et des regards particuliers auxquels on puisse reconnaître les jettatori ;11. S’il est des prières qui puissent garantir de la jettatura, et, dans ce cas, s’il est des prières spéciales pour garantir de la jettatura qui vient des moines ;
12. Enfin, si le pouvoir des talismans modernes est égal au pouvoir du talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou de la corne double.


Toutes ces recherches sont consignées dans un volume qui est du plus haut intérêt et que je voudrais bien faire connaître à mes lecteurs.
Malheureusement mon libraire refuse de l’imprimer dans mes notes justificatives, sous prétexte que c’est un in-folio de 600 pages.
Mois j’invite tout voyageur à se le procurer, en arrivant à Naples, moyennant la modique somme de six carlins. Maintenant que nous avons examiné la jettatura dans ses effets et ses causes, racontons l’histoire d’un jettatore.

 

 

 

 

 

Le Prince de ***.

Le prince de ***, les lunettes, la perruque et la tabatière exceptées, naquit avec tous les caractères de la jettatura. Il avait les lèvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbin ; sa mère, dont il était le second enfant, n’eut pas même le bonheur de voir le nouveau-né : elle mourut en couches.
On chercha une nourrice pour l’enfant, et l’on trouva une belle et vigoureuse paysanne des environs de Nettuno. Mais à peine le malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna.
Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre, ce qui lui donna pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle, grâce au ciel, on le reconnaît à trois cents pas de distance, tandis qu’avec ses gros yeux il ne peut mordre qu’en touchant. Louons le Seigneur, ce qu’il a fait est bien fait.
En apprenant la mort de sa femme et la naissance d’un second fils, le prince de ***, qui était ambassadeur en Toscane, accourut à Naples ; il descendit au palais, pleura convenablement la princesse, embrassa paternellement l’infant et s’en alla faire sa cour au roi. Le roi lui tourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât son ambassade sans autorisation ; il eut beau faire valoir l’amour paternel, l’amour paternel lui coûta sa place.
Cette catastrophe refroidit un peu le prince de *** pour son fils ; d’ailleurs, il avait, comme nous l’avons dit, un fils aîné, auquel appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino était trop jeune pour avoir une opinion quelconque à l’endroit de son avenir : il se laissa faire. Le jour où il entra au séminaire, tous les enfans de la classe dans laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu’au milieu de tout cela aucun accident personnel n’atteignait le principino ; il grandissait à vue d’oeil et prospérait que c’était un charme.
Il fit ses classes avec le plus grand succès, l’emportant sur tous ses camarades. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il ne remporta que le second prix ; mais l’élève qui avait remporté le premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la première marche de l’estrade et se cassa la jambe.
Cependant l’enfant devenait jeune homme. Si retiré que fût le séminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu’à lui. D’ailleurs, dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles dames dans des voitures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de fringans chevaux ; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un édifice qu’on appelait Saint-Charles, et de l’intérieur duquel on lui disait tant de merveilles, que les jardins et les palais d’Aladin n’étaient rien en comparaison. Il en résultait que le principino avait grande envie de faire connaissance avec les belles dames, de monter à cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d’entrer à Saint-Charles pour voir ce qui s’y passait réellement.

Théatre Saint Clarles
Théâtre  Saint-Charles

Malheureusement la chose était impossible ; le prince de ***, qui avait toujours sa disgrâce sur le coeur, gardait rancune à son fils cadet. D’un autre côté, le prince Hercule, que l’on faisait voyager afin qu’il n’eût aucun contact avec son frère, devenait de jour en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir à merveille l’honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre principino restât confiné dans son séminaire.
Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des Deux-Siciles et la France ; on parlait d’une croisade contre les républicains ; le roi Ferdinand, comme nous l’avons dit ailleurs, voulait en donner l’exemple. On leva des troupes de tous côtés, on assembla une armée, et l’on annonça avec grande solennité que l’archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de Sainte-Claire.
Comme c’était une chose fort curieuse, et que si grande que fût l’église, il n’y avait pas possibilité que tout Naples y pût tenir, on décida que des députés des différens ordres de l’État assisteraient seuls aux cérémonies. Eh outre, les colléges, les écoles et les séminaires avaient droit d’y envoyer les élèves de chaque classe qui auraient été les premiers dans la composition la plus rapprochée du jour où devait avoir lieu la cérémonie. Le principino fut le premier dans sa triple composition du thème, de version et de théologie ; le principino, qui faisait au reste des progrès miraculeux, était à cette époque en rhétorique, et pouvait avoir de 16 à 17 ans.

Santa Chiara
Santa Chiara

Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité ; tout se passa avec un calme et un grandiose parfaits ; seulement, au moment où les étendards, après la bénédiction, défilaient pour sortir de l’église, un des porte-drapeaux tomba mort d’une apoplexie foudroyante en passant devant le principino. Le principino, qui avait un coeur excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter secours, mais il avait déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le principino saisit l’étendard, l’agita d’un air martial qui indiquait quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en criant :
Vive le roi ! cri qui fut répété avec enthousiasme par toute l’assemblée.
Trois mois après, l’armée napolitaine était battue, le drapeau était tombé au pouvoir des Français avec une douzaine d’autres et le roi Ferdinand s’embarquait pour la Sicile.
Le principino avait fini ses classes ; il s’agissait de faire choix d’un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence, il sortit du séminaire où il avait passé son adolescence, et il entra comme novice dans le monastère où devait s’écouler sa virilité et s’éteindre sa vieillesse.
Le lendemain de son entrée aux camaldules parut l’ordonnance du nouveau gouvernement qui supprimait les communautés religieuses.
Le jeune homme fut alors forcé de suivre la carrière de la prélature, car, les couvens supprimés, il n’en demeurait pas moins le cadet et n’en était pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se promena donc dans les rues de Naples avec un chapeau à trois cornes, un habit noir et des bas violets ; puis il se décida à recevoir les ordres mineurs.
Le matin du jour fixé pour la cérémonie, la république parthénopéenne, qui venait d’être établie, décida qu’il n’y avait pas d’égalité devant la loi tant qu’il n’y avait pas égalité entre les héritages, et que par conséquent le droit d’aînesse était aboli. Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince Hercule, frère aîné de notre héros, lequel se trouvait possesseur d’un capital de deux millions.

église des Camaldoni
église des Camaldoni

Comme le principino n’avait pas une grande vocation pour l’église, il fit des bas rouges comme il avait fit de la robe blanche, envoya le tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de Naples, acheta la plus belle voiture et les plus beaux chevaux qu’il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge à Saint-Charles.
Saint-Charles était véritablement bien digne du désir qu’avait toujour eu le principino d’y entrer : c’était un des monumens dont Charles VII, pendant sa royauté temporaire, avait doté Naples. Un jour il avait fait venir l’architecte Angelo Carasale, et mettant tous ses trésors à sa disposition, il lui avait dit de n’épargner ni frais ni dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde.
L’architecte s’y était engagé (les architectes s’engagent toujours) ; puis, profitant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement voisin du palais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain immense sur lequel s’éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique construction.
En effet, le théâtre, commencé au mois de mars 1737, fut prêt le 1er novembre, et s’ouvrit le 4 du même mois, jour de la Saint-Charles.
Si nous n’avions pas renoncé aux descriptions, par la conviction que nous avons qu’aucune description ne décrit, nous essaierions de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies, d’énumérer le nombre d’arbres en fleurs qui faisaient, pendant cette grande soirée, du théâtre de Saint-Charles la huitième merveille du monde.

loge royale
loge royale

Une grande loge avait été préparée pour le roi et la famille royale ; et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent, l’impression fut si grande sur eux-mêmes qu’ils donnèrent le signal des applaudissemens ; aussitôt la salle tout entière éclata en bravos et en cris d’admiration.
Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l’architecte dans sa loge, et, lui posant la main sur l’épaule à la vue de tous, il le félicita sur son admirable réussite.
-Une seule chose manque a votre salle, dit le roi.
-Laquelle ? demanda l’architecte.
-Un passage qui conduise du palais au théâtre.
L’architecte baissa la tête en signe d’assentiment.
Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui l’attendait.
-Qu’avez-vous donc fait pendant toute cette représentation ? Lui demanda le roi.
-J’ai exécuté les ordres de Votre Majesté, répondit Carasale.
-Lesquels ?
-Que Votre Majesté daigne me suivre, et elle verra.

-Suivons-le, dit le roi en se retournant vers la famille royale ; quoi qu’il ail fait, rien ne m’étonnera ; nous sommes dans la journée aux miracles.
Le roi suivit donc l’architecte ; mais, quoi qu’il eût dit, son étonnement fut grand lorsqu’il vit s’ouvrir devant lui les portes d’une galerie intérieure toute tapissée d’étoffes de soie et de glaces ; cette galerie, qui avait deux ponts jetés à une hauteur de trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait été improvisée pendant trois heures qu’avait duré la représentation.
Voilà donc ce qu’était Saint-Charles depuis soixante ans ; depuis soixante ans Saint-Charles faisait l’admiration et l’envie de toute la terre. Il n’était donc pas étonnant que le principino eût une si grande envie de voir Saint-Charles.
Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au théâtre ; le lendemain Saint-Charles n’était plus qu’un monceau de cendres.
Déjà depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le principino ; mais à partir de ce jour ces bruits prirent une consistance réelle.
On se rappelait avec effroi les différens résultats qu’il avait obtenus, et l’on commença de le fuir comme la peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules ; à Naples, comme partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire à rien.
D’ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme à la mode, et madame la comtesse de M***, qui aimait fort les Français, déclara hautement qu’elle ne croyait pas un mot de ce que l’on disait sur le pauvre principino, et qu’en preuve de son incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le recevoir et pour prouver, par l’impunité, que tous les bruits qu’on répandait sur lui étaient ridicules et erronés.
La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M*** se répandit dans Naples ; le premier mot de tous les invités fut qu’ils n’iraient certainement pas à cette soirée ; mais le grand jour venu, la curiosité l’emporta sur la crainte, et, dès neuf heures du soir, les salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute cette foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes d’instrumentistes et de chanteurs.
A dix heures, le prince de *** arriva : c’était à cette époque un charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c’est vrai ; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre qu’autrement, c’est encore vrai ; mais qu’une magnifique chevelure ondoyante et bouclée devait encore long-temps dispenser de recourir à la perruque. Il était d’un caractère charmant, paraissait toujours joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d’esprit ; bref, c’était un homme à succès, n’était cette maudite jettatura. Son entrée chez la comtesse de M*** fut signalée par un petit accident ; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité : un laquais, qui portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment où le prince ouvrait la porte. Cependant la coïncidence de son apparition avec l’événement fit qu’on remarqua cet événement, si léger qu’il fût.
Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle se promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invités. Il faisait une de ces magnifiques sorées du mois de juin dont la chaleur, à Naples, est tempérée par cette double brise de mer qu’on ne connaît que là. Le ciel était flamboyant d’étoiles, et la lune, qui montait au dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un mortier gigantesque.
Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s’était lancé, comme nous l’avons dit.
Dès qu’elle aperçut le prince, madame la comtesse de M*** vint a lui : on échangea les complimens d’usage ; puis, pour prouver le mépris qu’elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête.
-Ah ! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et comme on en parlera long-temps !

-Oh ! prince, répondit madame de M***, vous exagérez la valeur d’une petite réunion sans conséquence.
-Non, d’honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique.
Le prince n’avait pas achevé cette phrase qu’un coup de tonnerre olympien se fit entendre, et qu’un nuage, que personne n’avait vu, crevant tout à coup, se répandit en épouvantable averse. Chacun se sauva de son côté comme il put ; les uns cherchèrent un abri momentané dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s’enfuirent vers le palais ; la comtesse de M*** et le prince furent au nombre de ces derniers.
Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espèce d’Egypte à l’endroit de l’eau, et qu’il y a trois mois dans l’année, juin, juillet et août, pendant lesquels, la sécheresse fût-elle libyenne, on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser, a sortir la châsse de saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance du saint.
Le prince n’avait eu qu’un mot à dire, et un autre déluge avait à l’instant même ouvert les cataractes du ciel.
Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous les autres appartemens, était éclairé par un magnifique lustre en cristal que la comtesse de M*** avait reçu d’Angleterre trois mois auparavant, et qu’elle avait fait allumer pour la première fois. Ce lustre était d’un effet magique, tant la lumière, reflétée par les mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tous les feux de l’arc-en-ciel. Aussi, au moment où le prince et la comtesse arrivèrent sur le seuil de la porte, le prince s’arrêta-t-il ébloui.
-Eh bien ! qu’avez-vous donc, prince ? demanda la comtesse de M***.
-Ah ! madame, s’écria le prince, que vous avez là un magnifique lustre !
Le prince avait à peine laissé échapper ces paroles louangeuses, qu’un des anneaux dorés qui soutenaient cet autre soleil au plafond se rompit, et que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille morceaux.
Par bonheur, c’était juste au moment où chacun prenait place pour la contredanse ; le centre du salon se trouva donc vide, et personne ne fut blessé.
Madame de M*** commença à se repentir en elle-même d’avoir ainsi tenté Dieu en invitant le prince ; mais l’idée qu’elle reculait devant trois accidens qui pouvaient, à tout prendre, être l’effet du hasard ; la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à cette crainte, la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes aussi incroyables qu’inattendues qui venaient attrister la fête, toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre fortune bon coeur et à suivre jusqu’au bout la route où elle était engagée. La comtesse n’en fut donc que plus aimable avec le prince, et, sauf le plateau renversé, sauf l’orage survenu, sauf le lustre brisé, tout continua d’aller à merveille.
La soirée était entrecoupée de chant : c’était le moment où Paësiello et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, se partageaient les adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de l’un et de l’autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre Saint-Charles, qui fumait encore. C’était un soprano de la plus grande étendue, d’une sûreté de voix et de méthode telle, qu’on ne se rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.

PaÏsiello
PaÏsiello

En effet, depuis trois ans que la signora Erminia était à Naples, jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais, enfin, pour nous servir du terme consacré, jamais le moindre chat dans le gosier. Elle avait promis de chanter le fameux air : Pria che spunti, et le moment était venu de tenir sa promesse.
Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour laisser le salon libre à la signora Erminia.
L’accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l’y rejoindre ; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense salon, le prince, qui l’avait appréciée à sa valeur la seule fois qu’il avait été à Saint-Charles, dit un mot d’excuse à la comtesse de M***, et, s’élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui offrit le bras pour la conduire à son poste.
Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d’autant plus remarquable qu’il venait de la part d’un jeune homme qui, la veille encore, était au séminaire.
Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M***, au milieu d’un murmure général d’approbation.
Mais bientôt les mots Chut ! Silence ! Ecoutons ! se firent entendre. L’accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La cantatrice toussa, essaya de rougir ; puis, ouvrant la bouche, elle fila son premier son.
Elle l’avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la quatrième mesure, elle fit un épouvantable couac.
Comme c’était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des applaudissemens ; mais le coup était porté : la signora Erminia, sentant qu’elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent, comprit que c’était la jettatura qui agissait, elle s’élança hors du salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver.
Cette série d’événemens commençait à mettre madame de M*** on ne peut plus mal à son aise ; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur le malencontreux prince dont la première entrée dans le monde était signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à part les complimens de condoléance qu’il se croyait obligé de faire à madame de M***, le prince ne paraissait nullement s’apercevoir qu’il était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l’honneur d’avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne semblait pas vouloir s’en dessaisir de toute la soirée, madame de M*** avisa un moyen poli de rentrer en possession d’elle-même, en feignant d’être lasse de rester debout et en priant le prince de la conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui avait été conservé tout meublé, dans le but justement d’offrir un lieu de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués. Cette charmante oasis était d’autant plus agréable que sa porte à deux battans s’ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce petit boudoir, d’en demeurer spectateur.
Ce fut donc là que le prince de *** conduisit la comtesse ; et comme c’était un cavalier plein d’attentions, il alla prendre un fauteuil contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que, tout en se reposant, madame de M*** pût parfaitement voir ; approcha une chaise du fauteuil, afin de n’être point obligé de la quitter, et, en la saluant, lui fit signe de s’asseoir.
Madame de M*** s’assit ; mais au moment où elle s’asseyait, les deux pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps, de manière que la pauvre comtesse fit une chute des plus désagréables.
Aussi, lorsque le prince, se précipitant vers elle, lui offrit la main pour l’aider à se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacité qu’avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre à coucher, où elle s’enferma, et d’où, quelques instances qu’on lui fît à la porte, elle ne voulut plus sortir !
Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer.
Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invité qui avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue d’accidens. Le prince seul ne s’aperçut point des causes de cette désertion prématurée ; il resta le dernier, et s’obstinait encore à essayer de faire reparaître madame de M***, lorsque les domestiques vinrent lui faire observer qu’il n’y avait plus que sa présence qui empêchât qu’on n’éteignît les candélabres et qu’on ne fermât les portes.
Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit qu’un plus long séjour serait une inconvenance, et se retira chez lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son amabilité n’eût produit sur le coeur de la comtesse le plus désastreux effet pour sa tranquillité à venir.
On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une immense sensation ; on les attendait pour porter une opinion définitive sur le prince de ***. A compter de ce moment, l’opinion fut donc fixée.
Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit quelques mots, arriva de ses voyages ; il avait parcouru la France, l’Angleterre, l’Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès.
C’était chose juste, car peu d’hommes les eussent mérités à aussi juste titre. C’était un excellent cavalier, un danseur merveilleux, et surtout un tireur de première force à l’épée et au pistolet, supériorité qui avait été constatée par une douzaine de duels dans lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu’il eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule était-il dans ces sortes d’affaires d’une confiance qui s’augmentait naturellement encore de la crainte qu’il inspirait.
L’entrevue entre les deux frères fut naturellement un peu froide ; ils ne s’étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à son puîné l’accroc qu’il avait fait à sa fortune, n’avait point assez de philosophie pour l’oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu’au bout de quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.
Mais le prince Hercule n’avait point passé ces quelques jours dans une ville qui ne s’entretenait que de la fatale influence attachée à son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de conversation qui avaient donné l’éveil à sa susceptibilité. Il en résulta que le prince ouvrit l’oreille sur tout ce qui se disait à l’endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n’admettent d’autre réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure furent pris pour le lendemain ; les témoins devaient régler les conditions du combat.
Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c’eût été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris ses mesures pour que le duel n’eût pas lieu ; mais le régime avait fort changé : la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté individuelle d’empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle protection de faire ce que bon leur semblait.
La police laissa donc les choses suivre naturellement leur cours.
Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d’ignorer la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son aîné pour s’informer de ce qu’il y avait de vrai dans la nouvelle qui venait de parvenir jusqu’à lui ; le prince Hercule lui avoua alors qu’il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta qu’attendu que le duel avait lieu à propos d’une femme, il ne pouvait mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui qui était son frère.
Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais il exigea de son frère qu’il lui permît d’être son témoin. Celui-ci refusa d’abord, mais le principino insista tellement que le prince Hercule consentit enfin à ce qu’il lui demandait, à cette condition cependant qu’il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle, ni ne consentirait à aucun arrangement.
Quant au choix des armes ; le prince Hercule le laissait entièrement à la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier que l’épée, et vice versa.
Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à six heures du matin, au lac d’Agnano, et que l’arme à laquelle ils se battraient était l’épée.

lac de Agnano
lac de Agnano

Là-dessus le prince Hercule s’endormit avec une telle tranquillité, qu’il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât.
Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires qui serait blessé.
A l’entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se saluèrent, puis on s’enfonça sous la grotte. Dix minutes après on était sur les rives du lac d’Agnano.
Les adversaires et les témoins mirent pied à terre : chacun avait apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait se servir. Le sort décida qu’on se servirait de celles du prince Hercule.
Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était inouïe. A peine si l’adversaire du prince Hercule avait touché un fleuret trois fois dans sa vie ; tandis que le prince Hercule, qui avait fait de l’escrime son délassement favori, maniait son épée avec une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.
Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri.
Le médecin accourut : le prince était mort ; l’épée de son adversaire lui avait traversé le coeur.
Le jeune prince voulut continuer le combat ; il arracha l’épée des mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour avec lui ; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux, déclarant qu’ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois du duel, si bien que force fut au principino de se rendre à leurs raisons, quelque envie qu’il eût de venger son frère. On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa fortune.
Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la Capitanate, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où il avait expiré. Comme il l’avait toujours fort aimé et que cette nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa d’un coup aussi douloureux qu’inattendu. Le même jour il se mit au lit ; le surlendemain il était mort.

 

La Bénédiction paternelle.

Pendant cinq ans, on ignora complètement ce que le prince de *** était devenu. Son banquier seulement lui faisait régulièrement passer des sommes considérables, tantôt en France, tantôt en Angleterre, tantôt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparaître à Naples, mari d’une jeune Anglaise qu’il avait épousée, et père de deux jolis enfans que le ciel, dans son éternel sourire pour lui, avait faits l’un garçon et l’autre fille.

Nous ne dirons qu’un mot du garçon ; puis nous le quitterons pour revenir à la fille, dont les malheurs vont faire à peu près à eux seuls les frais de cet intéressant chapitre.

Le garçon était le portrait vivant de son père. Aussi, à la première vue, n’y eut-il pas de doute à Naples que le don fatal de la jettatura ne dût se continuer dans la ligne masculine du prince.

Quant à la fille, c’était une délicieuse personne, qui réunissait en elle seule les deux types des beautés italienne et anglaise : elle avait de longs cheveux noirs, de beaux yeux bleus, le teint blanc et mat comme un lis, des dents petites et brillantes comme des perles, les lèvres rouges comme une cerise.

La mère seule se chargea de l’éducation de cette ravissante enfant ; elle grandit à son ombre, gracieuse et fraîche comme une fleur de printemps.

A quinze ans, c’était le miracle de Naples ; la première chose qu’on demandait aux étrangers était s’ils avaient vu la charmante princesse de ***. Il va sans dire que pendant ces quinze ans l’étoile funeste du prince était constamment restée la même ; seulement à ses besicles il avait joint une énorme tabatière, ce qui doublait encore, s’il faut en croire les traditions, la maligne influence à laquelle étaient constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui.

Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour d’elle, la belle Elena (c’était ainsi que se nommait la fille du prince de ***) avait remarqué le comte de F***, second fils d’un des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de Naples. Or, comme le droit d’aînesse était aboli dans le royaume des Deux-Siciles, le comte de F*** ne se trouvait pas moins, tout puîné qu’il était, un parti fort sortable pour notre héroïne, puisqu’il apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres de rente, un noble nom, vingt-cinq ans, et une belle figure.

Chose difficile à croire, c’était cette belle figure qui se trouvait le principal obstacle au mariage, non de la part de la jeune princesse, Dieu merci ; elle, au contraire, appréciait ce don de la nature à sa valeur, et même au delà ; mais cette belle figure avait tant fait des siennes, elle avait tourné tant de têtes et elle avait causé tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu’il était question du comte de F*** devant le prince de ***, il s’empressait de manifester son opinion sur les jeunes dissipés, et particulièrement sur celui-ci, lequel, au dire du prince, avait autant de bonnes fortunes que Salomon.

Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours ; ce fut du seul homme que n’aurait pas dû aimer Elena que la belle Elena devint amoureuse. Était-ce par sympathie ou par esprit de contrariété ? Je l’ignore. Était-ce parce qu’elle en pensait beaucoup de bien ou parce qu’on lui en avait dit beaucoup de mal ? Je ne sais. Mais tant il y a qu’elle en devint amoureuse non pas de cet amour éphémère qu’un léger caprice fait naître et que la moindre opposition fait mourir, mais de cet amour ardent, profond et éternel, qui s’augmente des difficultés qu’on lui oppose, qui se nourrit des larmes qu’il répand, et qui, comme celui de Juliette et de Roméo, ne voit d’autre dénouement à sa durée que l’autel ou la tombe.

Mais quoique le prince adorât sa fille, et justement même parce qu’il l’adorait, il se montrait de plus en plus opposé à une union, qui, selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venait raconter à la pauvre Elena quelque tour nouveau à la manière de Faublas ou de Richelieu, dont le comte de F*** était le héros ; mais, à son grand étonnement, cette nomenclature de méfaits, au lieu de diminuer l’amour de la jeune fille, ne faisait que l’augmenter.

Cet amour arriva bientôt à un point que ses belles joues pâlirent, que ses yeux, conservant le jour la trace des larmes de la nuit, commencèrent à perdre de leur éclat ; enfin qu’une mélancolie profonde s’emparant d’elle, ses lèvres ne laissèrent plus passer que de ces rares sourires pareils aux pâles rayons d’un soleil d’hiver. Une maladie de langueur se déclara.

Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena, attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille, et le supplia de lui dire ce qu’il pensait de son état. Le médecin répondit qu’en cette circonstance moins qu’en toute autre la médecine pouvait se permettre de prédire l’avenir, attendu que la maladie de la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de s’expliquer ; mais que, malgré ce refus, il n’en était pas moins sûr qu’il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle, quelque secret dans lequel était sa guérison.

Ce secret n’en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois ; mais, au bout de ce temps, le médecin l’ayant prévenu que l’état de la malade empirait de telle façon qu’il ne répondait plus d’elle, le prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à Elena que, comme sa vie lui était plus chère que tout au monde, il consentait enfin à ce qu’elle épousât le comte de F***.

La pauvre Elena, qui ne s’attendait pas à cette bonne nouvelle, bondit de joie ; ses joues pâlies s’animèrent à l’instant du plus ravissant incarnat ; ses yeux ternis lancèrent des éclairs ; enfin sa belle bouche attristée retrouva un de ces doux sourires qu’elle semblait à tout jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de son père, et, en échange de son consentement, elle lui promit non seulement de vivre, mais encore d’être heureuse.

Le prince secoua la tête tristement, la fatale réputation de son futur gendre lui revenant sans cesse à l’esprit. Cependant, comme sa parole était donnée, il n’en consentit pas moins à ce qu’Elena fit connaître à l’instant même à son prétendu, qui avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu’elle, le changement inattendu qui s’opérait dans leur position.

Le comte de F*** accourut. En apprenant cette nouvelle inespérée, il avait failli devenir fou de joie.

Les deux amans se revoyant ne purent échanger une seule parole, ils fondirent en larmes.

Le prince se retira tout en grommelant : cinq secondes de plus d’un pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.

Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu’il comprit lui-même que, du moment où il cessait de s’opposer à l’union des deux amans, mieux valait que le mariage eût lieu plus tôt que plus tard. Le jour de la cérémonie fut donc fixé à trois semaines ; c’était juste le temps nécessaire à l’accomplissement des formalités d’usage.

Pendant ces trois semaines, le prince de *** reçut peut-être dix lettres anonymes, toutes remplies des plus graves accusations contre son futur gendre ; c’étaient des Arianes délaissées qui le représentaient comme un amant sans foi ; c’étaient des mères éplorées qui l’accusaient d’être un père sans entrailles ; c’étaient enfin des deux parts des plaintes amères qui venaient corroborer de plus en plus la première opinion que le prince avait conçue à l’endroit du comte de F***. Mais le prince avait donné sa parole ; il voyait son heureuse enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur. Il renferma toutes ses craintes au fond de son âme, comprenant qu’après avoir cédé aux désirs d’Elena, ce serait la tuer maintenant que de lui retirer sa parole donnée.

Tout resta dans le statu quo, et, le grand jour arrivé, l’auguste cérémonie eut lieu à la grande joie des jeunes époux et à l’admiration de tous les assistans, qui déclaraient, à l’unanimité, qu’on ferait inutilement tout le royaume des Deux-Siciles pour trouver deux jeunes gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports.

Le soir, il y eut un grand bal pendant lequel le jeune époux fut fort empressé, et la belle épouse fort rougissante ; puis enfin vint l’heure de se retirer. Les invités disparurent les uns après les autres : il ne resta plus dans le palais que les nouveaux mariés, le prince et la princesse. En voyant se rapprocher ainsi l’instant d’appartenir à un autre, Elena se jeta dans les bras de sa mère, tandis que le jeune comte secouait en souriant la main du prince.

En ce moment, celui-ci, oubliant tous ses préjugés contre son gendre, le prit dans un bras, prit sa fille dans l’autre, les embrassa tous les deux sur le front en s’écriant :-Venez, chers enfans, venez recevoir la bénédiction paternelle !

A ces mots, tous deux, se laissant glisser de ses bras, tombèrent à ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au dessous de la situation, abaissa sur leurs têtes ses mains qu’il avait levées vers le ciel ; alors, ne trouvant rien de mieux à dire que les paroles que le Seigneur lui-même dit aux premiers époux :-Croissez et multipliez ! s’écria-t-il. Puis, craignant de se laisser aller à une émotion qu’il regardait comme indigne d’un homme, il se retira dans son appartement, où, au bout d’un quart d’heure, la princesse vint le joindre, en lui annonçant que, selon toute probabilité, les deux jeunes époux étaient occupés à accomplir en ce moment même les paroles de la Genèse.

Le lendemain, Elena, en revoyant son père, rougit prodigieusement ; de son côté, le comte de F*** n’était pas exempt d’un certain embarras en abordant le prince ; mais comme cet embarras et cette rougeur étaient assez naturels dans la position des parties, la princesse se contenta de répondre à cette rougeur par un baiser, et le prince à cet embarras par un sourire.

La journée se passa sans que le prince et la princesse essayassent d’entrer dans aucun détail sur ce qui s’était passé entre les jeunes époux hors de leur présence ; seulement, comme ils comprenaient leur situation, ils les laissèrent le plus qu’ils purent en tête-à-tête, et ne furent aucunement étonnés qu’ils passassent une partie de la journée renfermés dans leurs appartmens. Néanmoins, on dîna en famille ; mais comme les époux paraissaient de plus en plus contraints et embarrassés, le prince et la princesse échangèrent un sourire d’intelligence ; et aussitôt le dessert achevé, ils annoncèrent à leurs enfans qu’ils avaient décidé d’aller passer quelques jours à la campagne, et que, pendant ces quelques jours, ils laissaient le palais de Naples à leur entière disposition.

Ce qui fut dit fut fait, et le même soir le prince et la princesse partirent pour Caserte, assez préoccupés tous deux des observations qu’ils avaient faites séparément, mais dont cependant ils n’ouvrirent pas la bouche pendant tout le voyage.

Trois jours après, au moment où le prince et la princesse déjeunaient en tête-à-tête, on entendit le roulement d’une voiture dans la cour du château. Cinq minutes après, un domestique arriva tout courant annoncer que la jeune comtesse venait d’arriver.

Derrière lui Elena parut ; mais, au contraire de ce qu’on aurait pu attendre d’une mariée de la semaine, sa figure était toute bouleversée, et elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère.

Le prince adorait sa fille ; il voulut donc connaître la cause de son chagrin ; mais plus il l’interrogeait, plus Elena, tout en gardant le silence, versait d’abondantes larmes. Enfin une idée terrible traversa l’esprit du prince.

-Oh ! le malheureux ! s’écria-t-il, il t’aura fait quelque infidélité ?

-Hélas ! plût au ciel ! répondit la jeune fille.

-Comment, plût au ciel ? Mais qu’est-il donc arrivé ? continua le prince.

-Une chose que je ne puis dire qu’à ma mère, répondit Elena.

-Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s’écria la princesse, et conte-moi tes chagrins.

-Ma mère ! ma mère ! dit la jeune femme, je ne sais si j’oserai.

-Mais c’est donc bien terrible ? demanda le prince.

-Oh ! mon père, c’est affreux.

-Je l’avais bien dit, murmura le prince, que cet homme ferait ton malheur !

-Hélas ! que ne vous ai-je cru ! répondit Elena.

-Viens, mon enfant, viens, dit la princesse, et nous verrons à arranger tout cela.

-Ah ! ma mère, ma mère, répondit la jeune mariée en se laissant entraîner presque malgré elle, ah ! je crains bien qu’il n’y ait pas de remède.

Et les deux femmes disparurent dans la chambre à coucher de la princesse.

Là fut révélé un secret inattendu, miraculeux, inouï : le comte de F***, le Lovelace de Naples, ce héros aux mille et une aventures, cet homme dont les précoces paternités avaient causé de si grandes et de si longues terreurs au prince de ***, le comte de F*** n’était pas plus avancé près de sa femme au bout de six jours de mariage que M. de Lignolle, de charadique mémoire, ne l’était près de sa femme au bout d’un an.

Et ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est que la réputation antérieure du comte de F***, loin d’être usurpée, était encore restée au dessous de la réalité.

Mais la bénédiction paternelle portait ses fruits. Aussi, comme l’avait laissé craindre l’exclamation d’Elena, il n’y avait pas de remède.

Trois ans s’écoulèrent sans que rien au monde pût conjurer le maléfice dont le pauvre comte de F*** était victime ; puis, au bout de trois ans, un bruit singulier se répandit : c’est que madame la comtesse de F***, aux termes d’un des articles du concile de Trente, demandait le divorce pour cause d’impuissance de son mari. Une pareille nouvelle, comme on le comprend bien, ne pouvait avoir grande croyance dans la ville de Naples ; les femmes surtout l’accueillaient en haussant les épaules, en assurant que de pareils bruits n’avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien y croire : la comtesse de F*** venait de faire assigner son mari devant le tribunal de la Rota à Rome.

Alors chacun voulut entrer dans les moindres détails des événemens qui avaient suivi le bal de noces ; mais nul ne pensa à révéler la fatale bénédiction du prince de *** et les termes bibliques dans lesquels il l’avait formulée, de sorte que toutes choses restèrent dans le doute, tous les hommes prenant parti pour la comtesse, toutes les femmes se rangeant du côté du comte.

Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu’elle l’avait été aux époques des plus grandes discordes civiles. C’étaient, à propos du comte et de la comtesse de F***, d’éternelles discussions entre les maris et les femmes ; les maris soutenaient à leurs femmes que non seulement le comte de F*** était impuissant, mais encore qu’il l’avait toujours été ; les femmes répondaient à leurs maris qu’ils étaient des imbéciles, et qu’ils ne savaient ce qu’ils disaient.

Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs et de sages-femmes. Les sages-femmes et les docteurs déclarèrent à l’unanimité qu’il était fort malheureux qu’Elena, comme Jeanne d’Arc, ne fût pas née dans les marches de Lorraine, attendu que, comme l’héroïne de Vaucouleurs, elle avait, en cas d’invasion tout ce qu’il fallait pour chasser les Anglais de France. Les maris triomphèrent, mais les femmes ne se rendirent point pour si peu : elles prétendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur métier, et que les médecins ne s’y connaissaient pas.

Les querelles conjugales s’envenimèrent ainsi, et une partie de ces dames, n’ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour cause d’impuissance, demandèrent la séparation de corps pour incompatibilité d’humeur.

Le comte de F*** demanda le congrès : c’était son droit. Le congrès fut donc ordonné : c’était sa dernière espérance.

Nous sommes trop chaste pour entrer dans les détails de cette singulière coutume, fort usitée au moyen-âge, mais fort tombée en désuétude au dix-neuvième siècle. Au reste, si nos lecteurs avaient quelque curiosité à ce sujet, nous les renverrions à Tallemant des Beaux, Historiette de M. de Langeais. Contentons-nous de dire que, contre toute croyance, le résultat tourna à la plus grande honte du pauvre comte de F***.

Les maris napolitains se prirent par la main et dansèrent en rond, ni plus ni moins qu’on assure que le firent depuis au foyer du Théâtre-Français MM. les romantiques autour du buste de Racine ; ce qui ne me parut jamais bien prouvé, attendu que le buste de Racine est appuyé contre le mur.

On crut les femmes anéanties ; mais comme on le sait, lorsque les femmes ont une chose dans la tête, il est assez difficile de la leur ôter. Ces dames répondirent qu’elles demeureraient dans leur première opinion sur l’excellent caractère du comte jusqu’à preuve directe du contraire. Mais, comme le tribunal de la Rota n’est pas composé de femmes, le tribunal décida que le mariage, n’ayant point été consommé, était comme nul et non avenu.

Moyennant lequel jugement les deux époux rentrèrent dans la liberté de se tourner le dos et de contracter, si bon leur semble, chacun de son côté, un nouvel hyménée.

Elena ne tarda point à profiter de la permission qui lui était donnée.

Pendant ces trois ans d’étrange veuvage, le chevalier de T*** lui avait fait une cour des plus assidues ; mais, moitié par vertu, moitié dans la crainte de fournir au comte de F*** de légitimes griefs, Elena n’avait jamais avoué au chevalier qu’elle partageait son amour.

Il était résulté de cette réserve une grande admiration de la part du monde, et un profond amour de la part du chevalier de T***.

Aussi, le prononcé du jugement à peine connu, le chevalier de T***, qui n’attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main à la belle Elena : l’un et l’autre furent acceptés, et la nouvelle des noces à venir se répandit en même temps que la rupture du mariage passé.

Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille, qui, au reste, étant devenue majeure, avait le droit de se gouverner elle-même. Le chevalier de T*** n’avait jamais fait parler de lui que de la façon la plus avantageuse : Il était d’une des premières familles de Naples, assez riche pour qu’on ne pût pas supposer que son amour pour Elena fût le résultat d’un calcul, et en outre attaché comme aide-de-camp à l’un des princes de la famille régnante : le parti était donc sortable de tout point.

On décida qu’on laisserait trois mois s’écouler pour les convenances ; que pendant ces trois mois le chevalier de T*** accepterait une mission que le prince lui avait offerte pour Vienne ; enfin que, ces trois mois expirés, il reviendrait à Naples, où les noces seraient célébrées.

Tout se passa selon les conventions faites : au jour dit, le chevalier de T*** fut de retour, plus amoureux qu’il n’était parti : de son côté, Elena lui avait gardé dans toute sa force le second amour aussi profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalités d’usage avaient été remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut célébré huit jours après l’arrivée du chevalier.

Cette fois, il n’y eut ni dîner ni bal ; on se maria à la campagne et dans la chapelle du château : quatre témoins, le prince et la princesse assistèrent seuls au bonheur des nouveaux époux. Comme la première fois, après la célébration du mariage, le prince les arrêta pour leur faire une petite exhortation qu’Elena et le chevalier écoutèrent avec tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l’allocution terminée, il voulut les bénir. Mais Elena, qui savait ce qu’avait coûté à son bonheur la première bénédiction paternelle, fit un bond en arrière, et, étendant les mains vers son père :

-Au nom du ciel ! mon père, lui dit-elle, pas un mot de plus ! C’est une superstition peut-être, mais, superstition ou non, ne nous bénissez pas.

Le prince, qui ne connaissait pas la véritable cause du refus de sa fille, insista pour accomplir ce qu’il regardait comme un devoir ; mais, la peur l’emportant sur le respect, Elena, au grand étonnement du prince, entraîna son mari dans son appartement pour le soustraire à la redoutable bénédiction, et, d’un mouvement rapide comme la pensée, en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s’il était besoin, de conjurer doublement l’influence perturbatrice de son père, elle referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans à deux verroux.

Le souvenir des orages qui avaient éclaté dès le premier jour dans le jeune ménage inspira d’abord de vives inquiétudes à la princesse, qui craignit que le maléfice de son époux troublât également ce second ménage. Ses appréhensions ne se calmèrent que lorsque le troisième jour sa fille vint rendre visite comme la première fois à ses parens, qui s’étaient retirés à la campagne. La jeune fille avait la figure si radieuse que les craintes de la mère s’évanouirent aussitôt.

En effet, Elena dit à sa mère que son nouvel époux n’avait pas cessé un seul instant de l’aimer, qu’il était bon, d’un charmant caractère, prévenant, docile même et plein d’attentions délicates pour elle ; en un mot, qu’elle était parfaitement heureuse.

Le bonheur si chèrement acheté de la jeune fille s’augmenta bientôt du titre de mère. Elle donna le jour à un gros garçon.

On choisit pour allaiter le nouveau-né une belle nourrice de Procida, aux boucles d’oreilles à rosette de perles, au justaucorps écarlate galonné d’or, à l’ample jupon plissé à franges d’argent, qu’on installa dans la maison et à qui tous les domestiques reçurent l’ordre d’obéir comme à une seconde maîtresse. Le bambino était l’idole de toute la maison, la princesse l’adorait, le prince en était fou ; nous ne parlons pas du père et de la mère, tous les deux semblaient avoir concentré leur existence dans celle de cette pauvre petite créature.

Quinze mois s’écoulèrent : l’enfant était on ne peut plus avancé pour son âge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa, auquel il rendait force gentils sourires en échange de ses agaceries.

De son côté, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait apporter à toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter l’enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus haute importance que le roi de Naples lui avait confiée pour le roi de France. Il s’agissait d’aller complimenter Charles X sur la prise d’Alger.

Cependant tous les amis du prince lui remontrèrent si bien le tort qu’il se ferait dans l’esprit du roi par un pareil refus, sa famille le supplia tellement de considérer que l’avenir de son gendre pourrait éternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit enfin à remplir une mission que tant d’autres lui eussent enviée.

Il partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva à Paris le 24, se rendit aussitôt au ministère des affaires étrangères pour demander son audience, et fut reçu solennellement deux jours après par le roi Charles X.

Le lendemain de cette réception la révolution de juillet éclata.

Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trône, huit pour en élever un autre. Mais le prince n’était point accrédité près du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas à propos de rester près de la nouvelle cour ; il quitta la France, sans même mettre le pied aux Tuileries, circonstance à laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon toute probabilité, les heureux et faciles commencemens de son règne.

Le prince était guéri des voyages par mer : les combats n’étaient plus à craindre, mais les tempêtes étaient toujours à redouter. Aussi prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre à Naples par Rome.

En passant par la capitale du monde, il s’arrêta pour présenter ses hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance le prince avait été chargé par son souverain, le reçut avec tous les honneurs dus à son rang, c’est-à-dire qu’au lieu de lui donner sa mule à baiser, comme Sa Sainteté fait pour le commun des martyrs, le pape lui donna sa main.

Trois jours après, le pape était mort.

Le prince était parti de Rome aussitôt son audience obtenue, tant il avait hâte de revenir à Naples. Il voyagea jour et nuit, et arriva en vue de son palais le lendemain à onze heures du matin, précédé de dix minutes seulement par le courrier qui lui faisait préparer des chevaux sur la route ; mais ces dix minutes suffirent à toute la famille pour accourir sur le balcon du premier étage, élevé, comme tous les premiers étages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de hauteur.

La nourrice y accourut comme les autres, tenant l’enfant dans ses bras.

Malgré sa vue basse, grâce à d’excellentes lunettes qu’il avait achetées à Paris, le prince aperçut son petit-fils et lui fit de sa voiture un signe de la main. De son côté, le bambino le reconnut ; et comme, ainsi que nous l’avons dit, il adorait son bon papa, dans la joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant à s’élancer à sa rencontre, que le malheureux enfant s’échappa des bras de sa nourrice, et, se précipitant du balcon, se brisa la tête sur le pavé.

Le père et la mère faillirent mourir de douleur ; le prince fut près de six mois comme un fou ; ses cheveux blanchirent, puis tombèrent, de sorte qu’il fut forcé de prendre perruque, ce qui compléta ainsi en lui la triple et terrible réunion de la perruque, de la tabatière et des lunettes.

C’est ainsi que je le vis en passant à Naples ; mais j’étais heureusement prévenu.

Du plus loin que je l’aperçus, je lui fis des cornes, si bien que, quoiqu’il me fît l’honneur de causer avec moi près de vingt minutes, il ne m’arriva d’autre malheur, grâce à la précaution que j’avais prise, que d’être arrêté le lendemain. Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu’elle fut accompagnée de circonstances assez curieuses pour que je ne craigne pas, le moment venu, de m’étendre quelque peu sur ses détails.

Le jour même de mon départ, le prince avait été nommé président du comité sanitaire des Deux-Siciles.

Huit jours après, j’appris à Rome que le lendemain de cette nomination le choléra avait éclaté à Naples.

Depuis, j’ai su que le comte de F***, le premier époux de la belle Elena, ayant suivi l’exemple qu’elle lui avait donné, s’était remarié comme elle, avait été parfaitement heureux de son côté avec sa nouvelle épouse, et comme mari, et comme père, car il avait eu de ce second mariage cinq enfans : trois garçons et deux filles.

Au mois de mars dernier, le prince de *** est entré dans sa soixante-dix-huitième année ; mais, loin que l’âge lui ait rien fait perdre de sa terrible influence, on prétend, au contraire, qu’il devient plus formidable au fur et à mesure qu’il vieillit.

Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons à Oromaze.

 

Saint Janvier, martyr de l’Église.

SAINT JANVIER

SAINT JANVIER

Saint Janvier n’est pas un saint de création moderne ; ce n’est pas un patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens, accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intérêts de tout le monde ; son corps n’a pas été recomposé dans les catacombes aux dépens d’autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de sainte Philomèle ; son sang n’a pas jailli d’une image de pierre, comme celui de la madone de l’Arc ; enfin les autres saints ont bien fait quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu’à nous par la tradition et par l’histoire ; tandis que le miracle de saint Janvier s’est perpétué jusqu’à nos jours, et se renouvelle deux fois par an, à la grande gloire de la ville de Naples et à la grande confusion des athées.

Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers siècles de l’Église. Évêque, il a prêché la parole du Christ et a converti au véritable culte des milliers de païens ; martyr, il a enduré toutes les tortures inventées par la cruauté de ses bourreaux, et a répandu son sang pour la foi ; élu du ciel, avant de quitter ce monde où il avait tant souffert, il a adressé à Dieu une prière suprême pour faire cesser la persécution des empereurs.

Mais là se bornent ses devoirs de chrétien et sa charité de cosmopolite.

Citoyen avant tout, saint Janvier n’aime réellement que sa patrie ; il la protége contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis :

Civi, patrono, vindici, comme le dit une vieille tradition napolitaine. Le monde entier serait menacé d’un second déluge, que saint Janvier ne lèverait pas le bout du petit doigt pour l’empêcher ; mais que la moindre goutte d’eau puisse nuire aux récoltes de sa bonne ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.

Saint Janvier n’aurait pas existé sans Naples, et Naples ne pourrait plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu’il n’y a pas de ville au monde qui ait été plus de fois conquise et dominée par l’étranger ; mais, grâce à l’intervention active et vigilante de son protecteur, les conquérans ont disparu, et Naples est restée.

Charles Ier d'Anjou

Les Normands ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Souabes ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Angevins ont régné sur Naples, mais saint Janvier les a chassés.

Les Aragonais ont usurpé le trône à leur tour, mais saint Janvier les a punis.

Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.

Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a éconduits.

Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie ?

Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance qui les rend patiens jusqu’au stoïcisme : c’est que tous les rois et tous les gouvernemens passeront, et qu’il ne restera en définitive que le peuple et saint Janvier. L’histoire de saint Janvier commence avec l’histoire de Naples, et ne finira, selon toute probabilité, qu’avec elle : toutes deux se côtoient sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les attribuer, sur la foi d’historiens ignorans ou prévenus, à telle ou telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source ; mais, en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du quatrième siècle jusqu’à nos jours, saint Janvier est le principe ou la fin de toutes choses ; si bien qu’aucun changement ne s’y est accompli que par la permission, par l’ordre ou par l’intervention de son puissant protecteur.

Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les premiers siècles, elle revêt l’allure simple et naïve d’une légende de Grégoire de Tours ; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et pittoresque d’une chronique de Froissard ; enfin, de nos jours, elle offre l’aspect railleur et sceptique d’un conte de Voltaire.

Nous allons commencer par la légende.

Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus haute noblesse de l’antiquité ; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa république le titre de sérénissime royale république napolitaine, et qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir osé abolir le titre d’excellence, n’aurait jamais consenti à se choisir un protecteur d’origine plébéienne : le lazzarone est essentiellement aristocrate. La famille de saint Janvier descend en droite ligne des Januari de Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières années du saint sont restées ensevelies dans l’obscurité la plus profonde ; il ne paraît en public qu’à la dernière époque de sa vie, pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour elle. Il fut nommé à l’évêché de Bénévent vers l’an de grâce 304, sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l’évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand !

Une des plus terribles persécutions que l’Église ait endurées est, comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien ; les chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans l’espace d’un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation de l’édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, hommes et femmes, enfans et vieillards, l’Église naissante parut respirer un instant.

Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui venaient d’abdiquer, avaient succédé Constance et Galère ; il était résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil s’était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu’à Dragontius avait succédé Timothée.

Au nombre des chrétiens entassés dans les prisons de Cumes par Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misène, et Proculus, diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu’avait duré la persécution, saint Janvier n’avait jamais manqué, au risque de sa vie, de leur apporter des consolations et des secours ; et, quittant son diocèse de Bénévent pour accourir là où il croyait sa présence nécessaire, il avait bravé mainte et mainte fois les fatigues d’un long voyage et la colère du proconsul.

A chaque nouveau soleil politique qui se lève, un rayon d’espoir passe à travers les barreaux des prisonniers de l’autre règne ; il en fut ainsi à l’avènement au trône de Constance et de Galère. Sosius et Proculus se crurent sauvés. Saint Janvier, qui avait partagé leur douleur, se hâta de venir partager leur joie. Après avoir récité si long-temps avec ses chers fidèles les psaumes de la captivité, il entonna le premier avec eux le cantique de la délivrance.

Les chrétiens, relâchés provisoirement, rendaient grâces au Seigneur dans une petite église située aux environs de Pouzzoles, et le saint évêque, assisté par les deux diacres Sosius et Proculus, s’apprêtait à offrir à Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout à coup il se fit au dehors un grand bruit, suivi d’un long silence. Les prisonniers, rendus il y avait peu d’instans à la liberté, prêtèrent l’oreille ; les deux diacres se regardèrent l’un l’autre, et saint Janvier attendit ce qui allait se passer, immobile et debout devant la première marche de l’autel qu’il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux lèvres, et le regard fixé sur la croix avec une indicible expression de confiance. Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le décret de Dioclétien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothée ; et ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent à l’oreille des chrétiens prosternés dans l’église :

«Dioclétien, trois fois grand, toujours juste, empereur éternel, à tous les préfets et proconsuls du romain empire, salut.

«Un bruit qui ne nous a pas médiocrement déplu étant parvenu à nos oreilles divines, c’est-à-dire que l’hérésie de ceux qui s’appellent chrétiens, hérésie de la plus grande impiété (valde impiam), reprend de nouvelles forces ; que lesdits chrétiens honorent comme dieu ce Jésus enfanté par je ne sais quelle femme juive, insultant par des injures et des malédictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule, et Jupiter lui-même, tandis qu’ils vénèrent ce même Christ, que les Juifs ont cloué sur une croix comme un sorcier ; à cet effet, nous ordonnons que tous les chrétiens, hommes ou femmes, dans toutes les villes et contrées, subissent les supplices les plus atroces s’ils refusent de sacrifier à nos dieux et d’abjurer leur erreur.

Si cependant quelques uns parmi eux se montrent obéissans, nous voulons bien leur accorder leur pardon ; au cas contraire, nous exigeons qu’ils soient frappés par le glaive et punis par la mort la plus cruelle (morte pessima punire).

Sachez enfin que, si vous négligez nos divins décrets, nous vous punirons des mêmes peines dont nous menaçons les coupables.» Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononcé, saint Janvier adressa à Dieu une muette prière pour le supplier de faire descendre sur tous les fidèles qui l’entouraient la grâce nécessaire pour braver les tortures et la mort ; puis, sentant que l’heure de son martyre venait de sonner, il sortit de l’église accompagné par les deux diacres et suivi de la foule des chrétiens, qui bénissaient à haute voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de bourreaux étonnés de tant de courage, et, chantant toujours au milieu des populations ameutées qui se pressaient pour voir le saint évêque, il arriva à Nola après une marche qui parut un triomphe.

Timothée l’attendait du haut de son tribunal, élevé, dit la chronique, comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans éprouver le moindre trouble à la vue de son juge, s’avança d’un pas ferme et sûr dans l’enceinte, ayant toujours à sa droite Sosius, diacre de Misène, et à sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres chrétiens se rangèrent en cercle et attendirent en silence l’interrogatoire de leur chef.

Timothée n’était pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier.

Aussi, par égard pour le civis romanus, poussa-t-il la complaisance jusqu’à l’interroger, tandis qu’il aurait parfaitement pu, dit le père Antonio Carracciolo, le condamner sans l’entendre.

Quant à Timothée, tous les écrivains s’accordent à le peindre comme un païen fort cruel, comme un tyran exécrable, comme un préfet impie, comme un juge insensé. A ces traits, déjà passablement caractéristiques, un chroniqueur ajoute qu’il était tellement altéré de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d’un voile sanglant qui le privait momentanément de la vue, et qui, tout le temps que durait sa cécité, lui causait les plus atroces douleurs.

Tels étaient les deux hommes que la Providence amenait en face l’un de l’autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.

-Quel est ton nom ? demanda Timothée.

-Janvier, répondit le saint.

-Ton âge ?

-Trente-trois ans.

-Ta patrie ?

-Naples.

-Ta religion ?

-Celle du Christ.

-Et tous ceux qui t’accompagnent sont aussi chrétiens ?

-Lorsque tu les interrogeras, j’espère en Dieu qu’ils répondront comme moi qu’ils sont tous chrétiens.

-Connais-tu les ordres de notre divin empereur ?

-Je ne connais que les ordres de Dieu.

-Tu es noble ?

-Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.

-Et tu ne veux pas renier ton Dieu ?

-Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou de la boue pétrie.

-Tu sais les supplices qui te sont réservés ?

-Je les attends avec calme.

-Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance ?

-Je ne suis qu’un faible instrument que le moindre choc peut briser ; mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom.

-Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si ton Dieu viendra t’en tirer.

-Dieu n’a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël ?

-Je te jetterai aux bêtes dans le cirque.

-Dieu n’a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions ?

-Je te ferai trancher la tête par l’épée du bourreau.

-Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.

-Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d’esclaves.

-O malheureux insensé ! s’écria le saint avec un inexprimable accent de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue ne te sera rendue qu’à ma prière, afin que tu puisses être témoin du courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ !

-Eh bien ! si c’est un défi, je l’accepte, répondit le proconsul ; nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la douleur.

Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié et jeté dans une fournaise ardente. Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui l’entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement ; car quoique chacun d’eux fût personnellement prêt à subir le martyre, cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu’il s’agissait d’assister au supplice de leur saint évêque.

A ce cri de pitié et de douleur qui s’éleva tout à coup dans la foule, saint Janvier se tourna d’un air grave et sévère, et étendant la main droite pour imposer silence :

-Eh bien ! mes frères, dit-il, que faites-vous ? Voulez-vous par vos plaintes réjouir l’âme des impies ? En vérité je vous le dis, rassurez-vous, car l’heure de ma mort n’est pas venue, et le Seigneur ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre.

Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué au feu éternel de l’enfer.

Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit signe aux bourreaux d’exécuter son arrêt.

Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l’ouverture par laquelle on l’avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la population entière qui assistait à ce spectacle.

Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée s’élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient exécutés ; et se croyant vengé à tout jamais de l’homme qui avait osé le braver, il rentra chez lui plein de l’orgueil du triomphe. Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous l’impression d’une pitié profonde et d’une sombre terreur.

Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir le bon ordre, n’ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu’avait montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque l’un deux, s’arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée, fit signe à son interlocuteur de se taire et d’écouter. Celui-ci écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin ; si bien que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de l’intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et la chose leur parut si extraordinaire qu’ils se crurent un instant le jouet d’un rêve.

Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d’un choeur angélique.

Cette fois, ce ne fut plus l’étonnement, mais bien la frayeur qui les saisit ; et voyant qu’il devenait urgent de prévenir le préfet de l’événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place, ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec l’éloquence de la peur l’incroyable miracle dont ils venaient d’être témoins.

Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats de les faire battre de verges s’ils se laissaient dominer par de si puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non seulement d’avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et l’air qu’il chantait dans la fournaise, mais encore d’avoir retenu les paroles du cantique et les actions de grâces qu’il rendait au Seigneur.

Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle obstination, donna l’ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits.

Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau tellement encombrée par le peuple qu’il eut peine à se frayer un passage.

Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice, demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par ces clameurs sourdes qui précèdent l’émeute comme le roulement du tonnerre précède l’ouragan.

Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment rétabli pour qu’il pût se faire entendre, il répondit que le désir du peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu’il venait précisément donner l’ordre d’ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti aux bruits absurdes répandus parmi la foule.

A ces mots, les cris cessent, la colère s’apaise et fait place à une curiosité haletante. Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur un point.

A un signe de Timothée, les soldats s’avancent vers la fournaise, armés de marteaux et de pioches ; mais aux premières briques qui tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s’échappe subitement du foyer et les réduit en cendres.

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A l’instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu d’une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa gloire. Le feu n’avait pas touché un seul cheveu de son front, la fumée n’avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.

Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre ne pouvait rien sur les élus du Seigneur ; puis, comme on aurait pu douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c’était bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un fantôme, pas une apparition surhumaine que l’on venait de voir, saint Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du préfet.

A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s’était senti pris d’une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s’était réfugié dans le temple de Jupiter. Ce fut là qu’il apprit que le saint, qui pouvait, au milieu de l’enthousiasme général dont ce miracle l’avait fait l’objet, s’éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice qu’il lui plairait de lui infliger.

Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance toute sa colère.

Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu’il avait bien affaire à l’évêque de Bénévent lui-même, et non point à quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps.

En conséquence, et pour qu’il ne lui restât aucun doute à ce sujet, après avoir tâté saint Janvier, pour s’assurer qu’il était bien de chair et d’os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée jusqu’à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le fit fouetter par ses licteurs jusqu’à ce que le sang jaillît. Alors il trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s’assura que c’était bien du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l’apparence ; puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût appliqué à la torture.

La torture fut longue et douloureuse ; saint Janvier en sortit les chairs meurtries et les os disloqués ; mais, pendant tout le temps qu’elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte.

Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier louait le Seigneur. Timothée, voyant que la question n’avait d’autre résultat pour lui que de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le cirque et exposé aux tigres et aux lions ; seulement il hésita quelque temps pour savoir si l’exécution aurait lieu dans le cirque de Pouzzoles ou de Nola ; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.

Un double calcul présida à cette décision : d’abord le cirque de Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs ; et puis, une telle fermentation s’était manifestée à la suite du premier miracle, qu’il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à craindre si le martyr sortait triomphant d’une seconde épreuve.

Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus cruel de transporter le saint d’une ville à l’autre, on vint lui dire que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille, pouvait faire le voyage à pied.

A cette nouvelle, une idée infernale traversa l’esprit de Timothée : il avisa que ce serait faire merveille que d’ajouter la honte à la douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles, par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et Proculus.

Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d’épuisement ou de douleur au milieu de la route, ou qu’ils arriveraient au lieu de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la populace, que leur sort n’inspirerait plus ni pitié ni regrets.

La chose fut donc exécutée comme l’avait décidé le proconsul.

On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus ; et Timothée, s’y étant assis, intima à ses licteurs l’injonction de frapper de verges les trois patiens chaque fois qu’ils s’arrêteraient ou seulement ralentiraient le pas ; puis il donna l’ordre du départ en levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.

Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs retombât sur eux. Saint Janvier, s’élançant d’un bond, entraîna avec lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs et curieux.

Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l’aide desquelles les messagers du ciel traversent l’empirée avec la rapidité de l’éclair ; mais la vérité est que le char s’éloigna, emporté par une telle rapidité qu’il laissa bientôt derrière lui non seulement la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt disparaître au milieu d’un nuage de poussière.

Ce n’était pas à cela que s’était attendu le proconsul ; il ne s’était occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non de le retenir ; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les oiseaux de l’air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu’à se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé ; mais bientôt un vertige le prit ; il lui sembla que le char cessait de toucher la terre, que tous les objets, emportés d’une course égale à la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s’élançait en avant.

La lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l’équilibre à son corps ; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant, les mains jointes.

Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu’ils semblaient être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à la colline d’Antignano, à l’endroit même où l’on trouve encore aujourd’hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie, poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier l’entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s’arrêtant avec ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda d’une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre lassitude :

-Qu’y a-t-il, maître ?

Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de halte pour respirer à pleine poitrine.

Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.

-Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.

-Relayons, répondit saint Janvier.

Timothée descendit de son char ; mais les trois saints restèrent attachés à leur chaîne, et cependant, à l’émotion du proconsul, à la sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa poitrine, on eût pu croire que c’était lui qui avait jusque alors été attelé à la place des chevaux, et que c’étaient les trois saints qui avaient tenu la place du maître. Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que, par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le reprirent, et s’avançant vers saint Janvier, le fouet levé :

-Pourquoi, lui dit-il, m’as-tu conduit de Nola ici avec une si grande rapidité ?

-Ne m’avais-tu pas commandé d’aller le plus vite que je pourrais ?

-Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n’ont pu te suivre ?

-J’ignorais moi-même de quel pas j’irais, quand les anges m’ont prêté leurs ailes.

-Ainsi, tu crois que l’assistance que tu as reçue vient de ton Dieu ?

-Tout vient de lui.

-Et tu persistes dans ton hérésie ?

-La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule digne du Seigneur.

-Tu sais quelle mort t’attend à l’autre bout de la route ? reprit le proconsul.

-Ce n’est pas moi qui ai demandé à m’arrêter, répondit saint Janvier.

-C’est juste, répondit Timothée ; aussi allons-nous repartir.

-A tes ordres, maître.

-Ainsi, je vais remonter dans mon char.

-Remonte.

-Mais écoute-moi bien.

-J’écoute.

-C’est à la condition que tu n’iras plus du train que tu as été.

-J’irai du train que tu voudras.

-Le promets-tu ?

-Je le promets.

-Sur ta parole de noble ?

-Sur ma foi de chrétien.

-C’est bien.

-Es-tu prêt, maître ?

-Allons, dit le proconsul.

-Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce qui nous est ordonné.

Et le char repartit de nouveau ; mais le saint, observant scrupuleusement la promesse qu’il avait faite, ne marcha plus qu’au pas, ou tout au plus au petit trot ; encore se tournait-il de temps en temps vers Timothée pour lui demander si c’était là l’allure qui lui convenait.

Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une âme n’attendait le proconsul ; car ils avaient marché d’un tel train, que la nouvelle de leur arrivée n’avait pu les précéder. Aucun ordre n’était donc donné pour le supplice : aussi force fut à Timothée de le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.

Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins de l’amphithéâtre : Elle y était accourue de tous les points de la Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province, et c’était pour lui qu’on réservait les tigres et les lions les plus féroces, qui, envoyés d’Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un instant à Naples.

C’était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore aujourd’hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné une fête à Tiridate.

Tout avait été préparé pour frapper d’étonnement le roi d’Arménie : les animaux les plus puissans et les gladiateurs les plus adroits s’étaient exercés devant lui ; mais lui était resté impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce qu’il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé le cirque d’éclater en tonnerres d’applaudissemens, Tiridate, sans rien répondre, s’était levé en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d’un seul coup.

A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être introduits.

A un signe du proconsul, la grille s’ouvrit et les animaux de carnage s’élancèrent dans l’arène.

A leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie ; de leur côté, les animaux étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et tous les applaudissemens.

Puis, excités par les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l’odeur de la chair humaine dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher leurs lèvres.

Mais l’étonnement du proconsul fut grand lorsqu’il vit les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois martyrs, pleins de respect et d’obéissance, tandis que saint Janvier toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait les spectateurs.

Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un nuage ; l’amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent, et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres.

Mais l’aveuglement n’était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation de l’artère il semblait au malheureux qu’un fer rouge perçait ses prunelles.

La prédiction de saint Janvier s’accomplissait.

Timothée essaya d’abord de dompter sa douleur et d’étouffer ses plaintes devant la multitude ; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances.

Saint Janvier s’avança doucement vers lui au milieu de l’attention générale, et prononça cette courte prière : «Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu’il m’a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son esprit et le retenir encore sur le bord de l’abîme où le malheureux va tomber sans retour.

En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu !

De toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent dans cette enceinte ; que votre grâce descende sur eux et les arrache aux ténèbres du paganisme.»

Puis élevant la voix et touchant de l’index les paupières du proconsul, il ajouta :

«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»

-Amen, répondirent les deux diacres.

Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s’opéra d’une manière si prompte et si complète qu’il ne se souvenait même plus d’avoir éprouvé aucune douleur.

A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d’une seule voix, d’un seul cri, d’un seul élan, demandèrent à recevoir le baptême.

Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints fussent mis à mort par le glaive.

Ce fut par une belle matinée d’automne, le 19 septembre de l’année 305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d’un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier supplice.

Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortége, pour ôter au peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant ; un silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n’était interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des armures.

Saint Janvier n’avait pas fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au tournant d’une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu’à lui, accablé qu’il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse.

Le vieillard s’avançait en levant le menton et en étendant les bras devant lui, se dirigeant vers la personne qu’il cherchait avec cet instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté que le regard le plus clairvoyant. Dès qu’il se crut assez près de saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d’efforts et de zèle, s’écria d’une voix haute et perçante :

-Mon père ! mon père ! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos genoux ?

-Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s’arrêtant pour écouter le vieillard.

-Mon père ! mon père ! pourrais-je être assez heureux pour baiser la poussière que vos pieds ont foulée ?

-Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules.

-Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la grâce de Dieu est avec lui.

Le bourreau s’écarta, et l’aveugle put enfin s’agenouiller devant le saint.

-Que me veux-tu, mon fils ? demanda saint Janvier.

-Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous ; je le garderai jusqu’à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans cette vie et dans l’autre.

-Cet homme est fou ! dit le bourreau avec un sourire de mépris.

Comment ! lui dit-il, ne sais-tu pas qu’il n’a plus rien à lui ? Tu demandes l’aumône à un homme qui va mourir !

-Cela n’est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce n’est pas la première fois qu’il vous échappe.

-Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à moi.

-Serait-il vrai, mon père ? vous qui avez triomphé du feu, de la torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet homme ?

-Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie ; mon exil est fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils, interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment : je te le laisserai après ma mort.

-Et comment irai-je le chercher ? dit le vieillard, les soldats ne me laisseront pas approcher de vous.

-Eh bien ! répondit saint Janvier, je te l’apporterai moi-même.

-Merci, mon père.

-Adieu, mon fils.

L’aveugle s’éloigna et le cortége reprit sa marche.

Arrivé au forum de Vulcano, les trois saints s’agenouillèrent, et saint Janvier, d’une voix ferme et sonore, prononça ces paroles :

-Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des tyrans contre votre sainte Église !

Coppola_San gennaro

Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang. Le bourreau trancha d’abord les têtes de Proculus et de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du Seigneur. Mais comme il s’approchait de saint Janvier, un tremblement convulsif le saisit tout à coup, et l’épée lui tomba des mains sans qu’il eût la force de se courber pour la ramasser.

Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux ; puis, portant la main à son cou :

-Eh bien ! dit-il au bourreau, qu’attends-tu, mon frère ?

-Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne m’en donnes pas la permission.

 

-Non seulement je te le permets, frère, mais je t’en prie.

A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et levant l’épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur, que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même coup.

Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même année, Constantin, s’échappant de Rome, alla trouver son père et fut nommé par lui son héritier et son successeur dans l’empire. Si donc tout effet doit se reporter à sa cause, c’est de la mort de saint Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe de l’Église.

Après l’exécution, comme les soldats et le bourreau s’acheminaient vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la même place où ils l’avaient laissé. Les soldats s’arrêtèrent pour s’amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en ricanant :

-Eh bien ! l’aveugle, as-tu reçu le souvenir qu’on t’avait promis ?

-O impie que vous êtes ! s’écria le vieillard en ouvrant les yeux brusquement et fixant sur tous ceux qui l’entouraient un regard clair et limpide, non seulement j’ai reçu le bandeau des mains du saint lui-même, qui vient de m’apparaître tout à l’heure, mais en appliquant ce bandeau sur mes yeux j’ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur le martyr du Christ ! malheur à celui qui a ordonné sa mort ! malheur à tous ceux qui s’en sont rendus complices ! malheur à vous, malheur !

Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves l’avaient pillée, les femmes l’avaient abandonnée avec horreur. Tout le monde s’éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de Dieu l’eût marqué d’un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d’avancer hardiment ; mais au premier pas qu’ils firent dans l’intérieur de la maison, ils tombèrent raides morts. Timothée n’était plus qu’un cadavre informe et pourri, et les émanations pestilentielles qui s’exhalaient de son corps avaient suffi pour asphyxier d’un seul coup les misérables complices de ses iniquités.

Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s’en alla au forum de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune, qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu’on pouvait distinguer le moindre objet dans tous ses détails.

Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour voir s’il n’était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l’autre bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s’avançait avec les mêmes précautions.

-Bonjour, mon frère, dit la femme.

-Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard.

-Qui êtes-vous, mon frère ?

-Je suis un ami de saint Janvier.

Et vous, ma soeur ?

-Moi, je suis sa parente.

-De quel pays êtes-vous ?

-De Naples. Et vous ?

-De Pouzzoles.

-Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure ?

-Je vous le dirai quand vous m’aurez expliqué le but de votre voyage nocturne.

-Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.

-Et moi je viens pour enterrer son corps.

-Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n’appartient d’ordinaire qu’aux parens du défunt ?

-C’est saint Janvier lui-même, qui m’est apparu peu d’instans après sa mort.

-Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu ?

-A peu près la troisième heure du jour.

-Cela m’étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir, et m’a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.

-Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.

-Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu’il a fait en la mienne ; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère, il y a miracle.

-Sachez d’abord que j’étais aveugle.

-Et moi percluse.

-Il a commencé par me rendre la vue.

-Il m’a rendu l’usage des jambes.

-J’étais mendiant.

-J’étais mendiante.

-Il m’a assuré que je ne manquerai de rien jusqu’à la fin de mes jours.

-Il m’a promis que je ne souffrirai plus ici bas.

-J’ai osé lui demander un souvenir de son affection.

-Je l’ai prié de me donner un gage de son amitié.

sang de San Gennaro
sang de San Gennaro

-Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa mort.

-Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe.

-Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa parente.

-Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami.

-A propos, j’oubliais une chose.

-Laquelle, mon frère ?

-Il m’a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques.

-Il m’a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu de paille, et m’a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux fioles.

-Cherchons.

-Cela ne doit pas être bien loin.

 

-Heureusement la lune nous éclaire.

-C’est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était couvert de nuages.

-Voici le doigt que je cherchais.

-Voici le fétu dont il m’a parlé.

Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait avec une éponge jusqu’à la dernière goutte de son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui avait données lui-même à cet effet.

C’est ce même sang qui, depuis quinze siècles, se met en ébullition toutes les fois qu’on le rapproche de la tête du saint, et c’est dans cette ébullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle de saint Janvier.

Voilà ce que Dieu fit de saint Janvier ; maintenant voyons ce qu’en firent les hommes.

 

Saint Janvier et sa Cour

Capture

Maison St Janvier à Benevento

Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes pérégrinations qu’elles ont accomplies, et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et les ramenèrent enfin de Bénévent à Naples : cette narration nous entraînerait à l’histoire du moyen-âge tout entière, et on a tant abusé de cette intéressante époque qu’elle commence singulièrement à passer de mode.
C’est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que deux fois l’an pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire.

Santa Chiara

Deux ou trois fois par hasard on dérange bien encore le saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires ; et chacune de ces sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit, par tradition orale, dans la mémoire du peuple napolitain.
C’est à l’archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout le reste de l’année, demeure saint Janvier.
Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois napolitains : c’est le résultat d’un voeu qu’ils firent simultanément en 1527, épouvantés qu’ils étaient par la peste qui désola cette année la très fidèle ville de Naples.
La peste cessa, grâce à l’intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme un signe de la reconnaissance publique.
A l’opposé des votans ordinaires qui, lorsque le danger est passé, oublient le plus souvent le saint auquel il se sont voués, les Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à-vis de leur patron l’engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu’ils ne voulaient partager avec aucun étranger, cet étranger fût-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l’honneur de loger dignement leur saint protecteur.
Or, comme ni l’argent ni le zèle ne manqua, la chapelle fut bientôt bâtie ; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public ; cette obligation porte la date du 13 janvier 1527 : ceux qui y ont signé s’engagent à fournir pour les frais du bâtiment la somme de 13,000 ducats ; mais il parait qu’à partir de cette époque il fallait déjà commencer à se défier des devis des architectes : la porte seule couta 135,000 francs, c’est-à-dire une somme triple de celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.
La chapelle terminée, on décida qu’on appellerait, pour l’orner de fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les premiers peintres du monde. Malheureusement cette décision ne fut pas approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent à leur tour que la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui jurèrent que tout rival qui répondrait à l’appel fait à son pinceau s’en repentirait cruellement. Soit qu’ils ignorassent ce serment, soit qu’ils ne crussent pas à son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d’Arpino accoururent ; mais le chevalier d’Arpino fut obligé de fuir avant même d’avoir mis le pinceau à la main ; le Guide, après deux tentatives d’assassinat, auxquelles il n’échappa que par miracle, quitta Naples à son tour : le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les persécutions qu’il avait déjà éprouvées, las d’une vie que ses rivaux lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n’écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme guérissant une foule de malades avec l’huile de la lampe qui brûle devant saint Janvier, la Résurrection d’un jeune homme, et la coupole, lorsqu’un jour il se trouva mal sur son échafaud : on le rapporta chez lui, il était empoisonné.

Chapelle de Saint Janvier

Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de toute concurrence ; mais il n’en était point ainsi : un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le Guide son maître ; huit jours après, les deux élèves, attirés sur une galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît reparler d’eux ; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira à son tour ; et l’Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d’avenir, à la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes.
Ce fut alors que l’Espagnolet peignit son Saint sortant de la fournaise, composition titanesque ; Stanzoni, la Possédée délivrée par le saint ; et enfin Lafranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées. Ce fut à cette chapelle, où l’art avait eu ses martyrs, que les reliques du saint furent confiées.
Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le maître-autel ; cette niche est séparée par un compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l’époque fixée, puisque c’est par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie.
Enfin elle est close par deux portes d’argent massif sculptées aux armes du roi d’Espagne Charles II.
Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clés dont l’une est gardée par l’archevêque, et l’autre par une compagnie tirée au sort parmi les nobles, et qu’on appelle les députés du Trésor. On voit que saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne pouvaient jamais dépasser l’enceinte de la ville, et qui ne sortaient de leur palais qu’avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses inconvéniens, elle a bien aussi ses avantages : saint Janvier y gagne à n’être pas dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un médecin de village : aussi ceux qui le gardent connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères les gardiens des autres saints.

exposition du sang de Saint Janvier

Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que la lave, après avoir dévoré Torre del Greco, s’acheminait tout doucement vers Naples, il y eut émeute : les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre dans tout cela se portèrent à l’archevêché, et commencèrent à crier pour qu’on sortît le buste de saint Janvier et qu’on le portât à l’encontre de l’inondation de flammes. Mais ce n’était pas chose facile que de leur accorder ce qu’ils demandaient : saint Janvier était sous double clé, et une de ces deux clés était entre les mains de l’archevêque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que l’autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu’ils avaient de plus précieux, couraient l’un d’un côté, l’autre de l’autre.
Heureusement le chanoine de garde était un gaillard qui avait le sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait au ciel et sur la terre : il monta sur le balcon de l’archevêché qui dominait toute la place encombrée de monde ; il fit signe de la main qu’il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l’audace de ceux à qui il avait affaire :
-Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu.
-Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier venu ; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu’on me le refuse ?
-Voilà justement où je vous attendais, reprit le chanoine : de qui est fils Jésus-Christ, s’il vous plaît ? D’un charpentier et d’une pauvre fille comme vous et moi pourrions être ; tandis que saint Janvier, c’est bien autre chose. Saint Janvier est fils d’un sénateur et d’une patricienne ; c’est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez ; mais quant à saint Janvier, c’est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir dix fois plus nombreux que vous n’êtes, et crier quatre fois davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.
-C’est juste, dit la foule : allons chercher le bon Dieu.
Et l’on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint Janvier, sortit de l’église de Sainte-Claire, et s’en vint suivi de son cortége populaire au lieu que réclamait sa miséricordieuse présence.
En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint aristocrate : il a un cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle de leurs maîtres : ces saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l’attendent quand il rentre : ce sont les patrons secondaires de la ville de Naples.
Voici comment se recrute cette armée de saints courtisans.
Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier même qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu, n’a qu’à faire fondre une statue d’argent massif du prix de 6 à 8,000 ducats, et l’offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle : à partir de ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier ; ceux même qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu’en déposant entre les mains d’un notaire du saint le double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l’intérêt général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni de son reçu, va retirer la somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s’égareront pas, et que, s’ils s’égarent, ils ne seront pas du moins perdus, puisque avec l’argent déposé on en pourra faire fondre deux au lieu d’un.
Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n’a été prise, il faut le dire, qu’après que le chapitre de saint Janvier eut été dupe de sa trop grande confiance : la statue de san Gaëtano, sortie sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-même, et prétendre qu’ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s’était présentée pour faire une fugue ; les témoignages les plus respectables vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il fut reconnu que c’était un cocher de fiacre qui avait détourné la précieuse statue.
On se mit à la poursuite du voleur ; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon toute probabilité, passé la frontière ; et, si minutieuses que fussent les recherches, elles n’amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile s’étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui jusque-là, à Naples, comme en France, avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui, à partir de ce moment, n’osèrent plus se faire peindre revenant au domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la discussion vaille la peine d’appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV : jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s’il ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.
Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426 ; la seule règle exigée, la seule condition sine qua non, c’est que la statue soit d’argent pur et qu’elle pèse le poids.
Cependant la statue serait d’or et pèserait le double, qu’on ne la refuserait point pour cela ; les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun moyen de maintenir ou d’augmenter leur popularité, ont déposé cinq statues au Trésor dans l’espace de moins de trois ans.
Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le monde.

Dôme Saint Janvier Naples

 

 

Le Miracle

Nous nous trouvions fort heureusement à Naples lors du retour de cette époque solennelle.
Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s’agiter, comme c’est l’habitude à l’approche de quelque grand événement : les lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort ; les cochers devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les recevoir ; enfin, les hôtels s’emplissaient d’étrangers, qu’amenaient de Rome les diligences, ou qu’apportaient de Civita-Vecchia et de Palerme les bateaux à vapeur.
Il y avait aussi recrudescence de carillons ; tout à coup une cloche se mettait à sonner hors de son heure : on courait à l’église d’où partait ce bruit pour s’informer des motifs de ce concert inattendu ; le lazzarone, qui s’ébattait en pendillant au bout de sa corde, vous répondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu’elle était joyeuse.
Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus rouge la nuit ; le soir, à la base de cette colonne de vapeur qui montait en tournoyant, et qui s’épanouissait dans le ciel comme la cime d’un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme pareilles aux dards d’un serpent. Tout le monde parlait d’une éruption prochaine ; et, à force de l’entendre annoncer comme inévitable, nous avions fini par compter dessus, et la classer à son endroit dans le programme de la fête.
La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder dans la ville : C’étaient les pêcheurs de Sorrente, de Resina, de Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes ; c’étaient les femmes d’Ischia, de Nettuno, de Procida et d’Averse, dans leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, joyeuse, dorée, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans s’inquiéter des coups qu’elle donnait ; entourée au reste par tout son chemin de respect et de vénération : c’était une des nourrices ou des parentes de saint Janvier : toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie à Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle que l’aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant dans une fiole le sang du saint.
Toute la nuit les cloches sonnèrent à folles volées : on eût dit qu’un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées les unes des autres et dans une indépendance tout individuelle.
La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples et des environs ; toute cette foule se rendait à l’archevêché pour prendre sa place à la procession. Cette procession va de la chapelle au Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale de Sainte-Claire, métropole des rois de Naples ; et dans laquelle le saint doit accomplir son miracle. Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez, qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous avait offert place à ses fenêtres.
Nous mîmes plus d’une heure à faire cinq cents pas.
Par bonheur, la procession, qui part de l’archevêché avant le jour, n’arrive à la cathédrale qu’à la nuit fermée : il lui faut d’ordinaire quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d’un kilomètre à peu près.
Elle se compose, comme nous l’avons dit, non seulement de la ville tout entière, mais encore des populations environnantes, divisées par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première, puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde ses rangs ; j’étais depuis une heure à la fenêtre, demandant quand viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi, se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu’un Napolitain survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes de quinze ou vingt, s’arrêtant pour causer avec leurs connaissances, faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu’on leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco, étaient la procession elle-même. Ce fut un trait de lumière : je regardai plus attentivement, et je vis en effet une double ligne de soldats placée sur toute la longueur de la rue, portant au bras le fusil orné d’un bouquet, et destinée comme une digue à resserrer le torrent dans son lit ; mission dont, malgré toute sa bonne volonté et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait parvenir à s’acquitter.
La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s’en allait vagabonde et indépendante, comme la Durance, battant de ses flots les maisons, et de préférence la porte des cabarets ; s’arrêtant tout à coup sans qu’il y eût une cause visible à cette station ; se remettant en marche sans qu’on pût deviner le motif qui lui rendait le mouvement ; pareille, enfin, à ces fleuves aux cours contraires, dont il est, grâce à leur double remou, presque impossible de distinguer la véritable direction.
Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche uniforme d’un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge renversé à la main, et escorté de quatre ou cinq lazzaroni, se heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet de papier gris la cire tombant de son cierge ; tandis que l’officier, la tête haute, sans s’occuper de ce qui se passait à ses pieds, faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l’air de jeter des fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets en échange de ses clins d’oeil. Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs : capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et déchaussés ; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête enluminée posée carrément sur de larges épaules : ceux-là s’en allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l’épaule des soldats pour les voir passer ; les autres, maigris par le jeûne, pâlis par l’abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves ; marchant sans voir où le flot humain les emportait ; fantômes vivans, qui s’étaient fait un enfer de ce monde, dans l’espoir que cet enfer les conduirait droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont ils étaient environnés. C’était l’endroit et l’envers de la vie monastique.
De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les traînards ses estafiers armés d’une longue baguette d’ébène, comme fait le berger en envoyant ses chiens après les moutons récalcitrans ; alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant. Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n’avait pas encore de queue avait une tête ;

Dôme de Saint Janvier

vers les onze heures du matin cette tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, et commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l’autel où était exposé le buste de saint Janvier ; puis, ressortant par les portes latérales, chacun s’en allait à sa besogne : les moines à leurs dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste, les lazzaroni à de nouveaux cierges.
Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient.
Les masses se succédèrent ainsi jusqu’à six heures du soir ; à six heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus régulière.
D’abord nous vîmes paraître, précédée par des bouffées d’harmonie qui, entre toutes les rumeurs populaires, étaient déjà venues jusqu’à nous, la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode de Rossini, de Mercadante et de Donizetti ; ensuite les séminaristes en surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre ; puis enfin les soixante-quinze statues d’argent des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous l’avons dit, forment la cour de saint Janvier.
A l’approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait ; on nous l’avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu’il était le plus curieux.
Comme nous l’avons dit, les saints qui composent le cortége de saint Janvier ne sont pas choisis dans l’aristocratie du calendrier, mais, au contraire, parmi les parvenus de la finance : Il en résulte qu’il y a sur les élus de la Chaussée-d’Antin napolitaine bien des choses à dire et même des cancans de faits ; et comme le peuple, ainsi que nous l’avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur bienheureux patron, sont, à mesure qu’ils paraissent, exposés aux quolibets les plus piquans et les plus réitérés ; ce qui ne serait pas encore trop grand’chose pour les saints ; mais ce qui devient grave pour eux, c’est qu’il n’y a pas une peccadille de la vie publique ou privée ces malheureux élus qui échappe à la censure des spectateurs.
On reproche à saint Paul son idolâtrie, à saint Pierre ses trahisons, à saint Augustin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint François Borgia ses principes, à saint Antoine son usurpation, à saint Gaëtan son insouciance ; et cela, en des termes, avec des cris, avec des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au bon caractère des saints, et qui prouvent qu’à la tête des vertus qui leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l’humilité.
Chacune de ces statues s’avançait, portée sur les épaules de six fachini et précédée par six prêtres, et chacune d’elles soulevait tout le long de sa route le hourra toujours prolongé et toujours croissant que nous avons dit.
Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l’église Sainte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est exposé sur le côté droit de l’autel, et se retirent. Après les saints vient l’archevêque, porté dans une riche litière et tenant en main les fioles du sang miraculeux.

L’archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini pour ce jour-là.
Chacun s’en retourne à ses amours, à ses plaisirs ou à ses affaires ; les cloches seules n’ont point de repos et continuent de sonner avec une allégresse qui ressemble au désespoir.
Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.
A sept heures du matin nous nous levâmes ; Naples se précipitait vers l’église Sainte-Claire : il ne s’agissait, cette fois, ni de demander les chevaux ni d’appeler sa voiture ; la circulation de tout véhicule était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes un instant sur la porte, puis nous nous abandonnâmes à la foule et nous laissâmes emporter par le tourbillon.
Le torrent nous mena droit à l’église de Sainte-Claire. Le vaste édifice était encombré ; mais, grâce à l’ambassade française, nous avions eu des billets réservés. A la vue de nos posti distinti, les sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes.
Voici le spectacle que présentait l’église :
Sur le maître-autel étaient : d’un côté, le buste de saint Janvier ; de l’autre, la fiole contenant le sang.
Un chanoine était de garde devant l’autel.
A droite et à gauche de l’autel, étaient deux tribunes ; La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant, leurs instrumens à la main, que le miracle se fît pour le célébrer. La tribune de droite, encombrée de vieilles femmes s’intitulant parentes de saint Janvier et se chargeant d’activer le miracle si par hasard le miracle se faisait attendre.
Au bas des marches de l’autel s’étendait une grande balustrade où venaient tour à tour s’agenouiller les fidèles ; le chanoine alors prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang parfaitement coagulé ; puis les fidèles satisfaits se retiraient pour faire place à d’autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour, constater de leur côté la coagulation du sang, puis se retiraient encore cédant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite.
Les mêmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu’ils veulent enfin ; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite : une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée, il faut qu’ils se retirent.
Le reste de l’église forme une mer de têtes humaines, au dessus de laquelle apparaissent comme des îles chargées de femmes, d’hommes, de plumes, de crachats, de rubans, d’épaulettes et d’écharpes ; la tribune des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribune dei posti distinti.
Princes, ambassadeurs, posti distinti peuvent descendre de leur échafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang et revenir à leur place : seulement, pendant ce trajet, ils risquent d’être étouffés comme de simples mortels.
La première chose que nous fîmes fut de nous agenouiller à la balustrade ; le chanoine de garde nous présenta la fiole, que nous baisâmes ; puis il nous fit voir le sang desséché, qui se tenait collé aux parois. Nous revîmes prendre noire place : Jadin laissa dans le trajet un pan de son habit, moi un mouchoir de poche.
Puis nous attendîmes.
Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée, c’est-à-dire depuis trois heures du matin, jusqu’à huit heures de l’après-midi.
A trois heures de l’après-midi, des murmures commencèrent à se faire entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le miracle ne se ferait pas.
Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d’une façon effrayante : cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait jusqu’aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques injures au saint qui se faisait ainsi prier.
A quatre heures, il y avait presque émeute : on trépignait, on vociférait, on montrait des poings ; le chanoine de garde (on avait renouvelé les chanoines d’heure en heure) s’approcha de la balustrade et dit :
-Il y a sans doute des hérétiques dans l’assemblée. Que les hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.
A ces mots, une clameur épouvantable s’éleva de toutes les parties de la cathédrale, hurlant :-Dehors les hérétiques ! à bas les hérétiques ! à mort les hérétiques !
Une douzaine d’Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent alors de leur échafaudage, au milieux des cris, des huées et des vociférations de la foule. Une escouade de fantassins, conduite par un officier, l’épée nue à la main, les enveloppa, afin qu’ils ne fussent pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l’église, où je ne sais pas ce qu’ils devinrent.
Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule, émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportait vers l’autel pour baiser la fiole, et s’éloignait de l’autel quand la fiole était baisée.
Une heure à peu près s’écoula dans l’attente, et sans que le miracle se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille ; mais c’était le calme qui précède l’orage. Bientôt les rumeurs recommencèrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques clameurs sauvages et isolées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux, vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement universel dont rien ne peut donner une idée.
Le chanoine demanda une seconde fois s’il y avait des hérétiques dans l’assemblée ; mais cette fois personne ne répondit. Si quelque malheureux Anglais, Russe ou Grec se fût dénoncé en répondant à cet appel, il eût été certainement mis en morceaux, sans qu’aucune force militaire, sans qu’aucune protection humaine eût pu le sauver.
Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie : c’était quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mégères arrachant leur bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d’un parricide sur un échafaud. Au milieu de ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole en l’air, criant :-Gloire à saint Janvier, le miracle est fait !
Aussitôt tout changea.
Chacun se jeta la face contre terre.
Aux injures, aux vociférations, aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent les gémissemens, les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle de joie, se roulait, se relevait, s’embrassait, criant :-Miracle ! miracle ! et demandait pardon à saint Janvier, en agitant ses mouchoirs trempés de larmes, des excès auxquels elle venait de se porter à son endroit.
Au même instant, les musiciens commencèrent à jouer et les chantres à chanter le Te Deum, tandis qu’un coup de canon tiré au fort Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l’église, annonçait à la ville et au monde, urbi et orbi, que le miracle était fait.
En effet, la foule se précipita vers l’autel, nous comme les autres.
Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser ; mais, de parfaitement coagulé qu’il était d’abord, le sang était devenu parfaitement liquide.
C’est, comme nous l’avons dit, dans cette liquéfaction que consiste le miracle.
Et il y avait bien véritablement miracle, car c’était toujours la même fiole ; le prêtre ne l’avait touchée que pour la prendre sur l’autel et la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne l’avaient pas un instant perdue de vue. La liquéfaction s’était faite au moment où la fiole était posée sur l’autel, et où le prêtre, à dix pas de la fiole à peu près, apostrophait les parentes de saint Janvier.
Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science élève sa voix pour contredire ; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait, ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix-huitième siècle et la chimie moderne y ont perdu leur latin : Voltaire et Lavoisier ont voulu mordre à cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y ont usé leurs dents.
Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle jusqu’à nous ?
Cela est possible ; mais alors cette fidélité, on en conviendra, est plus miraculeuse encore que le miracle.
J’aime donc mieux croire tout bonnement au miracle ; et, pour ma part, je déclare que j’y crois.
Le soir, toute la ville était illuminée et l’on dansait dans les rues.

 

 

 Saint Antoine usurpateur.

Maintenant, et après ce que nous venons de dire de la popularité de saint Janvier, croirait-on une chose ?
C’est que, comme une puissance terrestre, comme un simple roi de chair et d’os, comme un Stuart, ou comme un Bourbon, un jour vint où Saint Janvier fut détrôné.
Il est juste d’ajouter que c’était en 99, époque du détrônement général sur la terre comme au ciel ; il est vrai de dire que c’était pendant cette période étrange où Dieu lui-même, chassé de son paradis, eut besoin, pour reparaître en France sous le nom de l’Être-Suprême, d’un laissez-passer de la Convention nationale signé par Maximilien Robespierre.
Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg du Roule, jeter les yeux sur le fronton de l’église Saint-Philippe ; ils y liront encore cette inscription, mal effacée :
«Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être-Suprème et l’immortalité de l’âme.»
Or, comme nous le disions, ce fut en 1799, dans le seizième siècle du patronat de saint Janvier, MM. Barras, Rewbel, Gohier et autres régnant en France sous le nom de directeurs, que la chose arriva.
Voici à quelle occasion :

CHAMPIONNET A NAPLES

CHAMPIONNET A NAPLES

Le 23 janvier 1799, après une défense de trois jours, pendant lesquels les lazzaroni, armés de pierres et de bâtons seulement, avaient tenu tête aux meilleures troupes de la république, Naples s’était rendue à Championnet, et, grâce à un discours que le général en chef avait fait aux Napolitains dans leur propre langue, et par lequel il leur avait prouvé que tout ce qui s’était passé était un malentendu, l’armée républicaine avait fait son entrée dans la ville, criant :-Vive saint Janvier ! tandis que de leur côté les lazzaroni criaient :-Vivent les Français !
Pendant la nuit, on enterra quatre mille morts, victimes de ce malentendu, et tout fut dit.
Cependant, comme on le pensa bien, cette entrée, toute fraternelle qu’elle était, avait amené un changement notable dans les affaires du gouvernement : le parti républicain l’emportait ; il se mit donc à établir une république, laquelle prit le nom de république parthénopéenne.
Le jour où elle fut proclamée, il y eut un grand banquet que le général Championnet donna aux membres du nouveau gouvernement, dans l’ancien palais du roi, devenu palais national.
Ce banquet réjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dîner leurs représentans, et qui s’assurèrent que les libéraux n’étaient point des anthropophages, comme on le leur avait dit.
Le lendemain, le général Championnet, suivi de tout son état-major, se transporta en grande pompe dans la cathédrale de Sainte-Claire, pour rendre grâces à Dieu du rétablissement de la paix, adorer les reliques de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples, malgré son changement de gouvernement. Cette cérémonie, à laquelle assista autant de peuple que l’église put en contenir, fut fort agréable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le silence du saint et le recueillement du général et de son état-major, que les Français n’étaient point des hérétiques, comme on le leur avait assuré.
Le surlendemain on planta des arbres de là Liberté sut toutes les places de Naples, au son de la musique militaire française et de la musique civile napolitaine.
Cet essai d’horticulture championnienne mit le comble à l’enthousiasme des lazzaroni, qui aiment la musique et qui adorent l’ombre.
Alors commencèrent ce que l’on appelle les réformes ; ce fut la pierre d’achoppement de la nouvelle république.
On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien dire.
On abolit les droits sur le tabac, et le peuple toléra encore cette abolition.
On abolit le droit sur le sel, et le peuple commença à murmurer.
On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort.
Enfin, on abolit le titre d’excellence, et le peuple se fâcha tout à fait.
Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d’impôt comme un outrage fait à ses droits, et qui pourtant ne se révolta réellement que lorsqu’on abolit le titre d’excellence, qui cependant, comme il le disait lui-même, n’avait rien fait au nouveau gouvernement.
Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des réclamations des lazzaroni, et continua ses réformes, fier et fort qu’il était de l’appui de l’armée

Lazzaroni jouant aux cartes
Lazzaroni jouant aux cartes

française. Mais cet appui, comme on le comprend bien, révéla aux Napolitains qu’il y avait connivence entre l’armée française et le gouvernement qui les opprimait en leur enlevant les uns après les autres leurs impôts les plus anciens et les plus sacrés. Dès lors les Français, d’abord combattus comme des hérétiques, puis accueillis comme des libérateurs, puis fêtés comme des frères, furent regardés comme des ennemis, et le bruit commença à se répandre, du château de l’Oeuf à Capo-di-Monte, et du pont de la Maddalena à la grotte de Pouzzoles, que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance qu’elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier dimanche du mois de mai, comme c’est son habitude de le faire depuis quatorze siècles au jour sus-indiqué.
Cette désastreuse nouvelle fit grande sensation ; chacun en s’abordant se demandait :-Avez-vous entendu dire que saint Janvier ne fera pas son miracle cette année ? On se répondait :-Je l’ai entendu dire ; et les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la tête et se quittaient en murmurant :
-C’est la faute de ces gueux de Français !
Bientôt on commença, aux heures de l’appel, à remarquer des absences dans les rangs. Le rapport en fut fait au général Championnet, qui ne douta point un seul instant que les absens n’eussent été jetés à la mer.
Quelques jours avant celui où le miracle devait avoir lieu, on trouva trois soldats inanimés : un dans la rue Porta-Capouana, le second dans la rue Saint-Joseph, le troisième sur la place du Marché-Neuf. Un d’eux, avait encore dans la poitrine le couteau qui l’avait tué, et au manche du couteau était attachée celle inscription :
«Meurent ainsi tous ces hérétiques de Français, qui sont cause que saint Janvier ne fera pas son miracle !»
Le général Championnet vit alors qu’il était fort important pour son salut et pour le salut de l’armée que le miracle se fit.
Il décida donc que d’une façon ou de l’autre le miracle se ferait.
A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les démonstrations devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes.
La veille du grand jour arriva : la procession eut lieu comme d’habitude ; seulement, au lieu de défiler entre deux lignes de soldats napolitains, elle défila entre une haie de grenadiers français et une haie de troupes indigènes.
Toute la nuit les patrouilles furent faites, moitié par les soldats de la république parthénopéenne, et moitié par les soldats de la république française. Il y avait pour les deux nations un même mot d’ordre franco-italien.
La nuit, quelques cloches isolées sonnèrent ; mais au lieu de ce joyeux carillon qui leur est habituel, elles ne jetèrent dans l’air que de lugubres volées. Ces tintemens rappelèrent au général Championnet celui des Vêpres Siciliennes et il promit de ne pas se laisser surprendre comme l’avait fait Charles d’Anjou.
Le matin, chacun s’avança vers l’église de Sainte-Claire morne et silencieux. C’était un trop grand contraste avec le caractère napolitain pour qu’il ne fût pas remarqué. Le général, à l’exception des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur donnant l’ordre de se tenir prêts à marcher au premier appel.
La journée s’écoula sous un aspect sombre et menaçant. Cependant, comme le miracle ne s’accomplit d’ordinaire que de trois à six heures du soir, jusque-là il n’y eut encore trop rien à dire ; mais cette heure arrivée, les vociférations commencèrent ; seulement, cette fois, au lieu de s’adresser au saint, c’était les Français qu’elles attaquaient. Comme le général assistait à la cérémonie avec son état-major et qu’il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui étaient faites. A six heures, les vociférations se changèrent en hurlemens, les bras commencèrent à sortir des manteaux et les couteaux à sortir des poches.
Bras et couteaux se dirigeaient vers le général et vers son état-major, qui demeuraient aussi impassibles que s’ils n’eussent rien compris ou que si la chose ne les eût point regardés.
A huit heures, c’étaient des rugissemens à ne plus s’entendre, ceux de la rue répondaient à ceux de l’église ; les grenadiers regardaient le général pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baïonnette. Le général était impassible.
A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le général se pencha vers un aide-de-camp et lui dit quelques mois à l’oreille.
L’aide-de-camp descendit de l’échafaudage, traversa la double haie de soldats français et napolitains qui conduisait au choeur, se mêla à la foule des fidèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva jusqu’à la balustrade, se mit à genoux et attendit son tour. Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l’autel la fiole renfermant le sang parfaitement coagulé ; ce qui était, vu l’heure avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les Français ; la leva en l’air, pour que personne ne doutât de l’état dans lequel elle était ; puis il commença à la faire baiser à la ronde.
Lorsqu’il arriva devant l’aide-de-camp, celui-ci, tout en baisant la fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement.
-Un mot, mon père, dit le jeune officier.
-Que me voulez-vous ? demanda le prêtre.
-Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit l’aide-de-camp, que si dans dix minutes le miracle n’est pas fait, dans un quart d’heure vous serez fusillé.
Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa heureusement avant qu’elle n’eût touché la terre, et qu’il lui rendit aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion ; puis il se leva, et revint prendre sa place près du général.
-Eh bien ? dit Championnet.
-Eh bien ! dit l’aide-de-camp, soyez tranquille, général, dans dix minutes le miracle sera fait.
L’aide-de-camp avait dit la vérité : seulement il s’était trompé de cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en criant :-Il miracolo e fatto. Le sang était en pleine liquéfaction.
Mais au lieu de cris de joie et de transports d’allégresse qui accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule, déçue dans son espoir, s’écouta dans un morne silence : la promesse faite au nom de saint Janvier n’avait pas été tenue ; malgré la présence des Français, le miracle s’était accompli. Saint Janvier ne les regardait donc pas comme des ennemis ; c’était à n’y plus rien comprendre ; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour le moment la petite conversation qu’ils avaient eue ensemble par l’organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n’y comprit rien.

sang de Saint Janvier

Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier : on l’accusa tout bas de s’être laissé séduire par de belles paroles, et de tourner tout doucement au républicanisme.
Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et temporel de saint Janvier.
Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours que celui auquel on s’attendait. Les Français, battus dans l’Italie occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples : le général Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la capitale, laissant la république parthénopéenne à elle-même. Trois mois après, la pauvre république n’existait plus.
Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi l’influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de Caracciolo, d’Hector Caraffa, de Cirillo et d’Éléonore Pimentale ; pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet effroyable charnier.
Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tué ou tout proscrit, force leur fut de s’arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir si l’on n’avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de démonter les échafauds et d’éteindre les bûchers ; tout était muet et désert comme une tombe ; il n’y avait que des bourreaux sur les places, des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes.
Quelqu’un pensa alors à saint Janvier, lequel avait fait son miracle d’une façon si anti-nationale et surtout si inattendue.
Mais saint Janvier n’était pas une de ces puissances d’un jour, à laquelle on s’attaque sans s’inquiéter de ce qu’il en résultera : saint Janvier avait vu passer les Grecs, les Goths, les Sarrasins, les Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, les vice-rois, et les rois, et saint Janvier était toujours debout ; de sorte que ce fut tout bas et presque en tremblant que le premier qui accusa saint Janvier formula son accusation.
Mais, justement à cause de cette longue popularité saint Janvier avait au fond beaucoup plus d’ennemis qu’on ne lui en connaissait. Si bienveillant, si puissant, si attentif qu’il fût, il lui avait été impossible, au milieu du concert de demandes qui monte éternellement jusqu’à lui, d’entendre et d’exaucer tout le monde ; il s’était donc, sans qu’il s’en doutât lui-même, fait une foule de mécontens, lesquels n’osaient rien dire tant qu’ils se croyaient isolés, mais se rallièrent immédiatement au premier accusateur qui éleva la voix ; il en résulta que, contre son attente, celui-ci eut un succès auquel il ne s’était pas attendu.
Du moment qu’on n’avait pas mis l’accusateur en pièces, on l’éleva sur un pavois : aussitôt chacun fit chorus ; il n’y eut pas jusqu’au plus petit lazzarone qui ne formulât sa petite accusation. Saint Janvier, d’abord soupçonné d’indifférence, fut bientôt taxé de trahison ; on l’appela libéral, on l’appela révolutionnaire, on l’appela jacobin.
On courut à la chapelle du Trédor, qu’on pilla préalablement ; puis on prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, on la traîna sur le Môle, on la jeta à la mer.
Quelques voix s’élevèrent bien parmi les pêcheurs contre cette exécution, qui sentait son 2 septembre d’une lieue ; mais ces voix furent aussitôt couvertes par les vociférations de la populace, qui criait :-A bas saint Janvier ! saint Janvier à la mer !
Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jeté dans les flots ; il est vrai que cette fois il était exécuté en effigie.
Mais saint Janvier ne fut pas plus tôt à la mer que la ville de Naples se trouva sans patron, et que, habituée comme elle l’était à une protection miraculeuse, elle sentit de la façon la plus déplorable l’isolement dans lequel elle se trouvait.
Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir à l’un de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la survivance de saint Janvier.
Malheureusement ce n’était pas chose facile à faire ; les saints supérieurs étaient occupés ailleurs : saint Pierre avait Rome, saint Paul avait Londres, saint François avait Assise, saint Charles Borromée Arona ; chacun enfin avait sa ville qu’il avait toujours protégée comme saint Janvier avait protégé Naples, et il n’y avait pas lieu d’espérer que, quelque espérance d’avancement que lui donnât cette nouvelle nomination, il abandonnât son peuple pour un peuple nouveau. D’un autre côté en partageant son patronage, il y avait à craindre que le saint n’eût plus de besogne qu’il n’en pouvait faire, et n’étreignît mal pour trop embrasser.
Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grâce à l’établissement presque général de la lui salique, ont plus de temps à elles que les saints ; mais c’était un pauvre successeur à donner à saint Janvier qu’une femme, et les Napolitains étaient trop fiers pour laisser ainsi tomber le patronage de leur ville en quenouille.
Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s’ourdissaient : chacun présentait son saint, exagérait ses mérites, doublait ses qualités, s’engageait pour lui et en son nom, répondait de sa bonne volonté ; il n’y eut pas jusqu’à saint Gaëtan qui n’eût ses prôneurs. Mais on comprend que c’était un mauvais antécédent pour le saint que de s’être laissé voler lui-même, et de n’avoir pas pu se retrouver. Aussi san Gaëtan n’eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nommé que pour mémoire.
On résolut de faire un conclave où les mérites des prétendans seraient examinés, et d’où sortirait le plus digne. Les noms des soixante-quinze saints furent proclamés ; après chaque proclamation, chacun eut la liberté de se lever et de dire en faveur du dernier nommé tout ce que bon lui semblerait ; la liberté entière de vote fut accordée ; et, pour que ces votes fussent essentiellement libres, on décréta que le scrutin sérait secret.
Au troisième tour de scrutin, saint Antoine fut élu.

Saint Antoine le grand

Saint Antoine le grand

Ce qui avait surtout plaidé en faveur de saint Antoine, c’est qu’il est patron du feu. Or, Naples étant incessamment menacée, comme Sodome et Gomorrhe, de périr de combustion instantanée, voyait une certaine sécurité dans le choix d’un patron qui tenait particulièrement sous sa dépendance l’élément mortel et redouté.
Mais Naples n’avait pas songé à une chose, c’est qu’il y a feu et feu, comme il y a fagots et fagots. Saint Antoine était le patron du feu causé par accident, par inadvertance, par maladresse ; il était souverain contre tout incendie ayant pour principe une cause humaine ; mais saint Antoine ne pouvait rien contre le feu du ciel, ni contre le feu de la terre ; saint Antoine était impuissant contre la foudre et contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le soin avec lequel il s’était gardé jusque-là, saint Antoine n’était donc pas pour Naples un patron de beaucoup supérieur à saint Gaëtan.
Saint Antoine n’en fut pas moins proclamé patron de Naples au milieu de l’allégresse générale. Il y eut des danses, des fêtes, des joutes sur l’eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et des feux d’artifice ; de sorte que saint Antoine se crut aussi solide à son poste que l’avaient été successivement les vingt-trois empereurs romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept papes successeurs de saint Pierre.
Saint Antoine comptait sans le Vésuve.
Six mois s’écoulèrent sans qu’aucun événement vint porter atteinte à la popularité du nouveau patron ; deux, ou trois incendies avaient même eu lieu dans la ville, qui avaient été miraculeusement réprimés par la seule présence de la châsse du saint : De sorte que non seulement on commençait d’oublier saint Janvier, mais qu’il y, avait même des courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de l’ex-patron de Naples que, par oubli sans doute, on avait laissée debout à la tête du ponte della Maddalena.
Heureusement l’exaspération était calmée, et cette proposition de vengeance rétroactive n’eut aucun résultat.
Tout semblait donc marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, lorsqu’un beau matin on s’aperçut que la fumée du Vésuve s’épaississait sensiblement et montait au ciel avec uni violence et une rapidité extraordinaires. En même temps, des bruits souterrains commencèrent à se faire entendre ; les chiens hurlaient lamentablement, et de nombreuses troupes d’oiseaux effrayés tournoyaient en l’air, s’abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitôt, comme s’ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa racine dans la terre.
De son côté, la mer présentait des phénomènes particuliers tout aussi effrayans ; du bleu d’azur qui lui est habituel sous le beau ciel de Naples, elle était passée à une couleur cendrée qui lui ôtait toute sa transparence ; et, quoique calme en apparence, quoique aucun vent ne l’agitât, de grosses vagues isolées montaient, bouillonnant et venaient crever à la surface en répandant une forte odeur de soufre. Parfois aussi, comme s’il y eût eu pour la mer méditerranéenne une marée pareille à celle qui agite le vieil Océan, le flot montait au dessus de son rivage, puis tout a coup reculait, laissant la plage nue, pour revenir bientôt comme il s’était éloigné.
Ces présages étaient trop connus pour qu’on doutât un seul instant de ce qu’ils annonçaient : une éruption du Vésuve était imminente. Dans tout autre moment, Naples s’en serait souciée comme de Colin-Tampon ; mais au moment du danger Naples se souvint qu’elle n’avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze siècles, l’avait si bien gardée de son redoutable voisin, que le Vésuve avait eu beau jeter feu et flamme, l’insouciante fille de Panthénope n’avait pas moins continué de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l’eût regardée aucunement. En effet, la Sicile avait été bouleversée, la Calabre avait été détruite ; Résina et Torre del Greco, rebâties, l’une sept fois et l’autre neuf, s’étaient autant de fois fondues dans un torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermées dans l’enceinte des murailles de Naples eût été seulement et ébranlée.
Aussi la confiance était-elle arrivée à ce point que les Napolitains ne regardaient plus le Vésuve que comme une espèce de phare à la lueur duquel ils voyaient le bouleversement du reste du monde sans qu’eux-mêmes eussent à craindre d’être bouleversés. Mais cette fois un vague instinct de malheur leur disait qu’il n’en était plus ainsi.
Avec saint Janvier la sécurité avait disparu : le pacte était rompu entre la ville et la montagne.
Aussi, contre l’habitude, une certaine terreur, à la vue de ces signes menaçans, se répandit-elle dans la cité. Au lieu de se coucher aux grondemens de la montagne, les nobles et les bourgeois dans leurs lits, les pêcheurs dans leurs barques, les lazzaroni sur les marches de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquiétude le travail nocturne du volcan. C’était à la fois un magnifique et terrible spectacle, car à chaque instant les présages devenaient plus certains et le danger plus imminent.

Eruption du Vésuve

En effet, de minute en minute la fumée se déroulait plus épaisse, et de temps en temps de longs serpens de flamme, pareils a des éclairs, jaillissaient de la bouche du volcan et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids du ciel. Enfin, vers les deux heures du matin, une détonation terrible se fit entendre ; la terre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont, se déchirant comme une grenade trop mûre, donna passage à un fleuve de lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu’il devait prendre, s’arrêta comme sur un plateau ; puis, comme s’il eût été conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutumé et s’avança directement vers Naples.
Il n’y avait pas de temps à perdre : une fois sa direction prise, la lave s’avance avec une lente, mais impassible inflexibilité ; rien ne la détourne, rien ne la fléchit, rien ne l’arrête ; elle tarit les fleuves, elle comble les vallées, elle surmonte les collines ; elle enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme des îles flottantes et les balance à sa surface jusqu’à ce qu’elles s’écroulent dans ses flots. A son approche, l’herbe su dessèche, les feuilles meurent, jaunissent et tombent ; la sève des arbres s’évapore ; l’écorce éclate et se soulève ; le tronc fume et se plaint ; la lave est à vingt pas de lui encore, que déjà il se tord, s’embrase, s’enflamme, pareil à ces ifs qu’on prépare pour les fêtes publiques. Si bien que, lorsqu’elle l’atteint, le géant foudroyé n’est déjà plus qu’une colonne de cendre qui tombe en poussière, et s’évanouit comme si elle n’avait jamais existé.
La lave s’avançait vers Naples.
On courut à la chapelle du Trésor ; on en tira la statue de saint Antoine ; six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d’une partie de la population, s’avancèrent vers l’endroit où menaçait le danger.
Mais ce n’était plus là un de ces incendies sans conséquence sur lesquels saint Antoine n’avait eu qu’à souffler pour les éteindre ; c’était une mer de feu qui s’avançait, ruisselant de rocher en rocher, sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portèrent le saint le plus près de la lave qu’il leur fut possible, et là ils entonnèrent le Dies irae, dies illa. Mais, malgré la présence du saint, malgré les chants des chanoines, la lave continua d’avancer.
Les chanoines tinrent bon tant qu’ils purent, aussi y eut-il un moment où l’on crut le feu vaincu. Mais ce n’était qu’une fausse joie : saint Antoine fut contraint de reculer.
De ce moment on comprit que tout était perdu. Si le patron de Naples ne pouvait rien pour Naples, quel serait le saint assez puissant pour la sauver ? Naples, la ville des délices ; Naples, la maison de campagne de Rome du temps d’Auguste ; Naples, la reine de la Méditerranée dans tous les temps ; Naples allait être ensevelie comme Herculanum et disparaître comme Pompéia. Il lui restait encore deux heures à vivre, puis tout serait dit : Naples aurait vécu ! La lave s’avançait toujours ; elle avait atteint d’un côté le chemin de Portici, et commençait à se répandre dans la mer ; elle avait dépassé de l’autre le Sebetus et commençait à se répandre dans les jardins.
Le centre descendait droit sur l’église de Sainte-Marie-des-Grâces, et allait atteindre le pont della Maddalena.
Tout à coup la statue de marbre de saint Janvier, qui se tenait à la tête du pont les mains jointes, détacha sa main droite de sa main gauche, et, d’un geste suprême et impératif, étendit son bras de marbre vers la rivière de flammes. Aussitôt le volcan se referma ; aussitôt la terre cessa de frémir ; aussitôt la mer se calma. Puis la lave, après avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui l’alimentait se tarir, s’arrêta tout à coup à son tour. Saint Janvier venait de lui dire, comme autrefois Dieu à l’Océan :
-Tu n’iras pas plus loin !
Naples était sauvée !
Sauvée par son ancien patron, par celui qu’elle avait hué, conspué, détrôné, jeté à l’eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations, de toutes ces insultes, de toutes ces injures, comme Jésus-Christ s’était vengé de ses bourreaux, en leur pardonnant.
Il ne faut pas demander si la réaction fut rapide : à l’instant même les cris de : Vive saint Janvier ! retentirent d’un bout de la ville à l’autre ; toutes les cloches bondirent, toutes les églises chantèrent.
On courut à l’endroit où l’on avait jeté la statue de saint Janvier à la mer ; on l’enveloppa de filets, et l’on demanda les meilleurs plongeurs pour aller reconnaître l’endroit où gisait le précieux simulacre. Mais alors un vieux pêcheur fit signe qu’on eût à le suivre. Il conduisit toute cette foule à sa cabane ; puis, y étant entré seul, il en sortit un instant après tenant la statue du saint dans ses bras.
Le même soir où elle avait été précipitée du haut du Môle, il l’avait retirée de la mer et l’avait précieusement emportée chez lui.
La statue fut aussitôt transportée à la cathédrale de Sainte-Claire, et le lendemain réintégrée en grande pompe dans la chapelle du Trésor.
Quant au pauvre saint Antoine, il fut dégradé de tous ses titres et honneurs, et, à partir de cette heure, classé dans l’esprit des Napolitains un cran plus bas que saint Gaëtan.
Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque nouvelle atteinte, a toujours été en croissant.
J’ai entendu dans une église la prière d’un lazzarone : il demandait à Dieu de prier saint Janvier de le faire gagner à la loterie.

Le Capucin de Resina.

Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l’Etna et le Stromboli.
Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes lecteurs aux descriptions que j’ai déjà données des deux autres volcans.
Mais, dans la nature comme dans l’art, dans l’oeuvre de Dieu comme dans le travail de l’homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté du mérite réel il y a la réputation.
Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière volcanique datent à peine de l’an 79, c’est-à-dire d’une époque où l’Etna était déjà vieux, il s’est tant remué depuis dans ses cinquante éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères, qui n’étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu’il a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du géant homérique.
Il faut aussi convenir qu’il s’est révélé au monde par un coup de maître.
Envelopper la campagne et la mer d’un sombre nuage ; répandre la terreur et la nuit sur une immense étendue ; envoyer ses cendres jusqu’en Afrique, en Syrie, en Égypte ; supprimer deux villes telles qu’Herculanum et Pompeïa ; asphyxier à une lieue de distance un philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d’immortaliser la catastrophe par une admirable lettre. Vous m’avouerez que ce n’est pas trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.

ÉRUPTION DU VÉSUVE - 1861
ÉRUPTION DU VÉSUVE – 1861

A dater de cette époque le Vésuve n’a rien négligé pour justifier la célébrité qu’il avait acquise d’une manière si terrible et si imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l’eau de la mer et la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille personnes, tantôt se couronnant d’un panache de flammes qui s’éleva en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds de hauteur, ses éruptions, qu’on peut suivre exactement sur une collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et offrent toujours l’aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi pour agrandir sa renommée : les récits des voyageurs, les exagérations des guides, l’admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n’est pas jusqu’à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité, où le saint a remporté tout l’avantage, qui n’ait aussi ajouté à la gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu, comme Satan par Dieu ; mais une telle défaite est plus grande qu’un triomphe.
Aussi le Vésuve n’est plus seulement célèbre, il est populaire.
On comprend, après cela, qu’il m’était impossible de quitter Naples sans présenter mes hommages au Vésuve. Je fis donc prévenir Francesco [Je m’aperçois ici que j’ai appelé notre cocher tantôt Francesco, tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu’il était baptisé sous l’invocation de ces deux saints, et que nous l’appelions Francesco quand nous
étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions.] qu’il eût à tenir prêt son corricolo pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d’être exact, et en joignant à la recommandation six carlins de pour-boire, seul moyen de rendre la recommandation efficace.
Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique attelage étaient à la porte de l’hôtel. Jadin refusa de m’accompagner dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n’en serait que plus exact s’il ne quittait pas sa fenêtre, et m’engageant par toutes sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose.

Le peintre JADIN
Le peintre JADIN

A l’entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs siècles, comme la Solfatare ou le lac d’Aguano ; seulement le roi de Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d’artifice à l’intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement l’avis de son maître : l’intelligent animal, après son bain dans les eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique.
Je partis donc seul avec Francesco.
Le brave conducteur commença par s’informer très respectueusement si son excellence mon camarade n’était pas indisposé. Rassuré sur l’objet de ses craintes, il s’empressa de quitter sa tristesse de commande, reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la présence de Jadin l’eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit qu’il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco déploya tout le long de la route une verve sceptique et une incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées, et qui m’étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa condition et de son pays.
Arrivé au Ponte della Maddalena, il passa fort cavalièrement entre les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de siffler ses chevaux et de crier gare ! à la foule, pour ne pas rendre le salut d’usage aux deux protecteurs de la ville.
Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur le compte d’une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m’en apercevoir.
Mais en traversant San Giovanni a Tudicci, village assez célèbre pour la confection du macaroni, un moine franciscain d’une santé florissante et d’une magnifique encolure, par ce droit naturel qu’ont les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l’attendre.
Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi, qu’habitué d’ailleurs à de telles surprises, je m’étais déjà rangé pour faire place au compagnon que le ciel m’envoyait. Mais à peine le bon moine s’était-il approché à la portée de nos voix, que Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire railleur :-Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François, mon patron et le fondateur de votre ordre, n’est jamais monté dans un corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales lorsqu’il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu’il traversait la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois pas le plus petit trou à votre manteau : ainsi, mon frère, si vous voulez aller à Capri, prenez votre manteau ; si vous voulez aller à Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.
Cette fois, l’irréligion de Francesco devenait plus évidente.
Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on pouvait en quelque sorte l’excuser au fond ; car, m’ayant cédé son corricolo, il n’avait plus le droit d’y admettre d’autres passagers.
Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon mécontentement.
Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d’une petite rue qui mène au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir, et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres qui enjoignait aux voitures d’aller au pas, et aux cochers de se découvrir.

Le port de PORTICI
Le port de PORTICI

Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis : lui donnant l’exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa Majesté Ferdinand II ; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et fit partir ses chevaux au galop. Il n’y avait plus de doute possible sur les intentions anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n’avais rien vu de pareil dans toute l’Italie. Je pensai qu’il était temps d’intervenir.
-Pourquoi n’arrêtez-vous pas vos chevaux ? Pourquoi ne saluez-vous pas cette croix ? lui demandai-je sévèrement.
-Bah ! me dit-il d’un ton dégagé qui eût fait honneur à un encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du mauvais larron. Les habitans de Portici l’ont en grande vénération, par une raison toute simple : ils sont tous voleurs.
L’esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m’étais faites sur la foi naïve et l’aveugle superstition du lazzarone.
Néanmoins, je crus m’être trompé un instant, et j’allais lui rendre mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l’un conduit à la Favorite, et l’autre descend à la mer, s’élève une de ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les brigands eux-mêmes ne passent pas sans s’incliner. La fresque qui sert de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d’une immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d’angoisse dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense ardeur, le feu du Vésuve n’est qu’un feu follet.
A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de Francesco ; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par la chapelle, comme s’il eût craint d’être observé par quelqu’un. Mais ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords, ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide, Francesco redoubla de gaîté et d’aplomb, et, donnant un libre cours à ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa profession de foi, ou plutôt d’incrédulité, se vantant tout haut qu’il ne croyait ni au purgatoire, ni à l’enfer, ni à Dieu, ni au diable ; et ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été inventées par les prêtres, à l’effet de presser la bourse des pauvres gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou s’effrayer de leurs menaces.
Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé.
J’allais arrêter ce débordement d’épigrammes émoussées et de bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à terre, m’annonça que nous étions arrivés.
-Comment ! déjà ? m’écriai-je en oubliant mon sermon.
-C’est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied du Vésuve. Maintenant il ne reste plus qu’à monter.
-Et comment monte-t-on au Vésuve ?
-Il y a trois manières de monter : en chaise à porteurs, à quatre pattes et à âne. Vous avez le choix.
-Ah ! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable ?
-Dame ! ça dépend… Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs, vous n’avez qu’à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez là à votre gauche : montez dedans, fermez les yeux et vous laissez faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la montagne, mais…
-Mais quoi ?
-Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou ; vous comprenez, excellence… quatre jambes glissent mieux que deux.
-Allons, parlons d’autre chose.
-Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu’en vous aidant des pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais…
-Encore, qu’y a-t-il ?
-Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave, et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres.
-Reste l’âne.
-C’est aussi ce que j’allais vous conseiller, vu la grande habitude qu’a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et la sage précaution qu’ont ses maîtres de le chausser de fers très solides ; mais il y a aussi un petit inconvénient.
-Lequel ? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques.
-Voyez-vous ces braves gens, excellence ? me dit Francesco, en me montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient sournoisement à l’écart pendant notre entretien, guettant du coin de l’oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.
-Eh bien ?
-Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les guides vous montreront le chemin ; les ciceroni vous expliqueront la nature du volcan ; les paysans vous vendront leur bâton ou vous loueront leur âne. Mais ce n’est pas tout que de louer un âne, il faut encore le faire marcher.

montée au Vésuve 19ème siècle
montée au Vésuve au 19ème siècle

-Comment, drôle, tu crois que, quand j’aurai enfourché ma monture, et que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne, que je guigne du coin de l’oeil, je ne viendrai pas à bout de faire marcher mon âne ?
-Pardon, excellence ; ce n’est pas un reproche que je vous fais ; mais vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux ; et pourtant un cheval est bien moins entêté qu’un âne !…
-Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à mon secours ?
-Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres.
-J’accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde.
-Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici ; seulement, que vous les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.
-Voyons, tâche de t’arranger avec eux, et que je sois au moins délivré de leur présence.
En moins d’un quart d’heure, Francesco fit si bien les choses, que le corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l’écurie, que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout cela me coûtait deux piastres.
Pauvre animal ! il suffisait de le voir pour se convaincre qu’on l’avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et j’appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour le moins, qu’elle allait prendre le galop. L’âne s’arrêta court ; je redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale, il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à gauche, comme je l’avais fait une première fois de gauche à droite.
L’animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et si exact, qu’avant que j’eusse relevé mon bâton il était retombé dans sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d’avoir été la dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j’épuisai mes forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L’affreuse bête se contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était traitée.
Haletant, trempé de sueur, je m’avouai vaincu, et je priai Francesco de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c’est une justice à lui rendre.
-Rien n’est plus facile, excellence, me dit-il : règle générale, les ânes font toujours le contraire de ce qu’on leur dit. Or, vous voulez que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière ; et, joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par la queue. L’âne partit comme un trait.
-Il paraît que l’animal te connaît, mon cher Francesco.
-Je m’en flatte, excellence. Avant d’être cocher, j’ai travaillé dans les ânes : aussi leur dois-je ma fortune.
-Comment cela, mon garçon ?

-Oh ! mon Dieu ! dit Francesco avec un soupir, ce n’est pas moi qui l’ai cherchée ! Et encore si j’avais pu prévoir une telle horreur, jamais au grand jamais je n’aurais voulu accepter.
-Mais enfin explique-toi ; que t’est-il donc arrivé ?
-Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.-Mais vous êtes deux, milords, que je leur dis, et je n’ai qu’un seul âne.-Cela ne fait rien, qu’ils me répondent.-Au moins, vous allez monter chacun votre tour ! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais l’éreinter.-Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du tout.
En effet, ils se mettent à marcher l’un à droite, l’autre à gauche, respectant mon âne comme s’il eût porté des reliques. Cela ne m’étonnait pas de leur part ! j’avais entendu dire que les Anglais avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois très dures contre ceux qui les maltraitent… A preuve qu’un Anglais peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu’il lui fait plaisir ; mais il n’oserait pas se permettre la plus petite avanie contre le dernier de ses chats.
C’est très bien vu, n’est-ce pas, excellence ?
Or, comme nous montions toujours, l’âne, les voyageurs et moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur langue, un drôle de baragouin, ma foi !-Mon brave, qu’ils me disent, veux-tu nous vendre ton âne ?
-C’est trop d’honneur, milords, répondis-je ; je vous ai dit que je l’aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère ; mais, si j’en trouvais le prix, et si j’étais sûr qu’il dût tomber entre les mains d’honnêtes gens comme vous (je les flattais les Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort.
-Et quel prix en demandes-tu, mon garçon ?
-Cinquante ducats ! leur dis-je d’un seul coup. C’était énorme ! Mais je l’aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands sacrifices pour me décider à m’en séparer.
-C’est convenu, qu’ils me répondent en me comptant mon argent à l’instant même. Il n’y avait plus à s’en dédire. Je fis comprendre à mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l’eus-je tirée un peu par la queue, qu’elle se mit à grimper bravement après les Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s’amusaient à jeter des pierres au fond du volcan ; l’âne baissait son museau vers le gouffre, alléché par un peu d’écume verdâtre qu’il avait prise pour de la mousse ; moi, j’étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout à coup j’entends un bruit sourd et prolongé… Les deux mécréans avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme deux sauvages qu’ils étaient. Je vous l’avoue, dans ce premier moment, il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours soutenus par la police ; et d’ailleurs, comme ils m’avaient payé le prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j’eus la douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d’un trou qui venait de s’ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir et brûlé comme un charbon. C’était pour voir s’il y avait une communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence ; mais comme, en définitive, toutes les larmes du monde n’auraient pu le faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j’achetai avec l’argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.

L'Hermitage du Vésuve
L’Hermitage du Vésuve

Tout en écoutant ce larmoyant récit, j’étais arrivé à l’Ermitage. Pour distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s’il n’y avait pas moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et s’il n’y aurait pas d’indiscrétion à réclamer quelques instans d’hospitalité dans la cellule de l’ermite.
A ce nom d’ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés.
L’ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne des premiers temps de l’Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du saucisson, une salade et des figues excellentes ; le tout arrosé de deux bouteilles de lacryma christi de première qualité. Comme je me récriais sur la générosité de notre hôte :
-Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.
En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois, à trois piastres ; c’était quatre fois le prix des auberges ordinaires.
Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu’à la bouche du volcan, et je descendis jusqu’au fond du cratère. Le lecteur trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la même ascension et la même descente.
Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d’exercer sa bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu’il se laisserait écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d’un de ces intrigans.
De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses déclamations reprirent de plus belle à la vue d’un sacristain qui nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de pouvoir lui imposer silence, lorsqu’au moment où nous passions devant la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s’interrompre brusquement au milieu de sa phrase ; ses joues pâlirent, ses lèvres tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main.
Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être l’apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse, aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante, paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins dans toute sa rigoureuse pauvreté. Le saint personnage s’avançait vers nous la main gauche sur la poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc, sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente pantomime.
Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire ; puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux chevaux à tour de bras, comme s’il se fût agi de fuir devant tous les démons de l’enfer.
Je tenais mon incrédule.
-Qu’y a-t-il, mon cher Francesco ? lui dis-je en raillant à mon tour ; expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez dans vos poches.
-Lui ! un capucin ! dit Francesco en se tournant en arrière avec un reste de frayeur : c’est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile ; c’est Pietro. Je croyais qu’il faisait sa sieste à cette heure ; sans cela je ne me serais pas risqué à m’approcher de sa chapelle, où il dévalise les passans avec l’autorisation des supérieurs.
-Comment ! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable ?…
-C’est un affreux brigand.

-Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d’Église devient révoltante.
-Lui, un homme d’Église ! Mais je vous jure, excellence, par tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, qu’il n’est pas plus moine que vous et moi. Quand je lui dis brigand, je l’appelle par son nom ; c’est la seule chose qu’il n’ait pas volée.
-Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en capucin ?
-Le diable s’est fait ermite, voilà tout…
-Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation ?…
-Il s’agit bien pour lui de demander une permission ! il la prend.
-Mais la police ?
-Ni vu ni connu…
-Les carabiniers ?
-Votre serviteur…
-Les gendarmes ?
-Enfoncés.
-C’est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé que Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno ?
-C’est à peu près la même force, mais ce n’est plus le même genre.
-Ah ! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin ?
-Les autres se contentaient de voler les hommes ; lui, il vole le bon Dieu.
-Comment ! il vole le bon Dieu ?

-Quand je dis le bon Dieu, c’est les prêtres que je veux dire, ça revient au même.
Les autres bandits se donnent la peine de courir la campagne, d’arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les gendarmes.
Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses fourgons l’autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n’a rien respecté. Il est né dans l’église, il a vécu aux dépens de l’église, et il veut mourir dans l’église.

– C’est donc par des vols sacriléges que cet homme a soutenu sa criminelle existence ?

-Mon Dieu, oui ; c’est plus qu’une habitude chez lui, c’est une vocation, c’est une second nature.
Il est neveu d’un curé ; sa mère l’avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain, d’enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions exactes.
Quoi qu’il en soit, le premier coup qu’a fait l’affreux garnement a été de voler la montre de son révérend oncle.
-Vraiment ?
-C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, excellence, et encore d’une drôle de manière, allez.
Le curé disait la messe tous les matins au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio (c’était don Gregorio que s’appelait le curé) était un homme très exact, assez bon enfant au dehors, mais n’entendant plus la plaisanterie dès qu’il s’agissait de ses devoirs, tenant à gagner honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d’un Ite missa est.
Or, comme sa messe lui était payée trois carlins, et qu’elle devait durer trois quarts d’heure, don Gregorio posait sa montre sur l’autel, jetait un coup d’oeil sur l’Évangile, un autre sur le cadran, et à l’instant même où l’aiguille touchait à sa quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse ; aussi à côté de sa montre n’oubliait-il jamais de poser ses lunettes, d’abord pour regarder l’heure, ensuite pour surveiller ses fidèles ; car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une dévotion particulière pour le mauvais larron.
-Oui, oui, continue…
-Or, comme c’est l’habitude à la campagne de s’agenouiller tout près de l’autel pour mieux entendre le Memento…
-Ah ! je ne savais pas cela…
-C’est tout simple, excellence ; chacun donne quelque chose au prêtre pour qu’il recommande à Dieu son affaire : celui-ci sa récolte, celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges ; de sorte que l’on n’est pas fâché de savoir comment il s’acquitte de sa commission…
-Eh bien ! que faisait don Gregorio ?
-Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure, jetait de temps en temps un petit coup d’oeil à ses voisins pour voir s’ils ne s’approchaient pas trop de sa montre.
-Je comprends.
-Vous voyez donc, excellence, que ce n’était pas chose facile que de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle insurmontable pour tout le monde ne fut qu’un jeu pour le neveu du curé. Son oncle était myope ; il s’agissait de le rendre aveugle, voilà tout. Que fait donc le petit brigand ? Au moment où don Gregorio passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les deux verres des lunettes ; avec une telle rapidité et une telle adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie, l’appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son neveu, il monte à l’autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout en priant ses ouailles de ne pas trop se presser ; en même temps, il fouille dans l’autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche majestueusement sur son nez.
-Jésus-Maria ! s’écria le pauvre curé dans son latin, je n’y vois pas clair, je n’y vois plus du tout, je suis aveugle !
Le tour était fait : la montre était passée de l’oncle au neveu. Où chercher le voleur quand on a l’avantage d’être curé de Portici, et que soupçonner un seul c’est évidemment faire tort à tous les autres ?

-En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu le capucin de Resina ?
-Depuis son premier vol, sa vie entière n’a été qu’un pillage continuel de couvens, de monastères et d’églises. Le diable en personne n’aurait pu imaginer toutes les abominations qu’il a su mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle.
Croiriez-vous enfin, excellence, qu’il s’est servi des choses les plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux ? Autant de cérémonies religieuses, autant de prétextes d’effraction et d’escalade ; autant de baptêmes, d’enterremens, de mariages, autant de primes prélevées sur la bourse du prochain ; autant de sacremens, autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours ; il va se confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a le privilége de donner l’absolution des péchés les plus énormes :
-Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j’ai commis un crime horrible.
-Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre ; avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du Seigneur…
-J’ai volé un bon prêtre au moment même où j’étais agenouillé humblement à ses pieds pour me confesser.
-C’est très grave, mon fils, et vous avez encouru l’excommunication…
-Vous le voyez, mon père…
-Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas la mort du pécheur.
-Vous croyez donc, mon père, qu’il me le pardonnera ?
-Je l’espère ; vous repentez-vous, mon fils ?
-De tout mon coeur.
-Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
-Ainsi soit-il !-répondit le voleur en se relevant ; et il s’éloigna d’un air humble et contrit.
Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans sa chambre, il s’aperçut que les boucles d’argent qui retenaient ses souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut être furieux, et si l’archevêque de Naples a dû solliciter du roi l’arrestation du bandit.
-Et jamais on n’en est venu à bout ?
-Jamais ; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre de la police, désespérant de le faire arrêter, l’amnistia, à la condition qu’il eût à choisir un état, et à se conduire désormais en honnête homme. Ce fut alors qu’il demanda impudemment à se faire capucin. Mais ce n’était pas assez de la parole du ministre ; il fallait l’autorisation de l’archevêque pour revêtir l’habit religieux, et l’archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour lui accorder une pareille autorisation.
-Diable ! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté ?

-Oh ! ce n’en fut pas une pour lui.-Ah ! s’écria-t-il en souriant ; monseigneur ne veut pas me donner la permission ; eh bien ! je la volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se fabriqua d’abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement la signature de l’archevêque. Restait le point le plus difficile : le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau, monseigneur l’appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s’agissait donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre son parti : il loua une petite chambre à deux pas de l’archevêché, s’étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde et une dévotion exemplaire les sacremens de l’Église, il demanda en grâce que l’archevêque en personne vint lui administrer l’extrême-onction, ajoutant qu’il avait à lui confier un secret duquel dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que le moribond paraissait n’avoir plus que quelques instans à vivre, l’archevêque s’empressa de se rendre à la prière du bandit ; et, après avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l’huile bénite, se baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par le râle de l’agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême effort, et, prenant la main de l’archevêque, murmura ces mots à l’oreille du prélat :-Courez chez vous, monseigneur ; tandis que j’expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais.
L’archevêque n’en voulut pas entendre davantage ; il sauta l’escalier en trois bonds, traversa la rue d’un seul pas, et fit sonner la cloche d’alarme. Il n’y avait ni feu, ni complot, ni voleur ; seulement, lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s’aperçut que sa bague avait disparu.
Le lendemain, l’archevêque reçut une lettre conçue en ces termes :
«Monseigneur, j’ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma vocation.
«Signé : Frère PIETRO le bandit.»
A dater de ce jour, personne ne songea plus à s’opposer à la vocation de Pietro : il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du purgatoire, et il demanda l’aumône aux voyageurs en leur mettant le couteau ou le pistolet sous la gorge.
-Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco ; cet homme me paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa bourse.
-Oh le scélérat ! s’écria Francesco avec un nouveau frisson ; mais c’est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c’est là sa carabine.
D’abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n’est que comédie. Il vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien qu’en vous montrant sa bourse, il vous dit : L’argent ou la vie ; c’est sa manière. Il vous la présente d’abord du côté des âmes du purgatoire. Si vous lui faites l’aumône à cette première sommation, tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix ; mais si vous le refusez, il tourne la bourse de l’autre côté : et savez-vous ce qu’il y a de l’autre côté ? son propre portrait dans son ancien costume de brigand, armé d’un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en lettres rouges : PIETRO LE BANDIT.
-Et si on ne tient pas compte des deux avis ?
-Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l’autre monde. Mais cela n’est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.
A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l’impression de sa terreur, n’osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et récita une double prière en repassant devant les statues de saint Janvier et de saint Antoine.
Honneur au capucin de Resina ! Il venait de convertir le dernier voltairien de notre époque.

 

Saint Joseph

posilipo

Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie privée ; nous l’avons vu dans ses rapports avec l’étranger et dans ses rapports avec ses compatriotes ; or, comme l’incrédulité de Francesco pourrait fausser le jugement de nos lecteurs à l’endroit de ses confrères, montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l’Église.
Un moine prend un batelier au Môle.
-Où allons-nous, mon père ?
-Au Pausilippe, dit le moine.
Et le batelier se met à ramer de mauvaise humeur ; le moine ne paie jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voilà tout. Cependant il est inouï qu’un batelier ait refusé le passage à un moine.
Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans ses jambes.
-Qu’est cela ? demande-t-il.
-Un enfant, répond le batelier.
-A toi ?
-On le dit.
-Mais tu n’en es pas sûr ?
-Qui est sûr de cela ?
-Vous autres moins que personne.
-Pourquoi nous autres moins que personne.
-Vous n’êtes jamais à la maison.
-C’est vrai : heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de la vérité si l’enfant est de nous.
-Lequel ?
-Nous le gardons jusqu’à cinq ans.
-Après ?
-A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer.
-Et puis ?
-Et puis, quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe de Baya, nous le jetons à l’eau.
-Eh bien ?
-Eh bien, s’il nage tout seul, il n’y a pas de doute sur la paternité.
-Mais s’il ne nage pas ?
-Ah ! s’il ne nage pas, c’est tout le contraire. Nous sommes sûrs de la chose comme si nous l’avions vue de nos deux yeux.
-Alors que faites-vous de l’enfant ?
-Ce que nous en faisons ?
-Oui.
-Que voulez-vous, mon père ! comme au bout du compte ce n’est pas sa faute, à ce pauvre petit, et qu’il n’a pas demandé à venir au monde, nous plongeons après lui et nous le retirons de l’eau.
-Ensuite ?
-Ensuite nous le rapportons à la maison.
-Et puis ?
-Et puis nous lui donnons sa nourriture ; c’est ce que nous lui devons. Mais quant à son éducation, c’est autre chose ; cela ne nous regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon père, il devient un affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni aux saints, maugréant, jurant, blasphémant ; mais lorsqu’il a atteint sa quinzième année, quand il n’est plus bon à rien au monde, nous en faisons…
-Vous en faites quoi ? Voyons, achève.
-Nous en faisons un moine, mon père.
Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien, matérialiste, ou athée ; le lazzarone croit en Dieu, espère en l’immortalité de l’âme, et, tout en raillant le mauvais moine, il respecte le bon prêtre.
Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu’il voulait. Ce prêtre, c’était le célèbre padre Rocco, dont nous avons déjà parlé à propos de la prédication sur les crabes.

Padre Rocco

Padre Rocco est plus populaire à Naples que Bossuet, Fénelon et Fléchier tout ensemble ne le sont à Paris.

Padre Rocco avait trois moyens d’arriver à son but : la persuasion, la menace, les coups. D’abord il parlait avec une onction toute particulière des récompenses du paradis ; puis, si le moyen échouait, il passait au tableau des souffrances de l’enfer ; enfin, si la menace n’avait pas plus de succès que la persuasion, il tirait un nerf de boeuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son auditoire. Il fallait qu’un pécheur fût bien endurci pour résister à un pareil argument.
Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer Naples. Cette ville, resplendissante aujourd’hui d’huile et de gaz, de réverbères et de lanternes, de cierges et de veilleuses, était, il y a cinquante ans, plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches ; ceux qui étaient pauvres tâchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s’ils suivaient la même route qu’eux ils profitaient de leur fanal.
Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus fréquens à cette époque qu’ils ne le sont aujourd’hui ; ce qui paraît impossible, mais ce qui n’en est pas moins l’exacte vérité.
Aussi la police décida-t-elle un beau matin qu’on éclairerait les trois principales rues de Naples : Chiaja, Toledo et Forcella.
Ce n’était peut-être pas ces trois rues qu’il était urgent d’éclairer, attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le mieux se passer d’éclairage ; mais on n’arrive pas du premier coup à la perfection, et quelque tendance naturelle qu’ait la police à être infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde, soumise au tâtonnement du progrès.
Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois rues susdites, et allumés un beau soir, sans qu’on eût demandé aux lazzaroni si cela leur convenait.
Le lendemain, il n’en restait pas un seul ; les lazzaroni les avaient cassés depuis le premier jusqu’au dernier.
On renouvela l’expérience trois fois. Trois fois elle amena les mêmes résultats.
La police en fut pour ses cent cinquante réverbères. On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l’embarras dans lequel se trouvait le gouvernement.
Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrans, pourvu qu’on lui permît d’opérer sur eux à sa manière.
Le gouvernement, enchanté d’être débarrassé de ce soin, donna carte blanche à padre Rocco, lequel se mit incontinent à l’oeuvre.
Padre Rocco avait compris que c’étaient les rues étroites et tortueuses qu’il fallait éclairer d’abord ; et il avait avisé comme un centre la rue Saint-Joseph, qui donne d’un côté dans la rue de Tolède, et de l’autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un magnifique saint Joseph.
Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone est artiste.
Quand la fresque fut achevée, padre Rocco alluma un cierge devant la fresque ; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en l’honneur du saint : il n’y avait rien à dire.
D’ailleurs, le cierge jetait une fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait voler, tuer, assassiner ; il fallait des yeux de lynx pour distinguer le voleur du volé, l’assassin de la victime, le meurtrissant du meurtri.
Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge ; sa dévotion s’accroissait ; il n’y avait rien à dire. Seulement deux cierges produisirent le double de la lumière que produisait un seul ; les lazzaroni commencèrent à remarquer qu’il faisait un peu bien clair dans la rue Saint-Joseph. Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisième cierge. Cette fois, les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun compte de leurs plaintes ; et comme sa dévotion à saint Joseph allait toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère.
Cette fois, il n’y avait pas à se tromper aux intentions de padre Rocco ; il faisait, à minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en plein jour.
Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco, comme ils avaient cassé les réverbères du gouvernement.
Padro Rocco annonça qu’il prêcherait le dimanche suivant sur la puissance de saint Joseph.
C’était une grande affaire qu’un sermon de padre Rocco.
Padre Rocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances suprêmes ; ce n’était pas un faiseur de phrases, c’était un diseur de faits.
Or, comme les faits racontés par padre Rocco étaient toujours à la hauteur de l’intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.
Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres cette importante nouvelle, de sorte qu’à l’heure indiquée pour le sermon, non seulement l’église Saint-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue qui bifurquait sur les marches de l’église, et qui remontait d’un côté jusqu’au Mercatello, et descendait de l’autre jusqu’à la place du Palais-Royal. Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre, mais ils comptaient sur l’obligeance de ceux qui entendraient pour leur répéter ce qu’ils auraient entendu.
Padre Rocco monta on chaire : il ouvrit la bouche, on fit silence.
-Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c’est moi qui ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue qui porte le nom de ce grand saint.
-Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni.
Padre Rocco, au contraire d’une foule de prédicateurs qui posent d’avance la condition qu’on ne les interrompra point, padre Rocco, dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.
-Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c’est moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.

San Giuseppe Eglise Gesu Nuovo

-Nous le savons, reprirent les lazzaroni.
-Que c’est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.
-Nous le savons encore.
-Que c’est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph.
-Nous le savons toujours.
-Enfin, que c’est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph.
-Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph, puisqu’on ne met pas de réverbère devant les autres saints ?
-Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au ciel, doit plus que tout autre être honoré sur la terre.
-Oh ! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco ; nous avons d’abord le bon Dieu qui passe avant lui.
-J’en conviens, dit padre Rocco.
-La Madone !
-Pardon, la Madone est sa femme.
-Jésus-Christ ?
-Jésus-Christ est son fils.
-Ce qui veut dire ?…
-Que le mari et le père passent avant la mère et l’enfant.
-Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone ?
-Oui.
-Il a plus de pouvoir que Jésus-Christ ?
-Oui.
-Quel pouvoir a-t-il donc ?
-Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent dévots sur la terre.
-Quelque chose qu’ils aient faite ?
-Oh ! mon Dieu, oui.
-Même les voleurs ?
-Même les voleurs.
-Même les brigands ?
-Même les brigands.
-Même les assassins ?
-Même les assassins.
Il se fit un grand murmure de doute dans l’assemblée. Padre Rocco se croisa les bras et laissa le murmure monter, décroître et s’éteindre.
-Vous doutez ? dit padre Rocco.
-Hum ! firent les lazzaroni.
-Eh bien ! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus tard qu’il y a huit jours, à Mastrilla ?
-A Mastrilla le bandit ?
-Oui.
-Qui a été jugé à Gaëte ?
-Oui.
-Et pendu à Terracine ?
-Oui.
-Racontez, padre Rocco, racontez, s’écrièrent tous les lazzaroni.
Padre Rocco n’attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point prier.
-Comme vous le savez, Mastrilla était un brigand sans foi ni loi ; mais ce que vous ne savez pas, c’est que Mastrilla était dévot à saint Joseph.
-Non, c’est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.
-Eh bien ! je vous l’apprends, moi.
Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres :-Mastrilla était dévot à saint Joseph.
-Tous les jours Mastrilla faisait sa prière à saint Joseph, et il lui disait : «Grand saint, je suis un si formidable pécheur que je ne compte que sur vous pour me sauver à l’heure de ma mort, car il n’y a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu’un réprouvé comme moi puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je ne compte donc que sur vous, ô grand saint Joseph !» Voilà la prière qu’il faisait tous les jours.
-Eh bien ? demandèrent les lazzaroni.
-Eh bien ! répondit le prédicateur, lorsqu’il fut dans les mains du bourreau, qu’il fut sur l’échelle, qu’il eut la corde au cou, il demanda la permission de dire deux lignes de prières.
-On la lui accorda. Il répéta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot de son oraison, sans attendre que le bourreau le poussât, il sauta de l’échelle en l’air. Cinq minutes après il était pendu.
-Je l’ai vu pendre, dit un des assistans.
-Eh bien ! ce que je dis est-il vrai ? demanda le prédicateur.
-C’est la vérité pure, répondit le lazzarone.
-Après ? après ? crièrent les lazzaroni, qui commençaient à prendre un vif intérêt à la narration de padre Rocco.
-A peine Mastrilla fut-il mort qu’il vit deux routes ouvertes devant lui, une qui allait en montant, l’autre qui allait en descendant.
Quand on vient d’être pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu’on fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant.
Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit, et encore un jour ; enfin, il trouva une porte. C’était la porte de l’enfer. Mastrilla frappa à la porte. Pluton parut.
-D’où viens-tu ? demanda Pluton.
-Je viens de la terre, répondit Mastrilla.
-Que veux-tu ?
-Je veux entrer.
-Qui es-tu ?
-Je suis Mastrilla.
-Il n’y a pas de place ici pour toi ; tu as passé ta vie à prier saint Joseph ; va-t’en trouver ton saint.
-Où est saint Joseph ?
-Il est au ciel.
-Par où va-t-on au ciel ?
-Retourne par où tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte ; une fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit : le ciel est au bout.
-Il n’y a pas à se tromper ?
-Non.
-Bien obligé.
-Il n’y a pas de quoi.
Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel.
Il monta pendant un jour, une nuit et un jour ; puis monta encore pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C’était la porte du ciel. Mastrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut.
-D’où viens-tu ? demanda saint Pierre.
-Je viens de l’enfer, répondit Mastrilla.
-Que veux-tu ?
-Je veux entrer.
-Qui es-tu ?
-Je suis Mastrilla.
-Comment ! s’écria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla le voleur, Mastrilia l’assassin, et tu demandes à entrer au ciel !
-Dame ! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla ; il faut bien que j’aille quelque part.
-Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer ?
-Parce que j’ai été toute ma vie dévot à saint Joseph.
-En voilà encore un ! dit saint Pierre ; cela ne finira donc pas ! Mais tant pis, ma foi ! Je suis las d’entendre toujours la même chanson. Tu n’entreras pas !
-Comment ! je n’entrerai pas ?
-Non.
-Et où voulez-vous que j’aille ?
-Va-t’en au diable !
-J’en viens.
-Eh bien ! retournes-y.
-Ah ! non, non ! Merci ! il y a trop loin ; je suis fatigué. Me voilà ici, j’y reste.
-Comment, tu y restes ?
-Oui.
-Et tu comptes entrer malgré moi ?
-Je l’espère bien.
-Et sur qui comptes-tu pour cela ?
-Sur saint Joseph.
-Qui se réclame de moi ? demanda une voix.
-Moi, moi ! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant par hasard, avait entendu prononcer son nom.
-Allons, bon ! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela !
-Qu’y a-t-il donc ? demanda saint Joseph.
-Rien, dit saint Pierre ; absolument rien.
-Comment, rien ! s’écria Mastrilla ; vous appelez cela rien, vous ! Vous m’envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie !
-Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer ? demanda saint Joseph.
-Parce que c’est un bandit, répondit saint Pierre.
-Mais peut-être s’est-il repenti à l’heure de sa mort ?
-Il est mort impénitent !
-Ce n’est pas vrai ! s’écria Mastrilla.
-A quel saint t’es-tu voué en mourant ? demanda saint Joseph.
-Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous, et pas à un autre. Mais c’est par jalousie ce que saint Pierre en fait.
-Qui es-tu ? demanda saint Joseph.
-Je suis Mastrilla.
-Comment ! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me faisais sa prière ?
-C’est moi-même en personne.
-Et qui au moment de ta mort t’es adressé à moi, directement à moi ?
-A vous seul.
-Et il veut t’empêcher d’entrer ?
-Si vous n’étiez pas passé là, c’était fini.
-Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j’espère que vous allez laisser passer cet homme ?
-Ma foi, non, dit saint Pierre ; je suis concierge ou je ne le suis pas. Si l’on n’est pas content de moi qu’on me destitue ; mais je veux être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plaît.

-Eh bien ! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous référions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le droit d’ouvrir le paradis à qui bon lui semble.
-Soit ! allons au bon Dieu.
-Mais laissez entrer cet homme, au moins.
-Qu’il attende à la porte.
-Que dois-je faire, grand saint ? demanda Mastrilla. Faut-il que je force la consigne ou faut-il que j’obéisse ?
-Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n’entres pas, c’est moi qui sortirai ; entends-tu ?
-J’attendrai, dit Mastrilla.
Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s’assit sur le seuil.
Les deux saints se mirent à la recherche du bon Dieu. Au bout d’un instant ils le trouvèrent occupé à dire l’office de la Vierge.
-Encore ! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les deux saints en entrant ; mais on ne peut donc pas être tranquille dix minutes ! Que me veut-on ? leur dit-il.
-Seigneur, dit saint Pierre, c’est saint Joseph…
-Seigneur, dit saint Joseph, c’est saint Pierre…
-Mais vous vous querellerez donc toujours ! Mais je serai donc éternellement occupé à mettre la paix entre vous !
-Seigneur, dit saint Joseph, c’est saint Pierre qui ne veut pas laisser entrer mes dévots.
-Seigneur, dit saint Pierre, c’est saint Joseph qui veut faire entrer tout le monde.
-Et moi je vous dis que vous êtes un égoïste ! reprit saint Joseph.

-Et vous un ambitieux ! reprit saint Pierre.
-Silence ! dit le bon Dieu, voyons, de quoi s’agit-il ?
-Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non ?
-Vous l’êtes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous l’êtes.
-Ai-je le droit d’ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se présentent ?
-Vous l’avez ; mais, vous comprenez, il faut être juste. Qui est-ce qui se présente ?
-Un bandit, un voleur, un assassin.
-Oh ! fit le bon Dieu.
-Qui vient d’être pendu.
-Oh ! oh ! Est-ce vrai, saint Joseph ?
-Seigneur… répondit saint Joseph un peu embarrassé.
-Est-ce vrai ? oui ou non ? répondez.
-Il y a du vrai, dit saint Joseph.
-Ah ! fit saint Pierre triomphant.
-Mais cet homme m’a toujours été particulièrement dévot, et je ne puis pas abandonner mes amis dans le malheur.
-Comment s’appelait-il ? demanda le bon Dieu.
-Mastrilla, répondit saint Joseph avec une certaine hésitation.
-Attendez donc ! attendez donc ! fit le bon Dieu cherchant dans sa mémoire ; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi.
-Un voleur, dit saint Pierre.
-Oui.
-Un brigand, un assassin.
-Oui, oui.
-Qui se tenait sur la route de Rome à Naples, entre Terracine et Gaëte.
-Oui, oui, oui.
-Et qui pillait toutes les églises.
-Comment ! et c’est cet homme-là que tu veux faire entrer ici ? Demanda le bon Dieu à saint Joseph.
-Pourquoi pas ? dit saint Joseph ; le bon larron y est bien.
-Ah ! tu le prends sur ce ton-là ! dit le bon Dieu, à qui ce reproche était d’autant plus sensible que c’était toujours celui que lui faisaient les saints lorsqu’on leur refusait de laisser entrer quelqu’un de leurs protégés.
-C’est celui qui me convient, dit saint Joseph.
-Bon ! nous allons voir ! Saint Pierre ?
-Seigneur.
-Je vous défends de laisser entrer Mastrilla.
-Faites bien attention à ce que vous ordonnez là, Seigneur, reprit saint Joseph.
-Saint Pierre, je vous défends de laisser entrer Mastrilla, dit le bon Dieu. Vous entendez ?
-Parfaitement, Seigneur. Il n’entrera pas, soyez tranquille.
-Ah ! il n’entrera pas ? dit saint Joseph.
-Non, dit le bon Dieu.
-C’est votre dernier mot ?
-Oui.

-Vous y tenez ?
-J’y tiens.
-Il est encore temps de revenir là-dessus.
-J’ai dit.
-En ce cas-là, adieu, Seigneur.
-Comment ! adieu ?
-Oui, je m’en vais.
-Où ?
-Je retourne à Nazareth.
-Vous retournez à Nazareth, vous !
-Certainement. Je n’ai pas envie de rester dans un endroit où l’on me traite comme vous le faites.
-Mon cher, dit le bon Dieu, voilà déjà la dixième fois que vous me faites la même menace.
-Eh bien ! je ne vous la ferai pas une onzième.
-Tant mieux !
-Ah ! tant mieux ! Alors vous me laissez partir ?
-De grand coeur.
-Vous ne me retenez pas ?
-Je m’en garde.
-Vous vous en repentirez.
-Je ne crois pas.
-C’est ce que nous allons voir.
-Eh bien, voyons !
-Réfléchissez-y.
-C’est réfléchi.

-Adieu, Seigneur.
-Adieu, saint Joseph.
-Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant.
-Vous n’êtes pas encore parti ? dit le bon Dieu.
-Non, mais cette fois je pars.
-Bon voyage !
-Merci.
Le bon Dieu se remit à ses affaires, saint Pierre retourna à sa porte, saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bâton de voyage et passa chez la Madone.
La Madone chantait le Stabat Mater de Pergolèse, qui venait d’arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur ; les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges lui servaient d’instrumentistes ; l’ange Gabriel conduisait l’orchestre.

Pergosesi_Muti

-Psitt ! fit saint Joseph.
-Qu’y a-t-il ? demanda la Madone.
-Il y a qu’il faut me suivre.
-Où cela !
-Que vous importe ?
-Mais enfin ?
-Êtes-vous ma femme, oui ou non ?
-Oui.
-Eh bien, la femme doit obéissance à son époux.
-Je suis votre servante, monseigneur, et j’irai où vous voudrez, dit la Madone.
-C’est bien, dit saint Joseph. Venez. La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés et avec sa résignation habituelle, toujours prête qu’elle était à donner l’exemple du devoir et de la vertu au ciel comme sur la terre.
-Eh bien ! demanda saint Joseph, que faites-vous ?
-Je vous obéis, monseigneur.
-Vous me suivez seule ?
-Je m’en vais comme je suis venue.
-Ce n’est pas de cela qu’il s’agit : emmenez votre cour, emmenez ! La Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchèrent derrière elle en chantant ; elle fit un autre signe, et les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges, l’accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.
-C’est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jésus-Christ.
Jésus-Christ revoyait l’évangile de saint Mathieu, dans lequel s’étaient glissées quelques erreurs de typographie.
-Psitt ! fit saint Joseph.
-Qu’y a-t-il ? demanda Jésus-Christ.
-Il y a qu’il faut me suivre.
-Où cela ?
-Que vous importe !
-Mais enfin ?
-Etes-vous mon fils, oui ou non !
-Oui, dit Jésus-Christ.
-Le fils doit obéissance à son père.
-Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j’irai où vous voudrez.
-C’est bien, dit saint Joseph ; venez.
Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l’a fait si fort, et cette humilité qui l’a fait si grand.
-Eh bien ! demanda saint Joseph, que faites-vous ?
-Je vous obéis, mon père.
-Vous me suivez seul ?
-Je m’en vais comme je suis venu.
-Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; emmenez votre cour, emmenez.
Jésus fit un signe : les apôtres se rangèrent autour de lui ; Jésus éleva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.
-Suivez-moi, dit le Christ.
Et les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs marchèrent à sa suite.
Il prit la tête du cortége et s’achemina vers la porte. Derrière lui venaient la Madone et toute la population du ciel.
Ils rencontrèrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de l’arche.
-Où donc allez-vous comme cela ? demanda le Saint-Esprit.
-Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph.
-Et pourquoi cela ?
-Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci.
-Mais le bon Dieu ?…
-Le bon Dieu, nous le laissons.
-Oh ! il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit.
Voulez-vous permettre que j’aille en conférer avec le Seigneur ?

-Allez, dit saint Joseph, mais dépêchez-vous, nous sommes pressés.
-J’y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit.
Le Saint-Esprit entra dans l’oratoire du bon Dieu et alla s’abattre sur son épaule.
-Ah ! c’est vous ? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle ?
-Mais une nouvelle terrible !
-Laquelle ?
-Vous ne savez donc pas ?
-Non.
-Saint Joseph s’en va.
-C’est moi qui l’ai mis à la porte.
-Vous, Seigneur ?
-Oui, moi. Il n’y avait plus moyen de vivre avec lui ; c’étaient tous les jours de nouvelles prétentions, de nouvelles exigences. On aurait dit qu’il était le maître ici.
-Eh bien ! vous avez fait là une belle chose !
-Comment ?
-Il emmène la Madone.
-Bah !
-Il emmène Jésus-Christ.
-Impossible !
-La Madone emmène les onze mille vierges, les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges, les archanges.
-Que me dites-vous là !
-Le Christ emmène les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs.
-Mais c’est donc une défection !
-Générale.
-Que va-t-il donc me rester, à moi ?
-Les prophètes Isaïe, Ézéchiel, Jérémie.
-Mais je vais m’ennuyer à mourir, moi !
-C’est comme cela.
-Vous vous serez trompé.
-Regardez.
Le bon Dieu regarda par cette même fenêtre où notre grand poète Béranger le vit, et il aperçut une foule immense qui se pressait du côté de la porte du paradis ; tout le reste du ciel était vide, à l’exception d’un petit coin où causaient les trois prophètes.
Le bon Dieu comprit d’un seul coup d’oeil la situation critique dans laquelle il se trouvait.
-Que faut-il faire ? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.
-Dame ! dit celui-ci, je ne connais pas l’état de la question.
-Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s’était passé entre lui et saint Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à saint Pierre.
-C’est une faute, dit le Saint-Esprit.
-Comment, c’est une faute ! s’écria le bon Dieu.
-Eh ! mon Dieu, oui. Il ne s’agit point ici du plus ou moins de mérite du protégé ; il s’agit du plus ou moins de puissance du protecteur.
-Un malheureux charpentier !
-Voilà ce que c’est de lui avoir fait une position ! il en abuse.
-Mais que faire ?
-Il n’y a pas deux moyens : il faut en passer par ce qu’il voudra.
-Mais il est capable de m’imposer des conditions nouvelles !
-Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il deviendra exigeant.
-Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.
-J’y vais, dit le Saint-Esprit.
En un coup d’aile le Saint-Esprit fut à la porte du paradis : rien n’était changé ; saint Joseph avait la main sur la clé, et tout le monde attendait qu’il ouvrît la porte pour sortir avec lui. Quant à saint Pierre, en sa qualité d’apôtre, il avait été forcé de se mettre à la suite du Christ.
-Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit à saint Joseph.
-Ah ! c’est bien heureux ! dit celui-ci.
-Il est disposé à faire tout ce que vous voulez.
-Je savais bien qu’il en viendrait là.
-Vous pouvez renvoyer chacun à son poste.
-Non pas, non pas ; je prie au contraire tout le monde de m’attendre ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait à recommencer.
-Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.
-C’est bien, dit saint Joseph.
Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu.
-Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint Joseph.
-Ah ! c’est bien heureux ! dit le bon Dieu.
-Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph.
-Mauvaise tête !
-Écoutez, on est saint ou on ne l’est pas ; si on est saint, il faut avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament de vous ; si on ne l’est pas, il faut s’en aller autre part.
-C’est bien, c’est bien ; n’en parlons plus.
-Mais, au contraire, parlons-en ; c’est fini pour aujourd’hui, mais cela recommencera demain.
-Que veux-tu ? voyons.
-Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur vie puissent compter sur moi après leur mort.
-Diable ! Sais-tu ce que tu demandes là ?
-Parfaitement.
-Si je donnais un pareil privilége à tout le monde.
-D’abord, je ne suis pas tout le monde, moi.
-Voyons, transigeons.
-C’est à prendre ou à laisser.
-Le quart ?
-Je m’en vais.
Et saint Joseph fit un pas.
-La moitié ?
-Adieu.
Et saint Joseph gagna la porte.
-Les trois quarts ?
-Bonsoir !
Et saint Joseph sortit.
-Est-ce qu’il s’en va tout de bon ? demanda le bon Dieu.

-Tout de bon ! répondit le Saint-Esprit.
-Il ne se retourne point ?
-Pas le moins du monde.
-Il ne ralentit pas sa marche ?
-Il se met à courir.
-Volez après lui, et dites-lui qu’il revienne.
Le Saint-Esprit vola après saint Joseph, et le ramena à grand peine.
-Eh bien ! dit le bon Dieu, puisque le maître ici c’est vous et non pas moi, il sera fait comme vous le voulez.
-Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph.
-Comment, le notaire ! s’écria le bon Dieu ; vous ne vous en rapportez pas à ma parole.
-Verba volant, dit saint Joseph.
-Appelez un notaire, dit le bon Dieu.
Le notaire fut appelé, et saint Joseph est possesseur aujourd’hui d’un acte parfaitement en règle qui l’autorise à faire entrer dans le paradis quiconque lui est dévot.
Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il se contenter d’un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de quatrième ordre, et ne mérite-t-il pas un réverbère ?
-Il en mérite dix, il en mérite vingt, il en mérite cent ! Crièrent les lazzaroni. Vive saint Joseph ! vive le père du Christ ! vive le mari de la Madone ! à bas saint Pierre !
Le même soir, padre Rocco fit allumer dix réverbères dans la rue Saint-Joseph.
Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues adjacentes ; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs ; le tout à la plus grande gloire du saint auquel l’histoire qu’il venait de raconter avait improvisé une si grande popularité.
Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint-Joseph, débordant d’un côté dans la rue de Tolède et de l’autre sur la place de Santa-Mediana, finirent à peu par se glisser, grâce au pieux stratagème de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus désertes de Naples.

 

 

La villa Giordani

Une violente eruption du Vesuve, miraculeusement calmee par saint Janvier, donna lieu a un etrange episode. Sur le penchant du Vesuve, a la source d’une des branches du Sebetus, s’elevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au fond des delicieux tableaux de Leopold Robert. C’etait une elegante batisse

carree, plus grande qu’une maison, moins imposante qu’un palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse, aux jalousies vertes, au perron surcharge de fleurs, dont les degres conduisaient a un jardin tout plante d’orangers, de lauriers roses et de grenadiers. A l’un des angles de cette coquette habitation s’elevait un
bouquet de palmiers dont les cimes, depassant le toit, retombaient dessus comme un panache, et donnaient a tout l’ensemble du batiment un petit air oriental qui faisait plaisir a voir. Toute la journee, comme c’est l’habitude a Naples, la villa muette semblait solitaire et restait fermee; mais, lorsque le soir arrivait, et avec le
avec le soir la brise de la mer, les jalousies s’ouvraient doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette demeure enchantee pouvaient voir, a travers les fenetres, des appartemens aux meubles dores et aux riches tentures, dans lesquels passaient, appuyes au bras l’un de l’autre, et se regardant avec amour, un
beau jeune homme et une belle jeune femme. C’etaient les maitres de ce petit palais de fee, le comte Odoardo Giordani et sa jeune femme la comtesse Lia.
Quoique les deux jeunes gens s’aimassent depuis long−temps, il y avait six mois seulement qu’ils etaient unis l’un a l’autre. Ils avaient du se marier au moment ou la revolution napolitaine avait eclate; mais alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient a la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile,
etait reste a Palerme, comme chevalier d’honneur de la reine, pendant sept a huit mois; puis, au moment ou le cardinal Ruffo avait fait son expedition de Calabre, le comte Odoardo avait demande a sa souveraine la permission de partir avec lui, et, l’ayant obtenue, avait accompagne cet etrange chef de partisans dans sa
marche triomphale vers Naples. Il etait entre avec lui dans la capitale, avait retrouve sa Lia fidele, et, comme rien ne s’opposait plus a son mariage, il l’avait epousee. Fuyant alors les massacres qui desolaient la ville, il avait emporte sa jeune femme dans le paradis que nous avons essaye de decrire, qu’ils habitaient ensemble
depuis six mois, et ou le comte eut ete, sans contredit, l’homme le plus heureux de la terre, sans un evenement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son bonheur.
Tous les membres de sa famille n’avaient point partage la haine qu’il portait aux Francais, et qui lui avait fait  quitter Naples a leur approche. Le comte avait une soeur cadette nommee Teresa, belle et chaste enfant qui s’epanouissait comme un lis a l’ombre du cloitre. Selon l’habitude des familles napolitaines, l’avenir d’amour et
de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis a toute creature humaine d’esperer, avait ete sacrifie a l’avenir d’ambition de son frere aine. Avant que la pauvre Teresa sut ce que c’etait que le monde, la grille d’un couvent s’etait fermee entre le monde et elle; et, lorsque son pere etait mort, lorsque son frere aine, qui
l’adorait, etait devenu maitre de sa liberte, depuis trois ans deja ses voeux etaient prononces. La premiere parole du comte Odoardo a sa soeur, en la revoyant apres la mort de son pere, avait ete l’offre de lui faire obtenir du saint pere la rupture d’un engagement pris avant qu’elle connut la valeur du serment prononce, et qu’elle put apprecier l’etendue du sacrifice qu’elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n’avait vu le monde qu’a travers le voile insouciant de ses premieres annees, dont le coeur ne connaissait d’autre amour que celui qu’elle avait voue au Seigneur, le cloitre avait son charme, et la solitude son enchantement; elle remercia donc son frere bien−aime de l’offre qu’il lui faisait, mais elle l’assura qu’elle se trouvait heureuse et qu’elle craignait tout changement qui viendrait donner a son existence un autre avenir que celui auquel elle s’etait habituee. Le jeune homme, qui commencait a aimer, et qui savait quel changement l’amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que sa soeur ne regrettat jamais la resolution qu’elle avait prise.

CHAMPIONNET à NAPLES

Quelques mois s’ecoulerent; puis arriverent les evenemens que nous avons racontes: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous l’avons dit, laissant la jeune carmelite sous la garde du Seigneur. Les Francais entrerent a Naples, et la republique parthenopeenne fut proclamee: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi que l’avait fait sa soeur ainee la republique francaise, d’ouvrir les portes de tous les couvens et de declarer que les voeux prononces par force etaient nuls. Puis, comme cette decision etait insuffisante pour determiner les femmes surtout a quitter l’asile ou elles s’etaient habituees a vivre et ou elles comptaient mourir, un decret arriva bientot qui declarait les ordres religieux completement abolis. Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se retira chez sa tante, qui l’accueillit comme si elle eut ete sa fille; mais la maison de la marquise de Livello (c’est ainsi que se nommait la tante de Teresa) etait mal choisie pour que la jeune religieuse put retrouver le calme qu’elle regrettait. La marquise, que sa position aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur a la maison de Bourbon, avait craint d’etre compromise par cet attachement bien connu, et elle s’etait empressee de recevoir chez elle le general Championnet et les principaux chefs de l’armee francaise. Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt−quatre ans. A cette epoque, on etait colonel de bonne heure. Celui−ci, sans naissance, sans fortune, etait parvenu a ce grade, aide par son seul courage. A peine eut−il vu Teresa qu’il en devint amoureux; a peine Teresa l’eut−elle vu qu’elle comprit qu’il y a d’autre bonheur dans la vie que la solitude et le repos du cloitre. Les jeunes gens s’aimerent, l’un avec l’imagination d’un Francais, l’autre avec le coeur d’une Italienne. Cependant, des le premier retour qu’ils avaient fait sur eux−memes, ils avaient compris que cet amour ne pouvait etre que malheureux. Comment la soeur d’un emigre royaliste pouvait−elle epouser un colonel republicain? Les jeunes gens ne s’en aimerent pas moins, et peut−etre ne s’en aimerent−ils que davantage.

Trois mois passerent comme un jour; puis cet ordre fatal, qui devait etre le signal de si grands malheurs, arriva a l’armee francaise de battre en retraite, et vint reveiller les amans au milieu de leur songe d’or. Il ne s’agissait point de se quitter: l’amour des jeunes gens etait trop grand pour s’arreter un instant a l’idee d’une separation. Se separer  c’etait mourir, et tous deux se trouvaient si heureux, qu’ils avaient bonne envie de vivre. En Italie, pays des amours instantanees, tout a ete prevu pour qu’a chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui liait le jeune colonel a Teresa put recevoir sa sanctification. Deux amans se presentent devant un

Eglise "del CARMINE"

Eglise « del CARMINE »

pretre, lui declarent qu’ils desirent se prendre pour epoux, se confessent, recoivent l’absolution, vont s’agenouiller devant l’autel, entendent la messe et sont maries. Le colonel proposa a Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta. Il fut convenu que pendant la nuit qui precederait le depart des Francais, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux jeunes gens iraient recevoir la benediction nuptiale dans l’eglise del Carmine, situee place du Mercato nuovo. Tout se fit ainsi qu’il avait ete arrete, a une chose pres. Les deux jeunes gens se presenterent devant le pretre, qui leur dit qu’il etait tout dispose a les unir aussitot qu’il les aurait entendus en confession. Il n’y avait rien a dire, c’etait l’habitude: le colonel s’y conforma en s’agenouillant d’un cote du confessionnal, tandis que la jeune fille s’agenouillait de l’autre; et quoique sans doute son recit ne fut pas exempt de certaines peccadiles, le pretre, qui savait qu’il faut passer quelque chose a un colonel, et surtout a un colonel de vingt−quatre ans, lui remit ses peches avec une facilite toute patriarcale. Mais, contre toute attente, il n’en fut pas ainsi de la pauvre Teresa. Le pretre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari; mais quand la jeune fille lui apprit qu’elle avait autrefois ete religieuse, qu’elle etait sortie de son couvent lors du decret qui abolissait les ordres religieux, le pretre se leva, declarant que, deliee aux yeux des hommes, Teresa ne l’etait pas aux regards de Dieu. En consequence, il refusa positivement de benir leur union. Teresa supplia, le colonel menaca, mais le pretre resta aussi insensible aux menaces qu’aux prieres. Le colonel avait grande envie de lui passer son epee au travers du corps, mais il reflechit qu’il n’en serait pas mieux marie apres cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui jurant que ce n’etait qu’un retard sans importance, et qu’a peine arrives en France ils trouveraient un pretre moins scrupuleux que celui−la, lequel s’empresserait de reparer le temps perdu en les unissant sans aucun delai et sans aucune contestation.

Teresa aimait: elle crut et consentit a suivre son amant. Le lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annoncait la fuite de sa niece. Cette nouvelle lui causa une grande douleur. Cependant cette douleur ne venait pas tout entiere de la disparition de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces craintes, contre son opinion, avaient ete jusqu’a lui faire recevoir comme amis ces Francais qu’elle haissait. Or, elle prevoyait une reaction royaliste, elle avait deja a repondre aux bourboniens de sa facilite a fraterniser avec les patriotes: que serait−ce donc lorsqu’on apprendrait que la niece qui lui avait ete confiee, la soeur du comte Odoardo, c’est−a−dire d’un des plus ardens santa fede de la cour du roi Ferdinand, etait partie de Naples avec un colonel republicain! La marquise de Livello se voyait deja perdue, guillotinee, prisonniere, ou tout au moins proscrite. Sa resolution fut prise immediatement: elle annonca que, depuis quelque temps, la sante de sa niece s’affaiblissait sans cesse, et que, supposant que l’air de Naples lui etait contraire, elle allait se retirer dans sa terre de Livello. Le meme soir, elle partit dans une voiture fermee ou elle etait censee etre avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans son chateau, situe dans la terre de Bari, pres du petit fleuve Ofanto.
C’etait un chateau sombre, isole, solitaire, et qui convenait parfaitement a la resolution qu’elle avait prise. Au bout d’un mois, le bruit se repandit a Naples que Teresa venait de mourir d’une maladie de langueur. Un certificat d’un vieux pretre attache a la maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur cet evenement. D’ailleurs, a qui le soupcon que cette nouvelle etait un mensonge pouvait−il venir? On savait que la marquise adorait sa niece, et elle avait annonce hautement qu’elle n’aurait pas d’autre heritiere; enfin la marquise avait repandu ce bruit avec d’autant plus de confiance que Teresa lui avait annonce dans sa lettre
qu’elle ne la reverrait jamais. Le comte Odoardo fut au desespoir. Lia et sa soeur, c’etait tout ce qu’il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.
Nous avons dit comment, en rentrant a Naples avec le cardinal Ruffo, Odoardo avait retrouve Lia plus aimante que jamais; nous avons dit comment ils avaient ete unis et comment ils avaient fui Naples pour etre tout entiers a leur amour. Ils habitaient donc cette charmante villa que nous avons decrite, situee sur le penchant du Vesuve, et des fenetres de laquelle on voyait a la fois le volcan, la mer, Naples, et toute cette  delicieuse vallee de l’antique Campanie qui s’etend vers Acerra.
Les deux nouveaux epoux recevaient peu de monde; le bonheur aime le calme et cherche la solitude. D’ailleurs, dans les premiers jours de son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa visite de noce, l’avait trouvee seule, et s’etait empressee de la feliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais encore du triomphe qu’elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont cette union etait la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient ces paroles, Lia avait pali et avait demande de quelle rivale on voulait parler, et de quel triomphe il etait question. L’obligeante amie avait aussitot raconte a la jeune comtesse qu’il n’avait ete bruit a la cour de Palerme que de l’amour que le comte avait inspire a la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fut fort aventure; mais il n’en avait point ete ainsi: le nouveau Renaud, egare un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette autre Armide, et, quittant l’ile enchantee ou s’etait un instant perdu son coeur, il etait revenu plus amoureux que jamais a ses premieres amours.

Emma LYONNA

Emma LYONNA

Lia avait ecoute toute cette histoire le sourire sur les levres et la mort dans l’ame; puis, satisfaite de la douleur qu’elle avait causee, l’officieuse amie etait retournee a Naples, laissant dans le coeur de la jeune epouse toutes les angoisses de la jalousie. Aussi, a peine la porte se fut−elle refermee derriere la visiteuse, que Lia fondit en larmes. Presqu’en meme  temps une porte laterale s’ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l’etouffa, et, au lieu des tendres paroles qu’elle essayait de prononcer, elle ne put qu’eclater en sanglots. Ce chagrin etait trop profond et trop inattendu pour que le comte n’en voulut pas savoir la cause. Lia, de son cote, avait le coeur trop plein pour renfermer long−temps un pareil secret: toute sa douleur deborda, sans
reproches, sans recriminations, mais telle qu’elle l’avait eprouvee, pleine d’angoisses et d’amertume. Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu’avait raconte a Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait effectivement distingue le comte; mais, a son grand etonnement, sa sympathie n’avait ete accueillie que par la froide politesse de l’homme du monde. Enfin, l’occasion s’etait presentee pour lui de quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s’etait empresse de la saisir. Odoardo raconta tout cela a sa femme avec l’accent de la verite, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu’il avait fait, car il aimait trop Lia pour croire qu’il lui avait fait un sacrifice. Lia, rassuree par son sourire, avait fini par oublier cette aventure comme  on oublie les soupcons d’amour, c’est−a−dire qu’elle n’y pensait plus que lorsqu’elle etait seule. Un matin qu’Odoardo etait sorti des le point du jour pour chasser dans la montagne, Lia, en traversant sa  chambre, vit sur sa table quatre ou cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y jeta machinalement les yeux; une de ces lettres etait une ecriture de femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son devoir pour decacheter cette lettre; mais elle ne put resister au desir de s’assurer du genre de sensation qu’eprouverait son mari en la decachetant. Aussitot qu’elle l’entendit rentrer, elle se glissa dans un cabinet d’ou elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et tremblante, comme si quelque chose de supreme allait se decider pour elle. Le comte traversa sa chambre sans s’arreter, et entra dans celle de sa femme; on lui avait dit que la comtesse etait chez elle, il croyait l’y trouver. Il l’appela. Repondre, c’etait se trahir. Lia se tut. Odoardo rentra alors dans sa chambre, deposa son fusil dans un coin, jeta sa carnassiere sur un sofa; puis, s’avancant nonchalamment vers la table ou etaient les lettres, il jeta sur elles un coup d’oeil indifferent; mais a peine eut−il vu cette  ecriture fine qui avait tant intrigue la comtesse, qu’il poussa un cri et que sans s’inquieter des autres depeches, il se saisit de celle−la. La seule vue de cette ecriture avait cause au comte une telle emotion, qu’il fut oblige de s’appuyer a la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les regards fixes sur l’adresse comme s’il ne pouvait en croire ses yeux. Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut avidement, devora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta pensif quelques minutes et pareil a un homme qui se consulte. Enfin, ayant relu cette epitre, dont  ‘importance n’etait pas douteuse, il la replia soigneusement, regarda autour  de lui pour s’assurer qu’il n’avait point ete vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche de cote de sa veste de chasse, de maniere que, soit par hasard, soit avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur. Cette lettre, c’etait une lettre de Teresa. A la vue de l’ecriture de celle qu’il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et avait cru etre le jouet de quelque illusion. C’est alors qu’il avait ouvert cette lettre avec
tant d’emotion et de crainte. Alors tout lui avait ete revele. Le jeune colonel avait ete tue a la bataille de Genola, et Teresa s’etait trouvee seule et isolee dans un pays inconnu. Femme du colonel, elle fut rentree en France, fiere du nom qu’elle portait; mais le mariage n’avait pas encore eu lieu: elle avait droit de pleurer son  amant, voila tout. Alors elle avait pense a son frere qui l’aimait tant; c’etait a lui seul qu’elle confiait sa position; elle le suppliait de lui garder le secret, desirant aux yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait presque aussitot que sa lettre: un mot, qu’elle priait son frere de lui jeter poste restante, lui
indiquerait ou elle pourrait descendre. La, elle l’attendrait avec toute l’impatience d’une soeur qui avait craint de ne jamais le revoir. Pour plus de securite, ce mot ne devait porter aucun nom et etre adresse a madame ——. Elle terminait sa lettre en lui recommandant de nouveau le secret, meme vis−a−vis de sa femme, dont
elle craignait la rigidite et dont elle ne pourrait supporter le mepris.
Odoardo tomba sur une chaise, succombant a l’exces de sa surprise et de sa joie. Nous n’essaierons pas meme de decrire les angoisses que la comtesse avait eprouvees pendant la demi−heure qui venait de s’ecouler. Vingt fois elle avait ete sur le point d’entrer, d’apparaitre tout a coup au comte, et de lui demander en face si c’etait ainsi qu’il tenait les sermens de fidelite qu’il lui avait faits. Mais retenue chaque fois par ce sentiment qui veut que l’on creuse son malheur jusqu’au fond, elle etait restee immobile et sans parole, enchainee a place comme si elle eut ete sous l’empire d’un reve. Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait la, il devinerait qu’elle avait tout vu, et par consequent se tiendrait sur ses gardes. Elle s’elanca donc dans le jardin, et par une reaction desesperee sur elle−meme, elle parvint, au bout de quelques minutes, a rendre un certain calme a ses trais; quant a son coeur, il semblait a la comtesse qu’un serpent la devorait. Le comte aussi etait descendu dans le jardin: tous deux se rencontrerent donc bientot, et tous deux en se rencontrant firent un effort visible sur eux−memes, l’un pour dissimuler sa joie, l’autre pour cacher sa douleur. Odoardo courut a sa femme. Lia l’attendit. Il la serra dans ses bras avec un mouvement si puissant, qu’il etait presque convulsif.
—Qu’avez−vous donc, mon ami? demanda la comtesse.
—Oh! je suis bien heureux! s’ecria le comte.
Lia se sentit prete a s’evanouir.
Tous deux rentrerent pour diner. Apres le diner, pendant lequel Odoardo parut tellement preoccupe qu’il ne fit point attention a la preoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.
—Ou allez−vous? demanda Lia en tressaillant.
Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles etaient prononcees, un accent si etrange, qu’Odoardo regarda Lia
avec etonnement.
—Ou je vais? dit−il en regardant Lia.
—Oui, ou allez−vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en s’efforcant de sourire.
—Je vais a Naples. Qu’y a−t−il d’etonnant que j’aille a Naples? continua Odoardo en riant.
—Oh! rien, sans doute, mais vous ne m’aviez pas dit que vous me quittiez ce soir.
—Une des lettres que j’ai recues ce matin me force a cette petite course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois tranquille.

—Mais c’est donc une affaire importante qui vous appelle a Naples?

—De la plus haute importance.
—Ne pouvez−vous la remettre a demain?
—Impossible.
—En ce cas, allez.
Lia prononca ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint a elle; et, la prenant dans son bras pour   l’embrasser au front:
—Souffres−tu, mon amour? lui dit−il.
—Pas le moins du monde, repondit Lia.
—Mais tu as quelque chose? continua−t−il en insistant.
—Moi? rien, absolument rien. Que voulez−vous que j’aie, moi? Lia prononca ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo vit bien qu’il se passait en elle quelque chose d’etrange.
—Ecoute, mon enfant, lui dit−il, je ne sais pas si tu as quelque cause de chagrin; mais ce que je sais, c’est que  mon coeur me dit que tu souffres.
—Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous inquietez pas de moi.
—M’est−il possible de te quitter, meme pour un instant, lorsque tu me dis adieu ainsi?
—Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel effort sur elle−meme, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.
Pendant ce temps on avait selle le cheval favori du comte, et il pietinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s’eloigna en faisant de la main un signe a Lia. Lorsqu’il eut disparu derriere le premier massif d’arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui surmontait la terrasse et d’ou l’on decouvrait toute la route de Naples.
De la elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l’idee lui vint que c’etait pour etre plus tot de retour, elle pensa que c’etait pour s’eloigner plus rapidement. Odoardo allait a Naples pour retenir un appartement a sa soeur. D’abord il eut l’idee de lui louer un palais, puis il comprit que ce n’etait point agir selon les instructions qu’il avait recues et que mieux valait quelque petite chambre bien isolee dans un quartier perdu. Il trouva ce qu’il cherchait, rue San−Giacomo, no. 11, au troisieme etage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en garni. Seulement, lorsqu’il eut fait choix de celle qu’il reservait pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux de tapis. Le tapissier
s’engagea a faire de cette pauvre chambre un petit boudoir digne d’une duchesse. Le tapissier fut paye d’avance un tiers en plus de ce qu’il demandait. En sortant, le comte rencontra son hotesse: elle etait avec sa soeur, vieille megere comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L’hotesse demanda quel etait son nom. Le comte repondit qu’il etait inutile qu’elle connut ce nom, qu’une femme jeune et jolie se presenterait, demandant le comte Giordani, et que c’etait a cette femme que la chambre etait destinee. Les deux vieilles echangerent un sourire, que le comte ne vit meme pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans meme se donner le temps  d’ecrire, tant il etait inquiet de Lia, il reprit le chemin de la villa Giordani, pensant qu’il enverrait la lettre par un domestique.

Lia etait restee dans le pavillon jusqu’a ce qu’elle eut perdu son mari de vue. Alors elle etait redescendue dans sa chambre, continuant de le suivre avec les yeux inquiets et percans de la jalousie. Son coeur etait oppresse a ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni pleurer ni crier, c’etait un supplice affreux, et il lui semblait qu’on ne
pouvait l’eprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la tete renversee sur le dos de son fauteuil, tenant a pleines mains ses cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit le galop du cheval: c’etait Odoardo qui revenait; elle sentit qu’en ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu’elle le haissait autant qu’elle l’avait aime; elle courut a la porte qu’elle ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit.  Bientot elle entendit les pas du comte qui s’approchait de la porte; il essaya de l’ouvrir, mais la porte resista. Alors il parla a voix basse, et Lia entendit ces mots venir jusqu’a elle:

—C’est moi, mon enfant, dors−tu?
Lia ne repondit rien. Elle retourna seulement la tete et regarda du cote par ou venait cette voix avec des yeux ardens de fievre.
—Reponds−moi, continua Odoardo.
Lia se tut.
Elle entendit alors les pas du comte qui s’eloignait. Un instant apres sa voix parvint de nouveau jusqu’a elle: il demandait a sa femme de chambre si elle savait ce qu’avait sa maitresse; mais celle−ci, qui ne s’etait apercue de rien, repondit que sa maitresse etait rentree dans sa chambre, et que, sans doute fatiguee de la chaleur, elle
s’etait couchee et endormie.
—C’est bien, dit le comte, je vais ecrire. Quand la comtesse sera eveillee, prevenez−moi.
Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s’asseyait devant une table. Les deux chambres etaient contigues; Lia se leva doucement, tira la cle de la porte et regarda par la serrure. Odoardo ecrivait effectivement; et sans doute la lettre qu’il ecrivait repondait a un besoin de son coeur, car une expression
infinie de bonheur etait repandue sur tout son visage.
—Il lui ecrit! murmura Lia.
Et elle continua de regarder, hesitant entre sa jalousie qui la poussait a ouvrir cette porte, a courir au comte, a arracher cette lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce n’etait peut−etre point a une femme qu’il ecrivait et que mieux valait attendre.
Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l’adresse, sonna un domestique, lui ordonna de monter a cheval et de porter a l’instant la lettre qu’il venait d’ecrire.
C’etait celle que Teresa devait trouver poste restante. Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit. La comtesse courut a une petite porte de degagement qui donnait de son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin. Au moment ou le domestique allait franchir la grille du parc, il rencontra la comtesse.
—Ou allez−vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse. —Porter, de la part de M. le comte, cette lettre a la poste, repondit le domestique.
Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta un coup d’oeil rapide sur l’adresse et lut:
“A madame ——, poste restante, a Naples.”
—C’est bien, dit−elle. Allez.
Le domestique partit au galop. Cette fois, il n’y avait plus de doute, c’etait bien a une femme qu’il ecrivait, a une femme qui cachait son nom sous un signe, a une femme qui, par consequent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystere, s’il n’y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Des lors le parti de la comtesse fut arrete. Elle resolut de dissimuler, afin d’epier son mari jusqu’au bout, et, avec une puissance dont elle se serait crue elle−meme incapable, elle rentra dans sa chambre, et, ouvrant la porte qui donnait dans l’appartement du comte, elle s’avanca vers Odoardo, le sourire sur les levres. Le lendemain, Odoardo avait completement oublie cette preoccupation qu’il avait remarquee la veille sur le visage de Lia, et qui l’avait un instant inquiete. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante dans l’avenir que
jamais. Le lendemain etait un dimanche. La matinee de ce jour−la etait consacree par la comtesse a une grande distribution d’aumones. Aussi, des huit heures du matin, la grille du parc etait−elle encombree de pauvres. Apres le dejeuner, le comte, qui etait habitue a abandonner cette oeuvre de bienfaisance a sa femme, prit son
fusil, sa carnassiere et son chien et s’en alla faire un tour dans la montagne. Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s’eloigner dans la direction d’Avellino. Cette fois, il n’allait donc pas a Naples.

Elle respira. C’etait, depuis la veille, la premiere fois qu’elle se retrouvait seule avec elle−meme. Au bout d’un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les pauvres l’attendaient. Lia descendit, prit une poignee de carlins et s’achemina vers la grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun etendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie d’une aumone. Au fur et a mesure que s’operait la distribution, ceux qui avaient recu se retiraient et faisaient place a d’autres. Il ne restait plus qu’une vieille femme assise sur une pierre, qui n’avait encore rien demande ni rien recu, et qui, comme si elle eut ete endormie, tenait sa tete sur ses deux genoux. Lia l’appela, elle ne repondit point; Lia fit quelques pas vers elle, la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l’epaule, et elle leva la tete.
—Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui presentant une petite piece d’argent, prenez et priez pour moi.
—Je ne demande pas l’aumone, dit la vieille femme, je dis la bonne aventure.
Lia regarda alors celle qu’elle avait prise pour une pauvresse, et elle reconnut son erreur.
En effet, ses vetemens, qui etaient ceux des paysannes de Solatra et d’Avellino, n’indiquaient pas precisement la misere; elle avait une jupe bleue bordee d’une espece de broderie grecque, un corsage de drap rouge, une  serviette pliee sur le front a la maniere d’Aquila, un tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges   manches de toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tete, qui eut pu servir de modele a Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes qu’il affectionne, etait pleine de caractere et semblait taillee dans un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient etaient accuses avec tant de fermete, qu’ils semblaient creuses a l’aide du ciseau. Toute sa figure avait l’immobilite de la vieillesse. Ses yeux seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu’au fond du coeur. Lia reconnut une de ces bohemiennes a qui leur vie errante a livre quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en speculant sur l’ignorance ou sur la curiosite. Lia avait toujours eu de la repugnance pour ces pretendus sorciers. Elle fit donc un pas pour s’eloigner.
—Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure, signora? reprit la vieille.
—Non, dit Lia, car ma bonne aventure, a moi, pourrait bien, si elle etait vraie, n’etre qu’une sombre revelation.
—L’homme est souvent plus presse de connaitre le mal qui le menace que le bien qui peut lui arriver, repondit la vieille.
—Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta science, je n’hesiterais pas a te consulter.
—Que risquez−vous? reprit la vieille. Aux premieres paroles que je dirai, vous verrez bien si je mens.
—Tu ne peux pas connaitre ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce serait inutile.
—Peut−etre, dit la vieille. Essayez.
Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la veille, elle avait plusieurs fois eprouve l’influence. Cette fois encore elle ceda a son mauvais genie, et se rapprochant de la vieille:
—Eh bien! que faut−il que je fasse? demanda−t−elle.
—Donnez−moi votre main, repondit la vieille.
La comtesse ota son gant et tendit sa main blanche, que la vieille prit entre ses mains noires et ridees. C’etait un tableau tout compose que cette jeune, belle, elegante et aristocratique personne, debout, pale et immobile devant cette vieille paysanne aux vetemens grossiers, au teint brule par le soleil.

—Que voulez−vous savoir? dit la bohemienne apres avoir examine les lignes de la main de la comtesse avec autant d’attention que si elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que voulez−vous savoir? le present, le passe ou l’avenir?
La vieille prononca ces mots avec une telle confiance que Lia tressaillit; elle etait Italienne, c’est−a−dire superstitieuse; elle avait eu une nourrice calabraise, elle avait ete bercee par des histoires de stryges et de bohemiens.
—Ce que je veux savoir, dit−elle en essayant de donner a sa voix l’assurance de l’ironie; je desire savoir le passe: il m’indiquera la foi que je puis avoir dans l’avenir.
—Vous etes nee a Salerne, dit la vieille; vous etes riche, vous etes noble, vous avez eu vingt ans a la derniere fete de la Madone de l’Arc, et vous avez epouse dernierement un homme dont vous avez ete longtemps separee et que vous aimez profondement.
—C’est cela, c’est bien cela, dit Lia en palissant; et voila pour le passe.
—Voulez−vous savoir le present? dit la vieille en fixant sur la comtesse ses petits yeux de vipere.
—Oui, dit Lia apres un instant de silence et d’hesitation; oui, je le veux.
—Vous vous sentez le courage de le supporter?
—Je suis forte.
—Mais si je rencontre juste, que me donnerez−vous? demanda la vieille.
—Cette bourse, repondit la comtesse en tirant de sa poche un petit filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, a travers la soie, l’or d’une vingtaine de sequins.
La vieille jeta sur l’or un regard de convoitise, et etendit instinctivement la main pour s’en emparer.
—Un instant! dit la comtesse, vous ne l’avez pas encore gagne.
—C’est juste, signora, repondit la vieille. Rendez−moi votre main. Lia rendit sa main a la bohemienne.
—Oui, oui, le present, murmura la vieille, le present est une triste chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce a l’annulaire, et qui me dit que vous etes jalouse.
—Ai−je tort de l’etre? demanda Lia.
—Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohemienne, car ici la ligne se confond avec deux autres.
Seulement ce que je sais, c’est que votre mari a un secret qu’il vous cache.
—Oui, c’est cela, murmura la comtesse; continuez.
—C’est une femme qui est l’objet de ce secret, reprit la bohemienne.
—Jeune? demanda Lia.
—Jeune?… oui, jeune, repondit la bohemienne apres un moment d’hesitation.
—Jolie? continua la comtesse.
—Jolie? Je ne la vois qu’a travers un voile; je ne puis donc vous repondre.
—Et ou est cette femme?
—Je ne sais.

—Comment, tu ne sais?
—Non! je ne sais pas ou elle est aujourd’hui. Il me semble qu’elle est dans une eglise, et je ne vois pas de ce cote−la; mais je puis vous dire ou elle sera demain.
—Et ou sera−t−elle demain?
—Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San−Giacomo, no. 11, au troisieme etage, ou elle attendra votre mari.
—Je veux voir cette femme! s’ecria la comtesse en jetant sa bourse a la bohemienne. Cinquante sequins si je la vois.
—Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais a une condition.
—Parle. Laquelle?
—C’est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous ne paraitrez point.
—Je te le promets.
—Ce n’est pas assez de le promettre, il faut le jurer.
—Je te le jure.
—Sur quoi?
—Sur les plaies du Christ.
—Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vetement de religieuse, afin que, si vous etes rencontree, vous ne
soyez pas reconnue.
—J’en ferai demander un au couvent de Sainte−Marie−des−Graces, dont ma tante est abbesse; ou plutot… attends… J’irai des le matin sous pretexte de lui faire une visite; viens m’y prendre a dix heures avec une voiture fermee, et attends−moi a la petite porte qui donne dans la rue de l’Arenaccia.
—Tres bien, dit la bohemienne; j’y serai.
Lia rentra chez elle, et la vieille s’eloigna en branlant la tete et en comptant son or. A deux heures Odoardo rentra. Lia l’entendit demander au valet de chambre si l’on n’avait pas apporte quelque lettre pour lui. Le valet de chambre repondit que non. Lia fit semblant de n’avoir rien entendu que les pas du comte, pas qu’elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.
—Oh! quelle bonne surprise! lui dit−elle. Tu es rentre plus tot que je n’esperais.

Eruption Vésuve 1794

Eruption Vésuve 1794

—Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du cote du Vesuve; oui, j’etais inquiet. Ne sens−tu pas qu’il fait etouffant? ne vois−tu pas que la fumee du Vesuve est plus epaisse que d’habitude? La montagne nous promet quelque chose!
Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D’ailleurs, ne sommes−nous pas du cote privilegie?
—Oui, et maintenant plus privilegie que jamais, dit Odoardo: un ange le garde.
Cette soiree se passa comme l’autre, sans que le comte concut aucun soupcon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, a neuf heures du matin, elle demanda au comte la permission d’aller voir sa tante la superieure du couvent de Sainte−Marie. Cette permission lui fut gracieusement accordee. Le Vesuve devenait de plus en plus menacant; mais tous deux avaient trop de choses dans le coeur et l’esprit pour penser au Vesuve.
La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de Sainte−Marie−des−Graces. Arrivee la, elle dit a
sa tante que, pour accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d’un costume de
religieuse. L’abbesse lui en fit apporter un a sa taille. Lia le revetit. Comme elle achevait sa toilette
monastique, la vieille la fit demander: elle attendait a la porte avec la voiture fermee. Cinq minutes apres,
cette voiture s’arretait a l’angle de la rue San−Giacomo et de la place Santa−Medina.  Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas a pied; puis elles entrerent par une petite porte a gauche, trouverent un escalier sombre et etroit, et monterent au troisieme etage. Arrivee la, la vieille poussa une porte et entra dans une espece d’antichambre, ou une autre vieille l’attendait. Les deux bohemiennes alors firent renouveler a Lia son serment de ne jamais rien dire sur la maniere dont elle avait decouvert la trahison de son mari; puis ce serment fait dans les memes termes que la premiere fois, elles l’introduisirent dans une petite chambre, a la cloison de laquelle une ouverture presque imperceptible avait ete pratiquee. Lia colla son oeil a cette ouverture.
La premiere chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui attira d’abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de son age a peu pres, reposant tout habillee sur un lit aux rideaux de satin bleu moire d’argent; elle paraissait avoir cede a la fatigue et dormait profondement. Lia se retourna pour interroger l’une ou l’autre des deux vieilles; mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil a l’ouverture. La jeune femme s’eveillait; elle venait de soulever sa tete, qu’elle appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs tombaient en boucles de son front jusque sur l’oreiller, lui couvrant a demi le visage.
Elle secoua la tete pour ecarter ce voile, ouvrit languissamment les yeux, regarda autour d’elle, comme pour reconnaitre ou elle etait; puis, rassuree sans doute par l’inspection, un leger et triste sourire passa sur ses levres; elle fit une courte priere mentale, baisa un petit crucifix qu’elle portait au cou, et, descendant de son lit,
elle alla soulever le rideau de la fenetre, regarda long−temps dans la rue comme attendant quelqu’un, et, ce quelqu’un ne paraissant pas encore, elle revint s’asseoir.
Pendant ce temps, Lia l’avait suivie de l’oeil, et ce long examen lui avait brise le coeur. Cette femme etait parfaitement belle.
La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui l’entouraient. La chambre qu’elle habitait etait pareille a celle dans laquelle Lia avait ete introduite; mais dans la chambre voisine une main prevoyante avait reuni tous ces mille details de luxe dont a besoin d’etre sans cesse accompagnee, comme une peinture l’est de
son cadre, la femme belle, elegante et aristocratique; tandis que l’autre chambre, celle ou se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de paille, ses tables boiteuses, avait conserve son caractere de misere et de vetuste. Il etait evident que l’autre chambre avait ete preparee pour recevoir la belle hotesse.

Cependant celle−ci attendait toujours, dans la meme pose, pensive et melancolique, la tete penchee sur sa poitrine, celui qui sans doute avait veille a l’arrangement du charmant boudoir qu’elle occupait. Tout a coup elle releva le front, preta l’oreille avec anxiete et demeura soulevee a demi et les yeux fixes sur la porte.
Bientot sans doute le bruit qui l’avait tiree de sa reverie devint plus distinct; elle se leva tout a fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant de l’autre un appui, car elle palissait visiblement et semblait prete a s’evanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel le bruit des pas d’un homme montant l’escalier arriva jusqu’a Lia elle−meme; puis la porte de la chambre voisine s’ouvrit: l’inconnue jeta un grand cri, etendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne pouvait resister a son emotion. Un homme se precipita dans la chambre et la retint sur son coeur au moment ou elle allait tomber. Cet homme, c’etait le comte.
La jeune femme et lui ne purent qu’echanger deux paroles:
—Odoardo! Teresa!
La comtesse n’en put supporter davantage; elle poussa un gemissement douloureux et tomba evanouie sur le plancher.  Quand elle recouvra ses sens, elle etait dans une autre chambre. Les deux vieilles lui jetaient de l’eau sur le visage et lui faisaient respirer du vinaigre. Lia se leva d’un mouvement rapide comme la pensee, et voulut s’elancer vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme inconnue, mais les deux vieilles lui rappelerent son serment. Lia courba la tete sous une promesse sacree, tira de sa poche une bourse contenant une cinquantaine de louis et la donna a la bohemienne; c’etait le prix de la prophetie faite par elle, et qui s’etait si ponctuellement et si cruellement accomplie. La comtesse descendit l’escalier, remonta dans sa voiture, donna machinalement l’ordre de la conduire au couvent de Sainte−Marie−des−Graces et rentra chez sa tante. Lia etait si pale que la bonne abbesse s’apercut tout aussitot qu’il venait de lui arriver quelque chose; mais a toutes les questions de sa tante, Lia repondit qu’elle s’etait trouvee mal et que ce reste de paleur venait de l’evanouissement qu’elle avait subi. L’amour de la superieure s’alarma d’autant plus que, tout en lui racontant l’accident qui venait de lui arriver, sa niece lui en cachait la cause. Aussi fit−elle tout ce qu’elle put pour obtenir de la comtesse qu’elle restat au couvent jusqu’a ce qu’elle fut remise tout a fait; mais l’emotion qu’avait eprouvee Lia n’etait point une de ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure etait profonde, douloureuse et envenimee. Lia sourit amerement aux craintes de sa tante, et, sans meme essayer de les combattre, declara qu’elle voulait retourner chez elle. L’abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppee de fumee, et lui dit qu’une eruption prochaine etant inevitable, il serait plus raisonnable a elle de faire dire a son mari de venir la rejoindre et d’attendre les resultats de cette eruption en un lieu sur. Mais Lia lui repondit en lui montrant d’un geste cette pente verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vesuve existait, pas le plus petit ruisseau de lave  ne s’etait egare. L’abbesse, voyant alors que sa resolution etait inebranlable, prit conge d’elle en la recommandant a Dieu. La comtesse remonta en voiture. Dix minutes apres, elle etait a la villa Giordani. Odoardo n’etait pas encore rentre.

La, les douleurs de Lia redoublerent. Elle parcourut comme une insensee les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque bouquet d’arbres, chaque allee avait pour elle un souvenir, delicieux trois jours auparavant, aujourd’hui mortel. Partout Odoardo lui avait dit qu’il l’aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d’amour. Alors Lia sentit que tout etait fini pour elle et qu’il lui serait impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en meme temps qu’il lui etait impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde qu’habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idee terrible: c’etait de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idee se presenta a son esprit, elle jeta presque un cri d’horreur; mais peu a peu elle forca son esprit de revenir a cette pensee, comme un cavalier puissant force son cheval rebelle de franchir l’obstacle qui l’avait d’abord effarouche. Bientot cette pensee, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa une sombre joie; elle se voyait le poignard a la main, reveillant Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux blessures mortelles, se frappant a son tour, mourant a cote de lui, et le condamnant a ses embrassemens pour l’eternite. Et Lia s’etonnait qu’au fond d’une douleur si poignante une resolution pareille put remuer une si grande joie. Elle alla dans le cabinet d’Odoardo. La etaient des trophees d’armes de tous les pays, de toutes les especes, depuis le crik empoisonne du Malais jusqu’a la hache gothique du chevalier franc. Lia detacha un beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout emaille de topazes, de perles et de diamans. Elle l’emporta dans sa chambre, en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son oreiller. En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d’Odoardo et comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu’elle devenait pale comme une morte. Alors elle se mit a rire de sa faiblesse, mais l’eclat de son
propre rire l’effraya, et elle s’arreta toute frissonnante. En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait l’escalier. Elle courut aux rideaux des fenetres,
qu’elle laissa retomber afin d’augmenter l’obscurite et de derober ainsi au comte l’alteration de son visage. Le comte ouvrit la porte, et, encore ebloui par l’eclat du jour, il appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec dedain, et, se levant du fauteuil ou elle etait assise dans l’ombre des rideaux de la fenetre, elle fit quelques pas au devant de lui. Odoardo l’embrassa avec cette effusion de l’homme heureux qui a besoin de repandre son bonheur sur tout ce qui l’entoure. Lia crut que son mari s’abaissait a feindre pour elle un amour qu’il n’eprouvait plus. Un instant auparavant elle avait crut le hair; des lors elle crut le mepriser. La journee se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en regardant sa femme, qui s’efforcait de sourire sous son regard, ouvrit la bouche comme pour reveler un secret; puis chaque fois il retint les paroles  sur ses levres, et le secret rentra dans son coeur. Pendant la soiree, les menaces du Vesuve devinrent plus effrayantes que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois a sa femme de quitter la villa et de s’en aller dans leur palais de Naples; mais a chaque fois Lia pensa que cette proposition lui etait faite par Odoardo pour se rapprocher de sa rivale, le palais du comte etant situe dans la rue de Tolede, a cent pas a peine de la rue San−Giacomo. Aussi, a chaque proposition du comte, lui rappela−t−elle que le cote du Vesuve ou s’elevait la villa avait toujours ete respecte par le volcan. Odoardo en convint; mais il n’en decida pas moins que, si le lendemain les symptomes de la montagne etaient toujours les memes, ils quitteraient la villa pour aller attendre a Naples la fin de l’evenement. Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne demandait pas autre chose. Par un etrange phenomene atmospherique, a mesure que l’obscurite descendait du ciel, la chaleur augmentait.

En vain les fenetres de la villa s’etaient ouvertes comme d’habitude pour aspirer le souffle du soir, la brise quotidienne avait manque, et, a sa place, la mer en ebullition degageait une vapeur lourde et tiede presque visible a l’oeil, et qui se repandait comme un brouillard a la surface de la terre. Le ciel, au lieu de s’etoiler comme a l’ordinaire, semblait un dome d’etain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une chaleur insupportable passait par bouffees, venant de la montagne et descendant vers la villa; et cette chaleur enervante semblait, a chaque fois qu’elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion des forces humaines. Odoardo voulait veiller. Ces symptomes bien connus l’inquietaient pour Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait insensible a tous ces phenomenes. Quand le comte se couchait sans force et les yeux a demi fermes sur un fauteuil, Lia restait debout, ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond de son ame. Le comte finit par croire que la faiblesse qu’il eprouvait venait d’une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant le bras de Lia, s’y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout habille, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin dans une espece d’engourdissement lethargique, et s’endormit la main de Lia dans les siennes.
Lia resta debout pres du lit, silencieuse et sans faire un mouvement, tant qu’elle crut que le sommeil n’avait pas encore pris tout son empire. Puis, lorsqu’elle fut a peu pres certaine que le comte etait devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa main, s’avanca vers l’antichambre, donna l’ordre aux domestiques de partir a l’instant meme pour Naples, afin de preparer le palais a les recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.
Les domestiques, enchantes de pouvoir se mettre en surete en accomplissant leur devoir, s’eloignerent a l’instant meme. La comtesse, appuyee a sa fenetre ouverte, les entendit sortir, fermer la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors, visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison etait deserte: comme la comtesse le desirait, elle etait restee seule avec Odoardo. Elle rentra dans sa chambre, s’approcha de son lit d’un pas ferme, fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le
sortit du fourreau, examina de nouveau sa lame recourbee et toute diapree d’arabesques d’or; puis, les levres serrees, les yeux fixes, le front plisse, elle s’avanca vers la chambre d’Odoardo, pareille a Gulnare s’avancant vers l’appartement de Seide.
La porte de communication etait ouverte, et la lumiere laissee par Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle s’avanca donc vers le lit, guidee par cette lueur. Odoardo etait toujours couche dans la meme position et dans la meme immobilite. Arrivee au chevet, elle etendit la main pour chercher l’endroit ou elle devait frapper. Le comte, oppresse par la chaleur, avait, avant de se coucher, ote sa cravate et entr’ouvert son gilet et sa chemise. La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, a l’endroit meme du coeur, un petit medaillon renfermant un portrait et des cheveux qu’elle lui avait donnes au moment ou il etait parti pour la Sicile, et qu’il n’avait jamais quittes depuis. La supreme exaltation touche a la supreme faiblesse. A peine Lia eut−elle senti et reconnu ce medaillon, qu’il lui sembla qu’un rideau se levait et qu’elle voyait repasser une a une, comme de douces et gracieuses ombres, les premieres heures de son amour. Elle se rappela, avec cette rapidite merveilleuse de la pensee qui enveloppe des annees dans l’espace d’une seconde, le jour ou elle vit Odoardo pour la premiere fois, le jour ou elle lui avoua qu’elle l’aimait, le jour ou il partit pour la Sicile, le jour ou il revint pour l’epouser; tout ce bonheur qu’elle avait supporte sans fatigue, dissemine qu’il avait ete sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans sa pensee. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant echapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba a genoux pres du lit, mordant les draps pour etouffer les cris qui demandaient a sortir de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer a tous deux cette mort qu’elle craignait de n’avoir plus la force de donner et de recevoir. Au moment meme ou elle achevait cette priere, un grondement sourd et prolonge se fit entendre, une secousse
violente ebranla le sol, et une lumiere sanglante illumina l’appartement. Lia releva la tete: tous les objets qui l’entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle courut a la fenetre, se croyant sous l’empire d’une hallucination; mais la tout lui fut explique. La montagne venait de se fendre sur une longueur d’un quart de lieue. Une flamme ardente s’echappait de cette gercure infernale, et au pied de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa, un fleuve de lave qui menacait de l’avoir, avant un quart d’heure, engloutie et devoree. Lia, au lieu de profiter du temps qui lui etait accorde pour sauver Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exauce sa priere, et ses levres pales murmurerent ces paroles impies: “Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es misericordieux, je te remercie!…” Puis, les bras croises, le sourire sur les levres, les yeux brillans d’une volupte mortelle, tout illuminee par ce reflet sanglant, silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progres devorans de la lave.

Le torrent, ainsi que nous l’avons dit, s’avancait directement sur la villa Giordani, comme si, pareille a une de ces cites maudites, elle etait condamnee par la colere de Dieu, et que ce fut elle surtout et avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission d’atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu etait assez
lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou s’ecarter de son passage. A mesure qu’il avancait, l’air, de lourd et humide qu’il etait, devenait sec et ardent. Long−temps devant la lave les objets enchaines a la terre et en apparence insensibles semblaient, a l’approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les sources se tarissaient en sifflant, les herbes se dessechaient en agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant comme pour fuir du cote oppose a celui d’ou venait la flamme. Les chiens de garde qu’on lachait la nuit dans le parc etaient venus chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur hurlaient lamentablement. Chaque chose creee, mue par l’instinct de la conservation, semblait reagir contre l’epouvantable fleau. Lia seule semblait hater du geste sa course et murmurait a voix basse: Viens! viens! viens!
En ce moment, il sembla a Lia qu’Odoardo se reveillait: elle s’elanca vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son sommeil cet air devorant, se debattait aux prises avec quelque songe terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menacant. Lia le regarda un instant, effrayee de l’expression
douloureuse de son visage. Mais en ce moment les liens qui enchainaient ses paroles se briserent. Odoardo prononca le nom de Teresa. C’etait donc Teresa qui visitait ses reves! c’etait donc pour Teresa qu’il tremblait! Lia sourit d’un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le balcon. Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagne du terrain; deja elle etendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur laquelle etait situee la villa. Si a cette heure Lia avait reveille Odoardo, il
etait encore temps de fuir; car la lave, battant de front le monticule et s’etendant a ses deux flancs, ne s’etait point encore rejointe derriere lui. Mais Lia garda le silence, n’ayant au contraire qu’une crainte, c’etait que le cri supreme de toute cette nature a l’agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirat de son sommeil. Il n’en fut rien. Lia vit la lave s’etendre, pareille a un immense croissant, et se reunir derriere la colline. Elle poussa alors un cri de joie. Toute issue etait fermee a la fuite. La villa et ses jardins n’etaient plus qu’une ile battue de tous cotes par une mer de flammes. Alors la terrible maree commenca de monter aux flancs de la colline comme un flux immense et redouble. A chaque ressac, on voyait les vagues enflammees gagner du terrain et ronger l’ile, dont la circonference devenait de plus en plus etroite. Bientot la lave arriva aux murs du parc, et les murs se coucherent dans ses flots, tranches a leur base. A l’approche du torrent, les arbres se secherent, et la flamme, jaillissant de leur racine, monta a leur sommet. Chaque arbre, tout en brulant, conservait sa forme jusqu’au moment ou il s’abimait en cendres dans l’inondation ardente, qui s’avancait toujours. Enfin les premiers flots de lave commencerent a paraitre dans les allees du jardin. A cette vue, Lia comprit qu’a peine il lui restait le temps de reveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire comprendre qu’ils allaient mourir l’un par l’autre. Elle quitta la terrasse et s’approchant du lit:

—Odoardo! Odoardo! s’ecria−t−elle en le secouant par le bras; Odoardo! leve−toi pour mourir!
Ces terribles paroles, dites avec l’accent supreme de la vengeance, allerent chercher l’esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la flamme, aux petillemens des carreaux  qui se brisaient, aux vacillemens de la maison que les vagues de lave commencaient
d’etreindre et de secouer, il comprit tout, et s’elancant de son lit:

—Le volcan! le volcan! s’ecria−t−il. Ah! Lia! je te l’avais bien dit!
Puis, bondissant vers la fenetre, il embrassa d’un coup d’oeil tout cet horizon brulant, jeta un cri de terreur, courut a l’extremite opposee de la chambre, ouvrit une fenetre qui donnait sur Naples, et voyant toute retraite fermee, il revint vers la comtesse en s’ecriant, desespere:
—Oh! Lia, Lia, mon amour, mon ame, ma vie, nous sommes perdus!
—Je le sais, repondit Lia.
—Comment, tu le sais?
—Depuis une heure je regarde le volcan! je n’ai pas dormi, moi!
—Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m’as−tu laisse dormir?
—Tu revais de Teresa, et je ne voulais pas te reveiller.
—Oui, je revais qu’on voulait m’enlever ma soeur une seconde fois. Je revais que j’avais ete trompe, qu’elle etait bien reellement morte, qu’elle etait etendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue San−Giacomo, qu’on apportait une biere et qu’on voulait la clouer dedans. C’etait un reve terrible, mais moins terrible encore que la realite.
—Que dis−tu? que dis−tu? s’ecria la comtesse saisissant les mains d’Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c’est ta soeur?
—Oui.
—Cette femme qui loge rue San−Giacomo, au troisieme etage, no. 11. c’est ta soeur?
—Oui.
—Mais ta soeur est morte! Tu mens!
—Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c’est nous qui allons mourir. Ma soeur avait suivi un colonel francais qui a ete tue. Moi aussi je la croyais morte, on me l’avait dit, mais j’ai recu une lettre d’elle avant−hier, mais hier je l’ai vue. C’etait bien elle, c’etait bien ma soeur, humiliee, fletrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous
fait tout cela en ce moment? Sens−tu, sens−tu la maison qui tremble; entends−tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu, secourez−nous!
—Oh! pardonne−moi, pardonne−moi! s’ecria Lia en tombant a genoux. Oh! pardonne−moi avant que je meure!
—Et que veux−tu que je te pardonne? qu’ai−je a te pardonner?
—Odoardo! Odoardo! c’est moi qui te tue! J’ai tout vu, j’ai pris cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j’ai voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n’est−il aucune chance de nous sauver?
N’y a−t−il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je suis forte; je n’ai pas peur. Courons!
Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent a courir comme des insenses par les chambres de la villa chancelante, s’elancant a toutes les portes, tentant toutes les issues et rencontrant partout l’inexorable lave qui montait sans cesse, impassible, devorante, et battant deja le pied des murs qu’elle secouait de ses embrassemens mortels. Lia etait tombee sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo l’avait prise dans ses bras et l’emportait de fenetre en fenetre en criant, appelant au secours. Mais tout secours etait impossible, la lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la
maison; mais la il comprit reellement que tout etait fini, et, tombant a genoux et elevant Lia au dessus de sa tete comme s’il eut espere qu’un ange la viendrait prendre:
—O mon Dieu! s’ecria−t−il, ayez pitie de nous!
A peine avait−il prononce ces paroles qu’il entendit les planchers s’abimer successivement et tomber dans la lave. Bientot la terrasse vacilla et se precipita a son tour, les entrainant l’un et l’autre dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replierent comme le couvercle d’un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les ruines, et tout fut fini.

Eruption Vésuve

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

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